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L’espace potentiel, où comment créer du vide et ainsi laisser émerger la création

  « Cette capacité peu commune…de muer en terrain de jeu le pire désert »
Donald Winnicott

Dans la période que nous traversons et dans les temps à venir, il paraît important de pouvoir se questionner sur notre positionnement intérieur, notre manière d’être au monde. Comment faire pour que naissent des regards nouveaux sur la vie, que se réinvente notre rapport au monde ?
A quel moment peut émerger cette envie d’emprunter une voie différente de cette grande route commune qui semble tout emporter sur son passage, tout vider de son sens ?
Sur cette route de l’Humain en chemin et en devenir, l’incertitude est à considérer, les difficultés à affronter et la résistance à organiser. Et sur cette voie la question de l’éducation semble incontournable.
Après avoir abordé le concept d’éducation cosmique proposé par Maria Montessori qui laissait émerger l’idée qu’un dialogue sensible avec tout ce qui nous entoure devait être favorisé dès le plus jeune âge, et ce, afin de permettre de redonner du sens et de développer le respect des autres et de soi, c’est ici sur Donald Woods Winnicott (1896-1971) que nous allons nous attarder.

cocon enfance vide
Chen Zhen est un artiste plasticien chinois (1955-2000), il vivra entre Orient et Occident. Ses œuvres ne cessent d’interroger le monde, l’homme et son environnement. Chacune d’elles marque la construction d’un discours et d’un mode de pensée transculturel liant spiritualité et technologie, dimension matérielle et immatérielle. Ici sur une chaise pour bébé repose ce cocon qui peut évoquer à la fois un corps en position foetale, la manifestation d’un esprit ou encore le plein et le vide. Cette ossature est un assemblage composé de chapelets bouddhistes (la religion), de bouliers chinois en bois (les mathématiques) et de clochettes en laiton (le quotidien). L’artiste donne une forme visuelle de chrysalide à une sorte d’harmonie des différences qui concilie spiritualité bouddhiste et rationalité du monde occidental. La chrysalide étant la représentation concrète du passage d’un état à un autre.

| CHEN ZHEN, COCON DU VIDE 2000

D.W. Winnicott et le concept d’espace potentiel : comment créer du vide pour laisser émerger  

Pédiatre et psychanalyste, il a décrit de nombreux phénomènes et notamment celui « d’espace potentiel ».
Il le décrit tout d’abord à partir d’une observation fine de la relation entre la figure maternelle et le nourrisson. Précisons ici que la figure maternelle est à prendre au sens large du terme. La mère n’est pas la seule personne à pouvoir jouer ce rôle.

Le Un

La toute première relation à la figure maternelle est dite « fusionnelle », le nourrisson se confond en quelque sorte avec la mère et l’illusion de n’être qu’Un est alors totale. Parce que cette dernière apaise chaque tension et répond aux besoins premiers du nouveau-né ; parce que cet ajustement est systématique au départ, ce dernier peut éprouver la pleine satisfaction. Ce moment est appelé période “d’illusion” par Winnicott. 
Ainsi voilà qu’au tout début de notre vie, nous pouvons penser la réalité extérieure comme totalement correspondante à nos désirs. Aucun délai ni aucune frustration ne viennent perturber le lien direct entre le désir et sa réalisation.

Le deux mais pas que…

Cependant, après cette première période transitoire et protectrice, que Winnicott nomme la période “d’illusion”, une séparation doit être éprouvée afin que l’enfant devienne un individu à part entière. Il doit se détacher peu à peu de la figure maternelle et éprouver le monde par lui-même. En effet, il doit comprendre graduellement que la réalité ne correspond pas exactement à ce qu’il projette, désire ou correspond pour lui à la normale. Winnicott parle ensuite de la période de “désillusion”.
C’est là qu’un interstice doit pouvoir se glisser dans ce Un que forme le couple mère-nourrisson. Ce Un doit se transformer en dyade, archétype même du nombre deux, du soi et du non-soi. Mais pour supporter cette première grande séparation, Winnicott met pour la première fois en évidence une autre zone, entre la figure maternelle et le nourrisson, entre soi et l’autre, entre le dedans et le dehors. Et voilà que naît le concept d’espace potentiel. Cette aire se situe au point de rencontre entre tous les éléments, entre la pensée magique intérieure où tout semble sous contrôle et l’extérieur qui semble totalement hors de contrôle. Si l’environnement le permet, l’enfant porté alors par le souffle de la curiosité peut se mettre à jouer et à explorer ce monde qui s’ouvre à lui. Un aller-retour fécond entre l’intérieur et l’extérieur peut alors se mettre en place.

Le trois…

C’est donc le moment où la réalité doit être intégrée par le jeune être humain en devenir, et non pas simplement rejetée ou ignorée. Un dialogue fertile doit se créer entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et le monde.
Ce passage semble être la première épreuve fondatrice dans la construction de son identité. Comment résoudre cette tension entre le moi et le non-moi, sans pour autant marquer une frontière nette entre les deux ? Comment les enfants subliment-ils ce passage d’un état à un autre ?

L’espace potentiel décrit par Winnicott est un espace rassurant, une aire intermédiaire qui permet de relier ce qui peut apparaître comme opposé. Connecter le dedans et le dehors apparaît possible grâce à cet espace tiers. 
Ce qui est observable c’est que le jeune enfant, de façon instinctive, emplit de jeu cette aire intermédiaire, située entre lui et l’extérieur afin de mieux supporter l’idée de la séparation, de la division ou encore de la désunion. 
Ce passage, cette transition permet à l’enfant en développement d’expérimenter pour la première fois cet étonnant pouvoir de création que possède tout être humain. Par l’expérience, l’imagination, la mise en scène, le jeune être humain tente de s’accommoder de cette réalité et l’intègre peu à peu. Ainsi une première compréhension du monde apparaît possible. L’enfant passe donc par un processus de créativité par le jeu, afin de s’individualiser et de trouver sa place dans le monde.
Un des premiers processus sous-jacents est celui de la symbolisation. En effet, c’est ce qui va permettre d’organiser l’espace potentiel. Vont alors se former les premiers objets symboles qui ont pour particularité de ne pas être simplement pris pour ce qu’ils sont intrinsèquement mais également pour quelque chose d’autre.
Pour illustrer l’un des premiers accès à la symbolisation, Winnicott décrit par exemple cet objet fondateur : le « doudou », quel qu’il soit. Il est le premier symbole que crée l’enfant pour pallier l’absence de sa mère, de son père, pour accepter la réalité de la séparation et la frustration que cela engendre.
Le doudou se situe à l’intérieur de cet espace potentiel et permet à l’enfant de s’engager dans un processus permanent et profondément humain : maintenir une distinction entre réalité intérieure et réalité extérieure tout en les considérant néanmoins comme étroitement liées. Cet accès à une première symbolisation marque un tournant et permet d’éprouver une autre façon d’être au monde.

Enfant et son doudou, photo

STUDIO BTBOB

Grâce à cet espace potentiel, au fil du temps, le jeune être humain commence alors à pouvoir exister, à tisser des liens et des échanges entre son intérieur et son univers culturel.
Ces échanges se font, et chaque chose peut trouver sa place dès l’instant où les parties ne s’étouffent pas l’une l’autre. Qu’en ce tiers-lieu n’ait pas lieu un combat mais plutôt la création d’un dialogue. C’est ici que le rôle des parents et de tous ceux qui entreront en relation avec l’enfant est essentiel pour maintenir cet espace potentiel vivant et préservé. Ainsi, le mouvement, le jeu, la pensée pourront sublimer cette division en union créatrice. C’est cela qu’explique Winnicott sur cette frontière qui peut être celle de la compréhension, de l’échange, de l’accès à la symbolisation. De la même façon, tout au long de la vie, cet espace constitutif de la façon d’être au monde pour l’individu restera ancré et sera une « aire transitionnelle d’expérience » pour tout être humain et à n’importe quel âge.
Winnicott ne place plus une limite franche entre l’intérieur et l’extérieur, comme beaucoup ont pu le faire avant lui. Il est ici question d’un espace transitionnel, au sens de passage. Une aire intermédiaire d’expériences.

Sam Francis tableau
Cet artiste travaille principalement sur des fonds blanc sur lesquels il applique des taches de couleurs nuancées qui, tour à tour, enserrent ou libèrent cet espace vierge. Les tâches, soumises au hasard, surgissent spontanément, et deviennent alors énergie créatrice, langage pictural. Pour l’artiste, « l’espace qui s’étend entre les choses » est primordial.

| SAM FRANCIS (1923-1994), ARIEL’S RING, SÉRIGRAPHIE

Le Ma, comme un écho oriental de l’espace potentiel ?

Ce concept d’espace potentiel, d’aire intermédiaire résonne avec le terme japonais Ma, qui est un espace-temps d’intervalle. Très tôt, l’enfant semble pouvoir expérimenter cet intervalle, ce vide nécessaire entre toutes choses pour que puisse se créer un dialogue. C’est ici que la  présence du Ma opère : dans le trois, l’interstice. Un dialogue créateur peut se mettre en place et un sens  émerger. Les termes de Ma et d’espace potentiel sont intéressants à rapprocher lorsque l’on s’attarde plus précisément sur la notion de vide. En effet, l’enfant est confronté au monde durant la période dite de désillusion, où le vide laissé par la figure maternelle doit être apprivoisé. Dans le concept japonais, il est question de vide médian, de tiers. Ainsi aussi bien dans le Ma que dans le concept d’espace potentiel, le “vide” ne résonne pas avec “néant” mais bien avec “place”. La place pour expérimenter, jouer, créer, et laisser le souffle s’exprimer. 

Il faut que l’enfant ait la place d’engager ce dialogue sensible entre lui et la réalité extérieure et pour cela, bien évidemment, il faut que l’environnement le porte et l’accompagne. Les adultes, qui entourent le jeune enfant, sont bien sûr les premiers à pouvoir lui permettre ou non d’expérimenter à son rythme et dans la bienveillance le monde extérieur. Si l’entourage est défaillant, il est malheureusement bien plus difficile, voire impossible de pouvoir trouver cette place et donner du sens à la réalité extérieure tout en développant un savoir-être. C’est ici qu’il semble important de souligner le rôle indispensable de chaque adulte dans notre société. Des parents à la communauté éducative la plus large, chacun est responsable du cadre à mettre en place afin que chaque être en devenir puisse se développer à son rythme et en ayant les apports nécessaires pour se construire, s’orienter. 
Qu’en est-il de l’espace potentiel laissé aux enfants aujourd’hui ?
Qu’est-il mis en place et élaboré de nos jours pour s’assurer que le développement des plus jeunes peut advenir dans un cadre bienveillant et épanouissant ? Le souffle de la curiosité, de la créativité ont-ils encore assez d’espace et de temps pour émerger ?

Tout comme dans l’œuvre de Sam Francis, on voit ici le dialogue qui s’instaure entre le fond blanc et des surfaces colorées. Chaque élément semble trouver sa place et être révélé grâce à la présence d’interstices, sortes de respirations dans le tableau.

| SIMON (1922-2008), BLANCS, 1973.

La négation de l’espace potentiel ou la lente agonie des espaces publics traditionnels

1- Le langage de la consommation

Aujourd’hui chaque espace est investi ou interdit, chaque lieu a une fonction définie. Il semble peu à peu que tous les lieux de rencontres, de tissages autant culturels que générationnels disparaissent. Tout est rempli et occupé et ce, pour une fonction mercantile la plupart du temps. La publicité envahit tous les lieux et partout où le regard porte, il y a une incitation à la consommation, à l’efficacité ou encore à la production. 
Nous sommes ainsi écrasés par le flux d’informations. Lumières, signaux, sons ou encore images, tout semble inexorablement saturé en ville et la publicité nous masque le ciel. Les symboles ne sont plus choisis et fleurissent à grande échelle, créés de toutes pièces dans une logique consumériste. En effet, le logo de Nike tout comme celui d’Hermès sont désormais porteurs des valeurs de ces marques. La consommation permet l’obtention d’une identité sociale. Pour cela, elles s’emparent par exemple des qualités de gens connus pour rendre le produit célèbre et désirable. En ce sens, ces simples logos occupent maintenant la fonction de symbole. 
C’est à cet endroit que la première attaque est portée à l’espace potentiel. Souvenez-vous, il est censé pouvoir offrir un espace d’élaboration avec le monde extérieur. Or il est difficile voire impossible de commencer le dialogue entre soi et l’extérieur alors que le langage et les symboles sont imposés, et de façon aussi massive. C’est une discussion à l’unilatéral et sans droit de réponse. 
Nos sens sont sans cesse sollicités et finissent par être surchargés. Mais paradoxalement, comme l’analyse Claudine Haroche1Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS. en 2008 dans L’avenir du sensible : Les sens et les sentiments en question, nous ne développons plus nos sens, au contraire nous les forçons à s’éteindre, à fonctionner au ralenti.
Alors qu’une sur-stimulation permanente émane de notre environnement extérieur, nos sens s’amoindrissent. Ce qui est censé faire lien entre le monde réel et notre intérieur est en fait en train de s’engourdir, de ne plus pouvoir jouer son rôle. Les espaces de liberté disparaissent de plus en plus et sont remplacés par des lieux où tout est sous contrôle. La rêverie et l’imaginaire semblent ne plus pouvoir prendre racine dans ces différents lieux.
Notre société semble finalement brouiller les pistes de la compréhension et même accentuer une séparation entre l’être humain et ce qui l’entoure. On finit par se couper du Monde au vu du nombre d’informations à traiter.

2 – Un processus menant à un endormissement général

L’humain ne choisit plus vraiment comment il décide de se relier à son environnement. La compréhension de l’autre, du monde, est de moins en moins opérante. Peu à peu, le message devient flou, et au lieu de créer une boîte à outils permettant de faire des choix éclairés, la paralysie nous guette. 
Alors partons maintenant retrouver le petit humain en devenir et imaginons-le devoir s’orienter dans ce monde. Comment peut-il interpréter un message aussi diffus et présent à la fois ? Comment s’approprie-t-il son environnement aujourd’hui ? 
En effet, il n’y a pratiquement plus de lieux ou d’espaces qui n’ont pas subi le phénomène de privatisation ou encore d’anthropisation. Dans les villes, le passage d’un espace public à un espace privé se fait de plus en plus aisément. Dans la nature, le même phénomène est observable. L’Homme transforme tous les territoires à son image sans se préoccuper de la diversité ou encore des besoins de l’environnement. Il n’y a plus de lieux sauvages où la nature peut se développer selon ses propres lois. Ce contrôle permanent répond à l’obsession de tout remplir, de ne pas laisser de vide, de donner une fonction à chaque espace et chaque temps. De contrôle à règne de l’humain, il semble n’y avoir qu’un pas, vite franchi…
La capacité de l’humain à interagir, créer, jouer semble bien compromise aujourd’hui ; les règles du jeu sont déjà instaurées, et nous n’avons pas participé. Tout nous pousse, dès le plus jeune âge, à être de moins en moins actif dans le monde et à moins participer à l’élaboration de celui-ci.  
Le libre arbitre est directement impacté. La standardisation opère à tous les niveaux et diminue drastiquement le pouvoir de décision et le discernement. Si l’on regarde des cours de récréation aujourd’hui, est-ce normal qu’un jeu vidéo ou une marque puissent être connus de la maternelle au collège? Ces enfants d’âge et d’horizons si différents ont-ils tous envie de s’exprimer, de jouer ou encore de s’habiller de la même manière?  Aujourd’hui,  il faut produire vite et beaucoup, alors il n’y a plus place aux petites particularités locales. La grande distribution doit s’adresser au plus grand nombre. C’est l’unique voie que la société actuelle semble vouloir valoriser. Et du plus jeune au plus ancien, tout le monde est visé par cette économie à échelle mondiale. 
Tout comme nos sens, le corps est également invité à ne pas trop prendre de place. La raréfaction de zones de friche ou d’espaces libres amoindrit les chances de pouvoir interagir avec son corps, de développer des aptitudes physiques. Pour la sécurité de chacun, les interdits pleuvent : “ne pas marcher dans l’herbe”, “ne pas jouer au ballon”, “ne pas grimper aux arbres”… Aujourd’hui dans la plupart des lieux dits publics, tout est calibré. Il faut suivre les règles imposées par le lieu et même la disposition du mobilier urbain est pensée. Prenons les squares bien organisés dans les villes, où les enfants sont invités à jouer sur les structures prévues à cet effet mais pas dans une autre partie du jardin. La politique actuelle a-t-elle encore des égards vis-à-vis de l’éducation, ou nos enfants sont-ils devenus uniquement des êtres potentiels de consommation, de futures sources productives ? La marchandisation de tout, les publicités directement adressées aux plus jeunes, le moindre espace sponsorisé par telle ou telle entreprise ne font que réduire peu à peu à néant la diversité et l’espace de création et de jeu de tout un chacun. L’endormissement est bien global et aboutit à une perte d’autonomie face au monde extérieur. Il semble pourtant urgent de se réveiller et de pouvoir transmettre une autre manière d’être, plus en lien avec soi et avec les autres. C’est par l’éducation au sens le plus large que ces valeurs peuvent à nouveau circuler. Mais attention, car l’argent et la consommation sont devenus des acteurs très sérieux dans ce domaine, au détriment de ceux qui défendent le développement et le bien-être de l’enfant. C’est donc pour éclairer le chemin que les adultes doivent à nouveau se mobiliser et se sentir concernés.

3 – Sous haute protection

Pour finir et achever le triste tableau de ce désengagement général programmé, parlons enfin de la notion de sécurité. Les interdictions sont de plus en plus nombreuses au sein des différents espaces, les normes à respecter se multiplient. La responsabilité de chacun est délayée et l’évaluation du danger  n’est plus abordée puisqu’il est question de résoudre toutes ces questions en amont. La dangerosité de chaque espace fait maintenant l’objet d’une évaluation précise avec un diagnostic et un possible protocole sécuritaire à la clé. Il semble être question de zones “défendables” plutôt que d’espaces de rencontres et de socialisation. Le phénomène de privatisation décrit un peu plus haut permet par exemple de mieux maîtriser ces paramètres. Dès qu’un espace commun tombe dans le domaine privé, il est plus facile de le surveiller et de maîtriser ce qu’il s’y passe, il devient bien souvent payant et sélectif. 

Et lorsque ce n’est pas possible, et qu’un espace reste ouvert au public, il n’est pas rare d’entendre parler de ces lieux comme des zones d’insécurité. Des caméras de surveillance peuvent être installées, le mobilier urbain réfléchi afin d’éviter les regroupements. Des barrières peuvent en bloquer l’accès. 

Ce débordement sécuritaire est souvent là pour éviter tout conflit, toute confrontation entre des groupes sociaux divers. Dans l’imaginaire collectif actuel, la mixité pourrait déclencher des débats, laisser les divergences s’exprimer, ce qui est devenu totalement inenvisageable. Alors il est question d’éviter ces situations par tous les moyens. Et une fois de plus, au lieu d’apprendre à grandir, échanger ensemble, c’est séparés que nous évoluons. Le microcosme que représente l’école subit le même traitement. Les interdictions sont de plus en lourdes. Prenons l’exemple des cours d’école où parfois il n’y a plus ni ballon, ni bille, ni carte… pour cause de conflits et de dangerosité. Le jeu n’a plus sa place, la parole non plus a priori, puisque le conflit doit être à tout prix évité. Et tout ceci sous le regard surpris des adultes qui font respecter ces règles, et qui en parallèle s’étonnent de la  nette augmentation des violences entre enfants et de leur  façon de s’adresser la parole de plus en plus agressive. Y aurait-il un lien de cause à effet ? 

A force de protection, de privatisation, la vie ne circule plus dans les espaces. La mixité, le métissage ont du mal à exister. Chacun peine à trouver sa place au sein de la collectivité, et ce dès le plus jeune âge. Au lieu de supprimer tout ce qui pose problème, les adultes ne pourraient-ils pas être des phares qui balaient attentivement l’horizon de leur regard bienveillant et être ceux qui aident à résoudre des différends ?

De l’humain en devenir à l’humain en chemin, il semble important de pouvoir retrouver son pouvoir de décision, de réflexion et d’action. Porter un regard attentif à tout ce qui nous entoure, et pouvoir à nouveau prendre le temps d’élaborer un lien avec les autres, paraît urgent.

Sortir du repli : Retrouver un lien aux êtres, habiter l’espace-temps ensemble

La réduction voire la disparition des espaces publics et d’expression rend donc le dialogue entre soi et l’environnement de plus en plus difficile. Mais qu’en est-il des échanges et du lien à l’autre? Si les espaces sont importants, le positionnement des humains qui les habitent l’est encore plus. 

Dans les endroits où la densité de population est élevée, on peut observer un phénomène appelé par Gabriel Moser “la dilution de la responsabilité”. Plus il y a de monde dans une rue et plus le sentiment d’anonymat est ressenti et peut ainsi protéger de la présence de l’autre. Cela explique notamment les scènes de détresse dans un lieu public où très peu, voire aucune personne, n’intervient. Encore une fois le mouvement semble être celui d’une séparation plutôt que d’une tentative de compréhension et de mise en relation. Les individus au sein d’une ville ne se sentent plus reliés et l’individualisme se déploie toujours un peu plus. Chacun effectue ce qu’il a à faire et ne se préoccupe que trop peu des autres. 

Martin Parr est un photographe contemporain, né en 1952. Il est reconnu comme l’un des photographes documentaires les plus émérites et célèbres du monde. Ses œuvres, reconnaissables entre toutes, ont traité tous les sujets possibles, de la société de consommation mondiale au tourisme de masse, en passant par les modes de vie des personnes les plus aisées. La photo ci-dessus est tirée d’une série qu’il a faite sur Paris et Versailles.

|  PHOTOGRAPHIE DE MARTIN PARR, LE LOUVRE, 2012

Ce repli est accentué par la dématérialisation de l’espace, propulsé au sommet par la création d’un ensemble de technologies numériques toujours plus performantes. Ainsi tout paraît accessible depuis son ordinateur : les gens, les pays, les vêtements et la nourriture… Alors que tout semble atteignable depuis chez soi et dans un moindre effort, les échanges avec les autres s’amenuisent. Les écrans s’intercalent et se glissent partout, menant toujours plus à la séparation. Prenons l’exemple d’un café où aujourd’hui il n’est pas rare de voir des gens seuls avec leur ordinateur portable ou leur téléphone à une table. Ce lieu qui, auparavant, était celui de la convivialité se transforme peu à peu en espace où chacun est dans sa bulle. Les échanges se font plus rares ainsi que les éclats de rire. Il suffit de regarder certains groupes de jeunes adolescents qui sont les uns à côté des autres mais tous absorbés par leur téléphone portable. Cela attaque directement le lien à l’autre car les échanges d’idées, les confrontations n’ont plus lieu ; ou alors à distance et de manière anonyme sur des réseaux sociaux. Les liens se tissent et se détissent aussi vite que la technologie progresse et accélère notre rapport au temps. Ayant toujours l’impression qu’il est possible de choisir une alternative, une autre amie, une autre paire de chaussures ou encore une autre série, on ne s’engage plus dans le moyen terme. On passe rapidement d’une envie à une autre, et la frustration ne doit surtout pas être éprouvée. 

Le temps est également une donnée à prendre en compte. L’urgence et la vitesse dominent. Le moindre contretemps est devenu source de panique générale. Les notions de productivité, d’efficacité ont envahi toutes les sphères, du monde de l’entreprise à l’enfance. Les moments de
repos doivent être rentabilisés, comme si la contemplation, le souffle, le vide effrayaient notre société aujourd’hui. Les enfants, une fois de plus, n’échappent pas à ce phénomène et bien souvent il est possible d’entendre des parents dire qu’il faut s’occuper intelligemment. Alors le samedi et le mercredi deviennent des journées marathon où peuvent s’enchaîner des cours les uns après les autres. De la maîtrise de plusieurs langues au match de foot en passant par la pratique d’un instrument, l’enfant ne doit pas s’ennuyer et doit briller ! Mais ce dernier a-t-il eu son mot à dire dans cette course effrénée? A-t-il eu le choix et s’épanouit-il dans ces différentes activités? Quand le parent n’est pas garant d’une harmonie et d’un équilibre pour l’enfant, tout est découpé et fragmenté, et la notion de choix totalement diluée voire oubliée. C’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui et auquel chaque enfant est confronté. Le “toujours plus” mène finalement à une insatisfaction permanente, “zapper” dans l’espoir de trouver toujours mieux. 
Il semble alors urgent de guider nos enfants et de leur permettre de faire preuve de discernement face à cette société et d’éviter ces processus délétères.

Revenir à une certaine sobriété est nécessaire afin de les protéger du débordement, de l’écœurement. Retrouver le sens de la mesure semble indispensable. Les temps de repos, de vacuité doivent retrouver leur valeur. Rêver, imaginer, jouer, tout cela ne peut émerger que si ces temps existent encore. A nouveau, les adultes doivent tenter de sortir de cette logique entrepreneuriale qui touche même les enfants. Non, ce n’est pas la productivité qui doit devenir la valeur essentielle dans l’éducation et dans le développement du jeune être humain en devenir. 
Certes, les enfants doivent pouvoir à nouveau profiter d’espaces où les rencontres sont possibles, où ils peuvent échanger, construire avec les autres et même expérimenter le fait de ne pas toujours être d’accord. C’est bien le positionnement des adultes qui permettra de laisser place aux liens et de travailler cette notion. Chacun doit tenter d’agir à son niveau et c’est une manière d’être que nous devons transmettre et non une manière d’avoir. Dans un parc, dans une salle d’attente, c’est en présence les uns des autres que nous devons nous positionner. Attendre avec son enfant c’est une occasion de plus d’inventer une histoire, de l’écouter ou encore de lui lire une histoire. Ou tout simplement attendre l’un à côté de l’autre en regardant autour, en observant attentivement le monde extérieur. C’est là, dans cet invisible et indicible espace-temps que se tissent les fils de l’humanité. Alors ne nous coupons pas définitivement les uns des autres.
Certains endroits proposent des activités où chacun peut exprimer ce qu’il est, avoir une place et où le regard attentif des adultes suffit à poser un premier cadre. C’est exactement ce genre d’initiative qu’il faut pouvoir investir. Permettre à chacun d’entrer en relation, laisser croître son propre imaginaire et le mêler à celui des autres doit être à nouveau réfléchi. Et heureusement certaines associations tentent de recréer ce lien en organisant des fêtes de quartier, des ateliers ouverts à tous ou encore des débats et réunions où chacun peut s’exprimer. Mais ces initiatives restent encore trop à la marge et bien souvent peu soutenues.
Laissons place à l’expérimentation, au lien et au jeu si l’on désire que les enfants puissent cultiver le jardin de leur imaginaire. Grandir auprès du vivant, au sein d’un espace riche et multiple peut peut-être amener à développer un regard plus attentif, et à avoir des égards vis-à-vis de ce dernier. De cette séparation trop souvent observée entre l’humain et le monde qui l’entoure, passons à une tentative de compréhension et à une certaine proximité. Laissons les enfants côtoyer et observer un environnement en vie et pluriel, qui offre un potentiel à chacun pour tenter d’interagir et de forger peu à peu une façon d’être au monde. Il est donc temps de se sentir concerné et de mettre en œuvre une nouvelle façon d’être.


Pour l’humain en devenir, l’événement fondateur serait donc l’acceptation de la réalité. Par le jeu, l’imagination, le jeune humain en devenir tente de s’accommoder de cet environnement extérieur. Apparaît alors la notion d’espace potentiel. Pour Winnicott et pour d’autres, il est clair que cette aire s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’Homme. Mais il y a bien plusieurs conditions à l’émergence de cet espace : un temps qui permette d’ancrer le vécu et de le transformer en expérience, un espace non saturé, propice à l’imagination et enfin un étayage collectif qui permette d’avoir confiance pour s’ouvrir à de nouvelles expériences. 
C’est bien l’orientation de chacun, au sein d’une communauté éducative élargie, qui fera entrer l’enfant dans un échange fécond et qui lui donnera de la place. Afin de donner du sens à ce qui nous entoure et aux différentes situations, la créativité et le jeu sont deux dimensions à défendre.
À travers des espaces collectifs et une véritable ouverture des êtres à l’échange et à la sensibilité, il semble possible de se relier à nouveau. Que se tisse à nouveau la trame d’une histoire commune où le dialogue et la compréhension reprennent toute leur place. Ce tissage demande des efforts, mais il est grand temps d’en faire.

Références

Références
1 Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS.
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Éducation L'humain et son éducation

Le principe du Ma dans l’éducation

 “Le secret d’un bon enseignement est de considérer l’intelligence de l’enfant comme un champ fertile dans lequel les graines peuvent être semées, afin de croître sous la chaleur d’une imagination enflammée. Notre objectif n’est donc pas simplement de faire comprendre à l’enfant, et encore moins de le forcer à mémoriser, mais de toucher son imagination au point de l’enthousiasmer au plus profond de lui. “

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

maria montessori éducation
Maria Montessori en visite à la Gatehouse School, Londres, 1951. Popperfoto.

Entrouvrons la porte de l’éducation et observons de plus près l’itinéraire d’une femme italienne, à la fois engagée et avant-gardiste, Maria Montessori (1870-1952). Elle pourrait bien être à nouveau une source inspirante dans la période que nous traversons aujourd’hui. Son parcours de vie, ainsi que les concepts d’éducation qu’elle a proposés, semblent autant de façons de pouvoir se relier sensiblement au monde et d’y trouver une place aussi juste que possible.

Pour transmettre, ne faut il pas laisser cet espace d’élaboration, de création entre soi et le monde ? Cette femme n’a-t-elle pas finalement essayé de créer du Ma, un espace vide plein de possibilités et condition même des relations et des liens ? 

Et comment l’a-t-elle transmis ?

L’imprégnation du Ma dans la vie de Maria Montessori

Aujourd’hui le nom de Montessori connaît une popularité établie, bien au delà de celle qu’il connaissait déjà dans les domaines de l’éducation et de la pédagogie. Devenue une véritable image de marque, avec ses produits dérivés, marchandisés, et toutes les conséquences qu’un tel traitement implique. Le détail de sa vie remet en perspective une femme profondément engagée et en cohérence dans ses recherches, beaucoup plus approfondies que ne laisserait penser ce qui est parfois fait de ce nom aujourd’hui.

Afin de sentir l’unité et l’harmonie de ce qu’elle a pu proposer, car éprouvées par elle tout au long de sa vie, nous vous proposons de s’attarder un peu sur l’histoire d’une femme, qui fut comme imprégnée de cette nécessité de l’espace et de la relation entre toute chose. Une femme qui fit du Ma, de cet espace entre, un principe directeur jusqu’à sa mort. Le Ma est employé ici comme ce qui permet de mettre en valeur deux parties dans leurs différences et complémentarités, en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtils.

Le Ma peut se transmettre s’il est cultivé par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Le vivre c’est, à l’instar de Maria Montessori, être toujours dans une dynamique pour se former toute la vie et ne pas hésiter à ouvrir de nouveaux horizons. 

Laisser la place à cet espace d’élaboration, de créativité, entre soi et le monde, entre soi et les autres et par exemple entre différentes disciplines et spécialités semble permettre une compréhension plus fine de la complexité du vivant. 

Maria Montessori naît en 1870 en Italie. Fille unique, elle emménage à Rome avec ses parents dès l’âge de 5 ans, et son goût pour les sciences l’amènera à entreprendre des études pour lesquelles elle devra se battre. Autant contre les préjugés familiaux que contre la société qui réservait à l’époque les universités aux hommes.

Mais en 1896 elle obtient brillamment un diplôme en médecine, affrontant avec persévérance les préjugés sociaux de cette époque sur le rôle de la femme dans la société. Elle devient alors une des premières femmes médecin d’Italie.

En s’appuyant sur sa pratique médicale, elle observera finement comment les enfants apprennent et se construisent à partir de ce qu’ils trouvent dans leur environnement.

En 1901, passant du corps à l’esprit, elle revient à l’Université pour étudier la psychologie et la philosophie, élargissant ainsi son regard sur l’enfant et plus généralement sur l’humain. Elle se formera tout au long de sa vie et maillera son propre savoir être avec la transmission, à d’autres, de ses observations et recherches dans le domaine de l’éducation.

Maria Montessori travaillera quelques années en psychiatrie, auprès d’enfants ayant des troubles psychiques, ce qui déclenchera son questionnement autour du développement et de l’éducation. Elle se tournera ensuite vers des enfants de quartiers plus défavorisés de Rome et ouvrira la première « maisons des enfants, La Casa dei Bambini » en 1907 ; premier lieu d’élaboration d’une nouvelle forme d’éducation. D’autres verront le jour dans plusieurs pays en Europe.

Avec persévérance et volonté, c’est toute sa personne qu’elle engage dans la recherche ainsi que dans la défense des droits des enfants et des femmes. De façon authentique et avec cœur, elle poursuit son cheminement sur et avec l’humain, et ce, malgré les crises majeures de cette période.

Elle a donné de nombreuses conférences, écrit de nombreux ouvrages qui finalement témoignent d’un questionnement permanent sur la place de l’Homme dans l’Univers, ses interdépendances naturelles, culturelles et relationnelles et enfin sa responsabilité vis-à-vis de la Terre.

Ayant vécu les deux guerres mondiales, elle s’est installée dans de nombreux pays (Etats-Unis, Angleterre, Espagne, Inde, Hollande…) et y a poursuivi ses recherches et observations. Partie se réfugier dans la campagne pastorale en Inde en 1939, elle y restera finalement une dizaine d’années et poursuivra ses travaux sur une approche éducative globale allant de la naissance à l’âge adulte. C’est notamment là-bas qu’elle va commencer à développer plus concrètement une proposition d’éducation globale de l’humain.

Après un retour à Londres vers 1945, elle part aux Pays-Bas où elle s’éteindra à l’âge de 82 ans.

Dans son incessante observation de l’être humain, Maria Montessori a fait des liens, tout au long de sa vie. Les nombreux pays qu’elle a traversés ou habités ont été le terreau idéal pour observer et s’imprégner d’expériences culturelles, relationnelles ou encore environnementales. N’aurait-elle pas eu l’occasion d’accéder un peu mieux aux fondamentaux et universels de l’Homme de par ces voyages et l’attention qu’elle porte à toutes choses ?

De cette richesse perceptive, elle semble avoir développé un véritable savoir-être. On pourrait dire qu’elle a créé du Ma entre elle et le Monde, elle s’en est imprégnée.

Son positionnement lui permet de passer de l’expérience à l’analyse et inversement dans les nombreux ouvrages qu’elle écrit. Des spécialités, certes, mais seulement en regard les unes des autres. Le parallèle qui existe entre sa formation personnelle et la mise en pratique de ses recherches apporte justesse et harmonie dans sa démarche. Il découlera de ses expériences de vie la proposition d’une approche générale de la formation de l’être humain, une nouvelle pédagogie, qui sera notamment formalisée et présentée sous le nom d’éducation cosmique concernant la tranche d’âge 6-12 ans.

L’éducation cosmique ou la tentative de faire naître du Ma chez l’humain

Cette proposition d’éducation cosmique vient s’inscrire dans la continuité des travaux déjà effectués par M. Montessori sur la toute petite enfance (de la naissance, à l’âge de 6 ans environ).

Concernant cette première partie de la vie d’un enfant, elle parlera d’une propriété psychique très particulière qu’elle nomme “l’esprit absorbant”.

L’enfant, au contact de différentes activités, cultures ou encore différents environnements montre une capacité réelle à absorber toutes les aptitudes nécessaires à son développement et à ses besoins quotidiens. 

Prenons l’exemple de l’apprentissage de la langue maternelle, qui se fait sans effort particuliers pour un enfant. En revanche, pour la plupart des adultes, l’apprentissage d’une langue combine de nombreuses capacités et cette langue doit être pratiquée de longues heures avant d’être assimilée. L’effort est là et il n’y a plus cette capacité psychique d’assimilation telle qu’elle existe dans la toute petite enfance et qui permet par exemple à un enfant de positionner rapidement et à la perfection sa bouche, sa langue et sa gorge afin que, sans aucun exercice particulier, il reproduise exactement la langue du milieu culturel dans lequel il évolue. 

Après cette première période, qui aura permis à l’enfant d’assimiler et d’absorber de façon spontanée tout ce qui se trouve autour de lui, l’éducation cosmique peut commencer à être amenée. Vers 6 ans environ, les enfants changent et commencent à vouloir connaître le pourquoi et le comment des choses. Cette deuxième grande période est décrite comme telle par Maria Montessori:

“C’est la période où les graines de tout savoir peuvent être semées, l’esprit de l’enfant étant comme un champ fertile, prêt à recevoir ce qui va germer dans la culture.”

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

Ici, “cosmique” est emprunté directement au cosmos Grec, au sens d’Univers. Ce qui traduit une intention de faire découvrir l’ensemble du monde et de ses existants pour aider l’enfant à y trouver sa place et participer à sa continuité et à son évolution.

Cette philosophie Montessorienne replace l’enfant au centre de son environnement, de sa propre vie ; comme une aide à se construire pleinement, de manière autonome, afin de pouvoir espérer devenir un adulte éclairé et responsable.

Accéder à la complexité de la Terre et de la Vie, à sa fragilité, et pouvoir interagir harmonieusement avec les différents êtres qui peuplent le monde, voilà ce que propose cette nouvelle forme d’éducation et qui semble être intéressant pour les temps à venir.

Cette éducation pourrait être inspirante pour préparer les enfants au monde de demain et les aider à faire face aux prochains défis qui semblent nous attendre. 

Pour illustrer cette proposition et représenter la vision complexe et globale présentée par cette éducation, un dessin fut réalisé par le président d’une association Nord Américaine qui forme des enseignants à l’approche de Maria Montessori.

education cosmique et japon
| RÉALISÉ PAR KAHN, DAVID, WHAT IS MONTESSORI ELEMENTARY, NAMTA 1995.

Le schéma traduit en français :

education cosmique shéma cercle
Traduction en français

L’enfant est au centre de ce cercle. Des disciplines ou des grands domaines sont représentés comme différents rayons.

Ceux listés sur ce schéma sont les suivants : physique, astronomie, géographie, géologie, chimie, biologie, nourriture, vêtements, abri, transport, défense, premiers humains, premières civilisations, culture, art, religion/croyances, langage, écriture, lecture, grammaire, arithmétique, géométrie et algèbre. 

Ces domaines sont autant de possibilités, de pistes à explorer pour comprendre la place de l’humain dans le Monde et l’Univers. Des éléments qui permettent d’appréhender plus clairement l’infini et la complexité du monde sont représentés comme autant de rayons dans ce cercle, et il pourrait y en avoir davantage ou encore être différents.

Pour celles et ceux qui transmettent, l’enjeu est de pouvoir faire comprendre par des récits et des expériences que de l’infime au plus grand, tous les éléments du vivant obéissent à des lois que l’on peut appréhender. Lois universelles, qui nous englobent. 

Et enfin dans ce schéma, il y a les cinq cercles qui entourent celui de l’enfant et qui sont des récits. Sous la forme d’histoires, de documentaires, agrémentés d’expérimentations concrètes, et emprunts d’art et d’images symboliques, ils viennent nourrir son imagination. 

Pour une représentation un peu plus concrète…

os radius éducation
“De nombreux os (surtout des radius) d’animaux munis, de plusieurs encoches ont été découverts en Europe, datant de 20 000 à 35 000 ans ; ils constituent les plus anciennes « machines à compter ».”
education et chiffres tablette cunéiforme
“Premières symbolisations des nombres sur de l’argile, vers 3600 avant J-C. “

| SOURCE : http://lechiffre.free.fr/page_som.html.

Prenons un exemple : lorsque l’enfant se met à s’intéresser aux chiffres, aux mathématiques, il paraît important de l’amener à lier cette matière avec d’autres. Au-delà de l’utilisation du chiffre, l’enfant doit pouvoir accéder à l’histoire de cetteinvention. Peuvent alors être abordées les questions liées à l’évolution; au fil de l’histoire on peut appréhender comment les premiers hommes ont eu le besoin de compter (des objets, des bêtes…) et encore où, quand et comment la symbolisation du nombre est arrivée. Entre différentes matières comme l’histoire, les mathématiques ou encore la géographie se crée alors un dialogue fécond. Le domaine du français est travaillé tout au long de ce genre de cheminement afin de répondre à ces grandes questions ou encore de produire des documents qui synthétisent le nouvel apprentissage.Entrelaçant les matières entre elles, tels autant de brins d’une tapisserie, les enfants tissent peu à peu une œuvre finale qui a du sens et qui permet de rendre visible la complexité qui sous-tend notre monde. 

Dans cette forme d’éducation, entre Ciel et Terre, l’enfant est invité à observer sa place et sa relation au monde afin d’espérer mieux comprendre les innombrables interactions qui participent à l’équilibre d’un écosystème diversifié.

Pour leur transmettre cette attitude, ce regard, et peut-être tenter de faire naître du Ma dès le plus jeune âge chez l’humain, il semble fondamental de s’appuyer sur la perception, l’expérimentation. C’est dans le monde extérieur et concret que ces petits explorateurs pourront être sensibilisés à la richesse des interdépendances d’un écosystème, aux connexions fécondes entre animal, minéral, végétal, et humain. Questionner le monde se fait en alternant des phases de questionnement et des phases d’expérimentation. Il semble important de reconnecter nos enfants avec le monde du vivant et de s’éloigner un peu des écrans, de les faire manipuler à nouveau la matière.

Replacer la pensée de cette femme dans son contexte historique et géographique semblait important pour souligner le rôle de pionnière qu’elle a pu véritablement jouer.

Découvertes, innovation, remise en cause de l’ordre établi, c’est sur ces bases que débute l’histoire de cette nouvelle proposition d’éducation. 

C’est parce qu’elle tisse des liens entre tous les aspects de la vie, et qu’elle laisse les dialogues ouverts afin que les sensibilités et les curiosités s’y engouffrent, que l’approche de Maria Montessori a cette qualité dynamique qui permet un déploiement de sens dans l’existence de chacun. Aujourd’hui il paraît important de pouvoir rendre visible à nouveau ces personnes inspirantes, de questionner à nouveau ce qu’elles ont semé. Chez Maria Montessori, c’est l’espace de dialogue créé entre toutes choses qui permet la richesse et la création de sens.

Ce Ma, cet espace laissé entre toute chose pour que s’y développent des connexions et des liens complexes en chacun, permet des attitudes de respect à soi, et aux autres, dans la considération de leur existence propre et dans la conscience d’un monde que nous avons en partage avec d’autres dans l’Univers. 

Cette attitude semble pouvoir prendre sens à nouveau aujourd’hui. Et ce n’est d’ailleurs pas la seule, qui dans le domaine de l’éducation, abordera le sujet de cet espace entre, qui permet de créer, d’élaborer et de lier des choses qui peuvent sembler très différentes au départ.

Donald Winicott parlera, lui, d’espace potentiel. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

enfants jeux hors de paris
Un groupe d’enfants parisiens en pleine nature, parti découvrir un environnement qu’ils ne connaissent que peu ou pas.
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Vincent Munier : L’éternel émerveillé

Le monde ne mourra pas par manque de merveilles,
 mais uniquement par manque d’émerveillement.

La voix humble, le regard franc, Vincent Munier est au diapason, à l’écoute, un animal parmi les autres, dans un respect absolu de l’altérité du vivant dans ce monde que nous avons en partage.

On accède à travers ce documentaire à plusieurs notions de fond qui font écho à la sensibilité humaine : le respect, l’humilité, l’importance de la transmission de ces valeurs envers la nature et le vivant par son père, l’émerveillement renouvelé sans cesse face à la beauté du monde. La patience, la mise en confiance.

Cette beauté du monde, source de l’émotion la plus vive, nous est proposée par ce regard particulier.

Et c’est parce qu’il n’a jamais perdu cette direction fondamentale de parler avec ce qu’il est, avec son cœur et ses émotions authentiques, que la force des images de Munier reste intacte, et qu’il peut autant inspirer, à la fois par son travail photographique et par ce qu’il est en tant qu’humain.

C’est également parce qu’il ne considère jamais la photographie comme une fin, mais toujours comme moyen, un outil pour véhiculer des émotions, que ses images ont cette densité si rarement présente. Cette différence est également cruciale pour comprendre le fond qui anime cet homme et qui fait de son regard une singularité remarquable.

Vincent Munier ne cherche pas l’image à tout prix, il cherche la relation. Avant de fixer une vue, il cherche d’abord à rencontrer l’animal, et ressentir cette émotion de la rencontre. Cette priorité décidera de toutes les conséquences, qu’il en reste des traces visuelles ou non.

Telle une éloge de la relation, aux autres, au vivant, ce film nous témoigne de l’importance de ce que l’on vit, de ce que l’on ressent, et comment ce fil directeur peut être à la fois un moteur puissant d’action, de rayonnement, de rencontre avec le beau, mais également un pilier d’intégrité et d’authenticité qui permet de garder un cap et d’être toujours au plus juste de ce que l’on est et de ce que l’on fait.

Cette conscience de ce qui est moteur pour lui, lui permet de renouveler sans cesse ce regard émerveillé sur le monde, tel un enfant qui découvre ce qui l’entoure, et de ne jamais se lasser de ce geste répété.

C’est ainsi qu’il peut accepter cette promesse de l’invisible, où rien n’est garanti, avec bonheur et passer des heures sans que rien ne se passe, et se positionner de telle façon que chaque moment vécu est reçu comme un don et non comme une victoire sur les êtres et les choses.

***

En toute cohérence éthique, sensible et à taille humaine, Vincent Munier a créé une maison d’édition afin de produire et de diffuser ses livres : http://www.editions.kobalann.com/ 

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De la “Coronavigation en air trouble” d’Alain Damasio

Parmi la quantité d’articles en rapport avec la crise du coronavirus, la série de 3 articles d’Alain Damasio intitulée “Coronavigation en air trouble” nous a parue particulièrement pertinente pour ce pas de côté qui nous est cher. Se positionner par rapport à cet auteur engagé permet non seulement de prendre du recul mais aussi de voir l’actualité sous un angle moins formaté grâce à la touche de poésie si particulière d’Alain Damasio. Nous vous invitons à lire ces articles ainsi que nos réflexions sur certains points qui nous ont fait rebondir, afin d’amener une diversité dans cette approche de pas de côté.

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (1/3)”, 27 avril 2020

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (2/3): petite politique de la peur”, 29 avril 2020

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (3/3): pour des aujourd’huis qui bruissent”, 2 mai 2020

Bd horde du contrevent
Bande-dessinée “La Horde du Contrevent”, roman d’Alain Damasio

| ILLUSTRATION PAR ERIC HÉNINOT

Être ou ne pas être platonicien ?

“Je n’ai jamais été platonicien, ni cru que la vérité se cachait et que notre tâche serait de la dévoiler. Je crois que la vérité est produite, comme Foucault, Nietzsche ou Deleuze. Qu’elle est une construction”.

(Article 1/3)

Sans croire à un déterminisme absolu, on peut constater un certain nombre de “coïncidences” tant dans la vie que dans le monde qui nous entoure. Et cela va dans l’idée platonicienne que la vie et l’histoire ont un sens, ou tout du moins sont sous des influences fortes et parfois absolues. Paradoxalement, on peut aussi constater que nous sommes libres de tenir compte ou non de ces influences. Aussi, avant de produire de la vérité, comme l’affirme Alain Damasio, ne produit-on pas d’abord un chemin ? Ce chemin est large et laisse faire à chacun ses expériences. Cependant, si ces dernières nous éloignent, voire nous font sortir du chemin, cela provoque ce qu’en Inde on nomme le karma, une loi pour rappeler le sens des choses et parfois brutalement. 

Ce qui est complexe dans l’épanouissement humain et son chemin, c’est d’aspirer à la fois à être différent au niveau individuel et d’être inclus. Si l’humain en question accepte ce processus d’involution/évolution, il passe d’abord par une étape préparatoire (sa formation, avec la mise à disposition de ce qui au début n’était que latent et la prise de conscience de ses limites), puis par une étape où, ayant en mains tous les outils, il se met à l’épreuve pour aller au-delà, rentrer en contact avec le mystère et ce qui lui échappe. Ce faisant il affronte ses peurs et comprend le sens de la vie, sans pour autant la vivre effectivement. Il peut alors faire le don de sa vie en se mettant au service des autres. C’est l’étape du dépouillement où en abandonnant toutes les vieilles peaux et les préjugés tant sur soi-même que sur les autres et le monde, il va petit-à-petit s’accepter profondément puis trouver la façon de vivre son dharma ou loi d’action, pour reprendre un terme bouddhiste. Prenons maintenant l’exemple d’un arbre: la graine contient dès le début la composante “arbre” qui alors n’est qu’à l’état potentiel. Il n’est pas dit que l’arbre pourra s’épanouir, car dans sa vie pleine d’épreuves des facteurs rentrent en compte, parfois indépendamment de ses propres actions. De plus si l’arbre se prend pour une pierre, il y a de fortes chances que son épanouissement en tant qu’arbre ne se passe pas au mieux. Derrière cette image, il y a la notion d’être inclus et pour l’arbre de faire un avec sa propre nature. Bien sûr abandonner les vieilles peaux ne va pas de soi, mais si vaille que vaille le cap est maintenu, la sagesse éclaire alors le chemin, et tout fait sens dans ses trois acceptions. Le sage ou l’arbre vénérable ainsi révélé peut alors aider ceux qui aspirent à de tels parcours et sans jamais l’imposer.

Quelle est la place de la peur ?

“Ce couplage entre l’angoisse et ses conjurations imparfaites est un must du psychopouvoir. Une machine de guerre qui tourne toute seule à plein régime parce que son carburant est en vous, inépuisable : c’est la peur de mourir — et de faire mourir. Ceux qui ragent contre la restriction hallucinante de nos libertés en si peu de temps et de façon si abusive ont intégralement raison. Sauf qu’ils voient rarement que le contrôle est une demande sociale massive. Le gouvernement n’aura même pas besoin d’imposer le port du masque ni cette appli d’inter-délation censée tracer les porteurs du virus. Il n’y pas de complot. Il n’y a jamais que des stratégies à l’arrache de gouvernements aux abois qui se raccrochent aux branches d’un paternalisme qu’on leur demande de fleurir, nous les enfants peureux.”

(Article 1/3)

“Pourquoi un tel empire de la peur sur nos choix ? Un tel besoin viscéral de sécurité triste ? J’essaie depuis 30 ans dans mes romans de répondre à ces questions. Parce qu’elles touchent pour moi au cœur de ce que j’aimerais, à l’inverse, porter : une capacité à être digne de cette grâce, de ce don sublime d’être vivant. D’être un être vivant. Avec sa liberté intacte, qu’accroissent et déploient nos liens soutenus avec les autres.”

(Article 2/3)

“Tout part selon moi d’un rapport à la peur. La peur est cette émotion précieuse pour toute espèce parce qu’elle préside, à l’origine, à notre survie concrète. Elle nous sauve en nous alertant d’un danger imminent et mortel. Sauf que notre modernité, à mes yeux, l’a complètement dévoyée. En éliminant nos prédateurs et nos principales causes de mort possible, en terraformant nos espaces et en les hygiénisant, nous avons tout à la fois augmenté notre espérance de vie et abaissé notre niveau de tolérance au danger, à tout danger, même minime. Notre aptitude au courage a suivi : moins vive, moins coriace.”

(Article 2/3)

“En cédant à la peur, on cède du même coup aux stratégies triviales des pouvoirs. On les permet et on les facilite. On leur offre un boulevard.”

(Article 2/3)

“Si le capitalisme est si présent, s’il infiltre partout ses liquides, s’il démultiplie de façon fractale ses logiques jusqu’aux secteurs qui avaient su longtemps le repousser (l’éducation, la santé, l’humanitaire, l’amitié, la militance, l’art…), c’est parce qu’il prend en nous son énergie. On l’irrigue avec notre sang ; on l’électrise avec nos nerfs ; on le rend intelligent avec nos cerveaux. Il nous manipule avec nos propres mains. Barbara Stiegler encore : « le néolibéralisme n’est pas seulement dans les grandes entreprises, sur les places financières et sur les marchés. Il est d’abord en nous, et dans nos minuscules manières de vivre qu’il a progressivement transformées ».”

(Article 2/3)

Ces 5 extraits des articles d’Alain Damasio sont en rapport avec la peur. À juste titre, Damasio démontre comment en voulant chasser la peur et l’éradiquer, nous permettons à celle-ci de nous gouverner et de nous faire même passer à l’état de manipulés avec consentement. A l’extrême de ce processus d’humain vaincu, c’est ce que Hannah Arendt a nommé “l’homme de masse”. 

L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé, même au milieu des siens. Il est donc facilement séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité d’un système. Alors, attention à l’indifférence, attention au repli sur soi, attention au trop grand besoin de confort et de sécurité. 

martin luther king

Heureusement, de tout temps, il a existé des hommes et des femmes qui en aucunes circonstances n’ont perdu le lien avec leur intégrité morale. La raison d’être de ces hommes et de ces femmes a à voir avec cette question de la peur et plus précisément du rapport entre la vie et la mort. Or, penser qu’il s’agit ici de guerriers ou de militaires de toutes sortes serait extrêmement réducteur car on ne compte plus les myriades de guerriers qui ont “vendu leur âme” pour se préserver ou pour être reconnus. Ceux qui nous intéressent ici sont présents dans toutes les classes de la société et à toutes les époques. On pense notamment aux paysans qui dans les campagnes allemandes ont préféré être exécutés plutôt que de servir en tant que SS, aux avocats comme Nelson Mandela ou Clarence Benjamin Johns, avocat de Martin Luther King et co auteur du discours “I have a dream”, qui n’ont pas hésité à aller en prison ou être bafoués pour ne pas ternir leurs convictions profondes, ou aux politiques comme Vaclav Havel ou Gandhi qui n’ont jamais renié leurs convictions humanistes et morales face aux nombreuses pressions qu’ils ont subies. Leur point commun est que tous sont prêts à perdre leurs sécurités, leurs avantages et même leurs vies, si les valeurs profondes qui les constituent sont mises dans la balance. 

Aujourd’hui, il est difficile de les reconnaître, surtout quand la vie est un long fleuve tranquille. Et parmi ceux qui sont au devant de la scène ou/et qui ont le pouvoir, y en a t-il de cet acabit ? On peut en douter mais c’est certain qu’il y a des grands commis d’états et des chefs d’entreprises humanistes, à la fois modèles d’intégrité et de courage, à qui il faut beaucoup de courage pour assumer de grosses responsabilités dans un contexte délétère et essayer d’infléchir, au moins un peu, le cours des choses. 

C’est aussi le poison des média, l’ultime manipulation de nous faire croire que les vertus ont disparu, c’est jouer sur les antagonismes. La crise du coronavirus qui casse le quotidien permet de mettre la loupe sur ceux qui s’agitent sur le devant de la scène et ceux qui seraient la cause des dysfonctionnements. Jusqu’à présent et pour aller dans le sens d’Alain Damasio, tant que globalement ceux qui gouvernent et qui ont le pouvoir ne seront pas intègres, capables de transparences et de transcendances, le système orwellien continuera à tourner à plein régime.

Quelles solutions ?

“Il est temps de se donner les moyens d’une expérience partagée des disponibilités que la pandémie nous a offert malgré elle. Dans mon roman Les Furtifs, j’appelle ça créer des ZAG (zones auto-gouvernées) ou des ZOUAVES (zone où apprivoiser le vivant ensemble)”.

(Article 3/3)

“Ces initiatives, à l’instar des ZAD et des gilets jaunes, qui sont la portion médiatisée de l’iceberg, ont ceci de commun qu’elles refusent les hiérarchies, le culte des chefs, le patriarcat. Elles se foutent de consommer, de « faire de l’argent », de prendre le pouvoir. Elles préfèrent enfanter dans la couleur que dans la douleur — même si elles encaissent leur lot de souffrances. Qui ne croit plus que l’indépendance soit la source de toute liberté mais plutôt que ce sont les interdépendances acceptées qui nous ouvrent un monde plus fécond et au final nous émancipent mieux.”

(Article 3/3) 

Alain Damasio constate que les ZAD, les gilets jaunes, ce qu’il nomme la partie immergée de l’iceberg, sont des lieux à développer où la hiérarchie, la génération de l’argent et l’indépendance à tout prix n’ont plus lieu d’être et où les interdépendances acceptées ouvrent vers un nouveau monde. Or quand on enquête sur le fonctionnement de ces types de lieux, les prises de décision y sont souvent interminables et conflictuelles, l’argent n’y est pas un problème, et l’interdépendance ne va pas de soi. 

Pour autant, cela ne remet pas en cause le choix par Damasio de ce type de lieux pour un nouveau monde. On peut toutefois suggérer d’apprendre à faire quelques pas de côté dans ces lieux pour relier ce qui semble incompatible. Ainsi et à propos de la hiérarchie, même si l’on cherche les consensus et la prise en compte de toutes les diversités, on peut reconnaître des savoirs-faire et des savoirs-être et donc des hiérarchies naturelles. A propos de l’argent, si le troc est un mode d’échange à privilégier et à développer, il reste une part importante de frais qui passent par la monnaie du pays où l’on est, donc la nécessité de dégager du temps et des moyens pour obtenir ce qu’il faut, à la fois pour l’essentiel et pour l’exceptionnel. Enfin l’interdépendance n’implique t-elle pas des individus ayant déjà acquis leur propre indépendance ? Si ce n’est pas le cas, dans les non-dits se glissent des dépendances qui pèsent à ceux qui en ont conscience.

Pour finir et à propos d’apprendre à faire des pas de côté, cela implique que l’éducation (dans le sens de “faire sortir de”) est l’aspect essentiel pour que les lieux aspirants à un nouveau monde aient un avenir. Et cette éducation, elle est à confier aux modèles d’intégrité et de courage qu’on a cité précédemment, ceux qui ont parcouru ou tentent du mieux qu’il le peuvent le chemin d’involution/évolution et sont prêts à le partager.