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Dans les pas d’un géant : Ulysse from Bagdad

oeil dans la main Gibran
Le Monde Divin, Khalil Gibran en 1923.

Ulysse from Bagdad est un roman écrit par Eric-Emmanuel Schmitt et publié en 2008. L’auteur, qui dans ses romans comme ses pièces de théâtre sait si bien extraire ce qui relève de la quête et du sens dans la vie humaine, aborde deux sujets graves : la guerre et l’immigration clandestine. L’histoire, une fiction inspirée de faits réels et de l’Odyssée d’Homère, est celle de Saad Saad (“Espoir Espoir” en arabe et “Triste Triste” en anglais), un Arabe d’Irak d’une vingtaine d’années qui souhaite émigrer à Londres après la chute de Saddam Hussein. En effet, à partir de 2003 le chaos s’installe dans un pays qui peine à trouver son équilibre démocratique, et la vie quotidienne des Bagdadis est soudain hantée par la peur des attentats. Saad est confronté à la mort de plusieurs proches : Leila, sa fiancée, victime d’un missile tombé sur son immeuble ; son père, tué par erreur par les Américains ; Salma, « sa petite fiancée », sa nièce de six ans qui courait à travers Bagdad quotidiennement pour rassurer les femmes de la maison que Saad était toujours vivant ; Boub, son fidèle compagnon de voyage. Son périple est présenté comme la quête d’un avenir meilleur, symbolisé par l’Occident, et plus particulièrement par l’Angleterre, le pays d’Agatha Christie dont les romans, interdits sous le régime de Saddam Hussein, avaient fasciné Leila et Saad.

Tour de Babel, Bruegel L’Ancien, vers 1563, huile sur bois.

Des parallèles avec l’Odyssée d’Homère peuvent être décelés dans de nombreux passages1 Le voyage d’Ulysse est exploré plus en détail dans le Cycle du Guerrier – Partie 4 . Pour en souligner quelques-uns, la figure des Lotophages se retrouve dans la présence des 2 opiomanes et receleurs d’œuvres d’art qui permettent à Saad de quitter l’Irak; Saad crève l’oeil du Cyclope, un homme borgne à qui il doit échapper pour fuir le centre de détention à Malte; lorsqu’il échoue sur une plage de Sicile, il rencontre l’amour auprès d’une belle italienne, à l’image de Nausicaa; enfin l’idée de se cacher sous un mouton dans un troupeau est reprise lorsque Saad s’accroche au dessous d’un camion pour quitter l’Italie (Marques, 2014, p.44-46).

Le personnage de Saad est la grande force de ce roman, car sa persévérance face à l’infinité de défis auxquels il doit faire face surprend le lecteur chaque fois que Saad atteint une nouvelle destination. Le personnage créé par Schmitt reflète la réalité humaine, c’est-à-dire que l’identité de chacun a plusieurs facettes. Au fil des pages, des nouvelles épreuves rencontrées et de la famine, on comprend comment Saad (et tant d’autres) sombrent volontairement dans la clandestinité et finissent par devenir des déportés. En effet, ceux qui se lancent sur des barques en Méditerranée pour aller s’échouer en Europe ou au fond de l’eau, ont été déracinés dans leur propre pays et font ce voyage comme ultime recours. Le livre d’Éric-Emmanuel Schmitt « interroge la condition humaine, et surtout, le concept d’identité » (Marques 2014, p.42) et permet d’imaginer pourquoi ils abandonnent leurs pays, prennent le risque d’être traqués car sans-papiers, d’être réfugiés, arrêtés dans des camps, refoulés d’un pays qui représente l’espoir.

Pour rappeler rapidement le contexte géopolitique, avec le printemps arabe de 2011, on a vu s’embraser le nord de l’Afrique et une partie du Moyen Orient. En Occident, on nous fait croire que la raison principale des révoltes est l’émancipation des peuples envers leurs dictateurs, qui étaient cautionnés jusqu’à présent par nos démocraties. Or les principales raisons de ces révoltes sont la faim, le coût des aliments de base, l’absence de travail et le désespoir né de la certitude que dans ces pays, on ne peut plus vivre décemment.

Certains passages d’Ulysse from Bagdad (2008) donnent matière à réflexion. Ainsi, quand Saad fait une demande à l’ONU pour obtenir le statut de réfugié, il se heurte à l’orgueil des Occidentaux qui ont délivré l’Irak de la dictature et offert au peuple irakien la démocratie. Si les Irakiens ne savent pas recevoir un tel cadeau, l’Occident s’étonne de la nostalgie d’un peuple pour les heures plus paisibles de la dictature. Ainsi, on se sent empli d’incompréhension et de révolte devant la position qui est en fin de compte la nôtre, celle de l’Occident (Marques 2014, p.46). Même les atrocités subies par les compagnons de voyage de Saad ne suffisent pas à rentrer dans le club très sélect des réfugiés.

Et pour finir, il y a ces mots que nous livre un médecin français qui vient en aide aux sans-papiers, et qui remet même en cause l’Union Européenne : “Le problème des hommes, c’est qu’ils ne savent s’entendre entre eux que ligués contre d’autres. C’est l’ennemi qui les unit. En apparence, on peut croire que le ciment joignant les membres d’un groupe, c’est une langue commune, une culture commune, une histoire commune, des valeurs partagées ; en fait, aucun liant positif n’est assez fort pour souder les hommes ; ce qui est nécessaire pour les rapprocher, c’est un ennemi commun. Regardez ici, autour de nous. Au XIXème siècle, on invente les nations, l’ennemi devient la nation étrangère, résultat : la guerre des nations. Après plusieurs guerres et des millions de morts, au XXème siècle, on décide d’en finir avec les nations, résultat : on crée l’Europe. Mais pour que l’Union existe, pour qu’on se rende compte qu’elle existe, certains ne doivent pas avoir le droit d’y venir. Voilà, le jeu est aussi bête que cela : il faut toujours qu’il y ait des exclus.”Voici un discours qui frappe par la justesse de l’analyse et qui, figurant dans un roman publié en 2008, nous fait prendre conscience qu’aujourd’hui ce texte est encore plus que jamais d’actualité. Tout d’abord, il permet de comprendre à quel point reste encore dissimulé le rôle des différents acteurs à l’origine de cette vague migratoire qui, à l’inverse d’Ulysse qui tente de rentrer chez lui, pousse tant d’êtres humains à l’exil, reste encore en grande partie dissimulé. Enfin, on ferme ce livre avec la compréhension que, déracinés dans leur propre pays, beaucoup vont prendre le risque de partir vers l’inconnu, décrit comme un “eldorado” (Gaudé, 2006) pour conjurer la peur de la déportation. Ce risque encouru peut amener les concernés à perdre pied, et les difficultés sont tellement omniprésentes que la menace de devenir des “hommes de masse”2L’homme de masse, terme développé par Hannah Arendt après la seconde guerre mondiale, n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa rationalité le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité du système. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux. pointe à l’horizon, en particulier si le positionnement intérieur n’est pas suffisamment solide et préparé.

Steve Jobs
Une oeuvre réalisée par Banksy à Calais.
Bibliographie
  • Gaudé, Laurent (2006) Eldorado. Actes Sud.
  • Schmitt, Eric-Emmanuel (2008) Ulysse from Bagdad. Paris : Editions Albin Michel.

Références

1 Le voyage d’Ulysse est exploré plus en détail dans le Cycle du Guerrier – Partie 4
2 L’homme de masse, terme développé par Hannah Arendt après la seconde guerre mondiale, n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa rationalité le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité du système. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux.
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Mr GAGA, sur les pas d’Ohad Naharin

Danseur prodige et chorégraphe désormais emblématique de la danse contemporaine actuelle, Ohad Naharin est directeur de la Batsheva Dance Company. Reconnu et sollicité à travers le monde entier, il a été récompensé par de nombreux prix internationaux pour sa riche contribution au monde de la danse. Le documentaire Mr Gaga, réalisé par Tomer Heymann, nous fait découvrir en profondeur le parcours de ce personnage exceptionnel, en tant qu’artiste et en tant qu’homme.

Spectacle “Max” d’Ohad Naharin par la Batsheva Dance Compagny
Photo: Gadi Dagon

Lorsque l’on découvre les œuvres d’Ohad Naharin, interprétées par la Batsheva, on est époustouflé par leur beauté saisissante. Sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi, elles dégagent une poésie puissante, une sensualité hypnotique qui fait preuve d’une profonde sensibilité humaine. Ce sont des expériences esthétiques bouleversantes qui délivrent aux yeux du monde, comme une preuve, la beauté de ce qui peut être réalisé lorsque les volontés individuelles s’alignent au service d’une création poétique universelle. C’est en ce sens que le travail d’Ohad Naharin et de la Batsheva peut être mis en lien avec la Voie du guerrier lettré, pacifique et poète développée à travers le res’0.

Le documentaire nous montre que l’existence de ces œuvres est le résultat d’un long et difficile travail qui se situe à différents interstices : entre l’homme et l’artiste, entre le chorégraphe et les danseurs, et que cette alchimie donne naissance à un message universel de fond qui parle au-delà de la danse.

L‘homme et l’artiste : suivre sa voie, trouver sa voix

Spectacle “Max”, créé par la Batsheva Dance Compagny en 2007 et interprété ici par la GöteborgsOperans Danskompani.

Le chorégraphe qu’est aujourd’hui Ohad Naharin est le résultat d’une vie de recherche. Bien qu’il ait commencé à apprendre la danse tardivement et qu’il soit indéniablement doué, il lui aura fallu beaucoup de persévérance et plusieurs échecs pour évoluer dans la danse en restant fidèle à lui-même. C’est par exemple en dansant pour des chorégraphes comme Martha Graham ou Merce Cunningham qu’il réalisera que « mon corps ne peut pas étudier des outils, des mouvements, une chorégraphie, que je n’aime pas, avec laquelle je ne connecte pas ». C’est ici la nécessité de suivre sa propre voie qui s’exprime : une approche beaucoup plus instinctive commence à naître et bientôt son chemin de chorégraphe débute.

Là encore, les difficultés seront nombreuses : trouver sa voix d’artiste et la communiquer à ses danseurs nécessitera un travail de recherche et d’expression majeur. C’est en se confrontant à ces obstacles qu’il élabore la méthode Gaga, approche du mouvement aujourd’hui enseignée à travers le monde qui prépare les corps des danseurs et les rend disponibles en exploitant l’imaginaire intime de la sensation.

Le chorégraphe et les danseurs : s’aligner collectivement

Spectacle “Last work”, Ohad Naharin. Photo : Gadi Dagon .

L’intentionnalité, l’écoute intérieure et l’imagination dans le mouvement sont des paramètres indispensables qu’Ohad Naharin exige de ses danseurs, à qui il demande de ressentir plutôt que de faire. C’est un travail en profondeur qui demande aux danseurs de véritables efforts personnels. C’est pourquoi l’attitude créatrice vis-à-vis des difficultés, caractéristique de ce que nous décrivons lorsque nous parlons de « guerrier », est très présente dans le travail de Naharin avec sa compagnie : comme il le dit lui-même, son travail avec les danseurs consiste à « les amener à se débloquer et révéler leur trésor, en oubliant les techniques et les styles ».

Sa technique Gaga consiste en « la nécessité d’écouter notre corps avant de lui dire ce qu’il doit faire. Et de comprendre que nous devons aller au-delà de nos limites, et ce, de façon quotidienne ». Ici, Naharin parle autant de limites physiques, que de véritables barrières mentales qui peuvent empêcher un danseur de lâcher prise par rapport à un mouvement. Le documentaire montre comme exemple plusieurs scènes de répétitions où Naharin travaille avec l’imaginaire pour débloquer ses danseurs par rapport à une chute, un cri, ou une sensation.

Le cheminement du danseur tel qu’il est proposé par Naharin fait donc directement écho avec la Voie martiale et de nombreuses autres pratiques artistiques ou corporelles : c’est par un long effort de persévérance et de lâcher-prise que le pratiquant devient capable de dépasser la technique pour libérer sa singularité. Lorsque le chorégraphe et les danseurs réussissent à dialoguer et dépasser leurs limites, alors ils s’alignent au service d’un but commun : diffuser au monde un message politique et poétique.

Message politique 

Naharin ne se positionne pas comme défenseur d’idées politiques, pourtant ses spectacles et ses entretiens révèlent des positions critiques vis-à-vis d’un pays selon lui “gagné par le racisme, la brutalité, l’ignorance, un mauvais usage de la force, le fanatisme”. 

Lui même impliqué pendant son service militaire dans la guerre du Kippour, il reste aujourd’hui porteur d’un optimisme que rappelle Barak Heymann, producteur du documentaire “le film prouve assurément qu’il n’y a pas de contradiction entre d’une part, l’attitude très critique d’Ohad Naharin vis-à-vis de la politique israélienne et de l’autre, l’amour qu’il éprouve pour son pays. Cet artiste ne craint pas d’exaspérer. Il ne renonce pas à dire sa vérité.”. 

En effet et à titre d’exemple, un évènement bien particulier le consacre en 1998 comme héros culturel auprès de son pays : à l’occasion de la représentation de “Echad mi yodea” pour la célébration du jubilé de l’Etat Hébreu, le gouvernement exige de lui qu’il change les costumes pour ne pas heurter le public juif ultra orthodoxe. Fidèle à lui-même, il annonce sa démission tandis que les danseurs refusent de danser pour un événement national majeur.

Néanmoins, il n’est pas adepte de la polémique, et reste avant tout concentré sur son travail de chorégraphe : en ce sens, il parle de sujets politiques à travers des choix de mise en scène : dans “The Hole”, les danseurs comptent à voix haute alternativement en arabe et en hébreu, dans “Last work”, le drapeau blanc de la scène finale. En vérité, son message est avant tout universel que ce soit au niveau tant poétique que politique.

Le message universel et poétique 

Il y a beaucoup d’aspects admirables dans le travail de la Batsheva. Sur scène, l’expression de notre humanité est complexe et sensible. Une densité émotionnelle saisissante est mise en mouvement par des corps tantôt impétueux et explosifs, tantôt délicats et tendres. Il y a l’humour aussi, qui vient chatouiller nos non-dits par des mises en scènes parfois insolentes. Beaucoup de sensations, d’émotions et de vie jaillissent de l’époustouflante mobilité des danseurs. Mais ce qui interpelle tout particulièrement, c’est la façon dont Ohad Naharin transmet l’idée d’une danse universelle. En faisant monter sur scène le public, en animant à travers le monde des cours collectifs de Gaga, il nous montre que le danseur n’est pas que l’athlète que nous voyons sur scène. Le danseur, celui qui persévère, trouve de la joie dans l’effort pour dévoiler sa singularité et œuvrer pour la poésie, est en chacun de nous.

Le message d’Ohad Naharin dépasse largement la chorégraphie et la danse contemporaine, il est résolument engagé, parfois politique ou insolent, mais surtout universel.

« Indépendamment de nos capacités, chacun de nous peut être en lien avec ses sensations physiques. Chacun peut comprendre le lien entre lent et rapide, dur et doux. Tout le monde peut lier l’effort au plaisir. Chacun peut dissocier les membres de son corps et les faire bouger. On peut tous se pencher, plier, se dresser. Chacun, ou presque, peut écouter une musique, ressentir un rythme. Je danse tous les jours, et je voudrais que tout le monde en fasse autant. ».
Ohad Naharin

Nos corps, par leurs limites, leurs douleurs et leurs fatigues nous rappellent à notre mort. Pour autant, ils nous permettent d’être au monde, de voir, de sentir et de bouger. La danse, comme tous les arts, permet à chacun d’expérimenter ce corps et de s’élever avec lui vers ce qui est beau. Ohad nous invite, à l’image des danseurs dans la très célèbre séquence « Echad Mi Yodea », à envoyer valser au ciel toutes ces chemises –  les blocages, les interdits, les bienséances – qui entravent nos corps, nos esprits et nos âmes. Il nous invite à persévérer, dévoiler nos trésors, et faire des pieds de nez.

Quelques liens pour découvrir M. Naharin 

  • Bande annonce du documentaire Mr. Gaga, Sur les pas d’Ohad Naharin:
  • Extraits du spectacle “Virus”

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Cycle du guerrier – partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 

Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

La notion de peuples premiers est à entendre avec le plus grand respect, sans la connotation péjorative ou hiérarchique qui peut parfois exister avec les peuples primitifs. Les peuples premiers sont ceux qui ont su garder le lien avec les temps premiers, le temps des origines. Tous seraient alors dépositaires de ce qu’on peut appeler la Tradition, au singulier, à considérer dans son sens étymologique, « tradere », transmettre : ce qui par la mémoire des humains a été transmis de génération en génération. Dans ce sens on peut aussi les appeler « les peuples racines » ou encore « les peuples reliés ». Un des aspects essentiels qui les caractérisent est l’importance qu’ils donnent à la dimension magique. On entend par magique une approche attribuant aux objets, aux comportements, aux situations une capacité opératoire et invisible aux sens communs. C’est cet aspect qui certainement fait qu’encore aujourd’hui ils sont si peu pris en considération. Il y a aussi la symbiose naturelle avec le milieu qu’ils occupent. Ce sont des humains reliés ne générant pas de déséquilibre entre ce qu’ils prennent et ce qu’ils donnent.

Musée du quai Branly, collection Océanie : tambours à fente

source photo : detourdesmondes

Les peuples premiers dont nous parlons ici sont ceux qui répondent de cette transmission organique et réactualisée, et non pas sous forme automatique. L’automatisme au contact de la modernité a ce danger de faire sombrer rapidement une civilisation dans le pire de ce qui est vanté et proposé. L’Histoire a de nombreux exemples de telles déliquescences. Le peuple premier résiste au monde-machine car il a conscience de sa propre valeur et des dangers potentiels de ce qui vient d’ailleurs, lorsque l’extérieur n’est pas mis en dialogue avec leur propre façon d’être au monde. S’il ne rejette pas le monde moderne quand ce dernier n’est pas trop invasif, le peuple premier cultive sa différence qu’il partage bien volontiers quand le respect et l’écoute sont réciproques.

Cette résistance est la preuve de l’existence du statut de guerrier en son sein.

Les peuples premiers, par leurs rapports au monde et au cosmos, sont en parfaite harmonie avec la nature, dont l’humain est toujours partie intégrante et non séparé du fonctionnement de ce cosmos. De ce fait se prolonge une sorte d’immuabilité dans le fonctionnement de leurs sociétés. Le parcours du guerrier des peuples premiers est marqué par cette immuabilité, même si lui aussi (comme les autres guerriers déjà présentés) passe par trois étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le grand sacrifice plutôt que le retour. Par rapport aux autres textes du cycle du guerrier et parce que les peuples premiers sont nos contemporains, on qualifie la 3ème étape ainsi car le retour dans les conditions d’origine est plus qu’incertain. Cela demande donc à chaque guerrier concerné de s’impliquer prioritairement pour le bien du monde dans son ensemble sachant que ce qu’il aime (sa civilisation, ses proches) très certainement ne pourront pas perdurer. 

Indiens sur le fleuve Amazonie

Source Photo: Festival International des Peuples Autochtones Unis, FIPAU
La préparation :

Les peuples premiers vivent en communauté. Les enfants sont très souvent les enfants de toute la communauté. De ce fait, ils sont connus et reconnus dès le plus jeune âge. Parfois dès la naissance mais toujours avant sept ans, un rite va consacrer l’enfant par son nom et des attributs spécifiques. La magie, quand elle est opérative, a cette faculté d’éclairer ce qui est en devenir. Chaque être est alors marqué d’une ou plusieurs énergies spécifiques en conjonction ou opposition, qu’il aura à actualiser harmonieusement pour le bien de la communauté. Dans cette approche, il n’y a pas de « bonne ou mauvaise pioche », mais un potentiel à révéler et orienter pour que l’individu s’épanouisse. La petite enfance est le temps de l’innocence et de la spontanéité, toujours accompagnée d’un gardien tutélaire bienveillant ou ange gardien. Les adultes au contact du petit enfant seront attentifs à mémoriser les particularités le concernant qui ne manqueront pas d’arriver, signes précurseurs du futur adulte.

Vers les sept ans, un deuxième rite va s’accomplir. C’est l’âge des dents de lait qui tombent, l’âge de la prise de conscience de soi-même, des premières responsabilités et choix moraux. Le gardien tutélaire peut quitter l’enfant qui est mis à l’épreuve d’une plus grande autonomie. Si dès les premières années, la communauté des peuples premiers a déjà une idée de ce que peut devenir l’enfant, c’est lors de cette nouvelle période de 7 à 14 ans, que vont se confirmer ses aptitudes et caractéristiques. Dans la communauté, toutes les activités des adultes sont ouvertes et participatives sauf pour certains aspects qui relèvent des esprits et de la sagesse, où le nombre de participants est restreint non pas pour être caché mais compte tenu de la complexité et des aptitudes qui y sont parfois nécessaires. Dans cette période, le jeune enfant va acquérir par osmose des savoir-faire et savoir-être qui l’intègrent toujours plus à son milieu. Quand arrive la puberté, plusieurs rites de passages vont amener l’individu au stade d’adulte avec les questions de respect et de responsabilité, de sauvegarde de la lignée, ainsi que de transfert des pouvoirs d’un groupe d’âge au suivant, en validant des savoirs autochtones. Pour les guerriers l’accent est mis sur des épreuves de courage et d’endurance, de gestion des conflits et une transmission magique des traditions et des compétences de vie essentielles. Selon ce qui a émergé en chacun, le jeune adulte se rapproche alors d’un « mentor » qui lui correspond. C’est la fin de la phase préparatoire.

Kenya, ( rite de passage chez les Maasaï )

De jeunes filles Maasaï dansent pendant un rite de passage à Esiteti, sud du Kenya photo par : Samuel Siriria
La mise à l’épreuve :

Si pour la plupart des individus les épreuves s’arrêtent avec leur intégration en tant qu’adulte, elles continuent pour les guerriers. Ces derniers, parfois aidés par les anciens, vont apprendre à faire des choix pour le collectif. Leur plus grande épreuve à ce stade est de trouver des solutions pour non seulement préserver mais rendre attractif le mode de vie du peuple premier pour les jeunes autochtones, dans un contexte très souvent perturbé et instable en raison d’un ou plusieurs facteurs (dérèglement climatique, intrusions violentes pour l’accaparement de terres ou de richesses naturelles, intrusion du mode de vie occidental, tourisme à sensation, maladies exotiques, etc…). Ici se situe la faiblesse de la plupart des peuples premiers car, comme souligné précédemment, leur fonctionnement est immuable, donc basé sur une certaine stabilité et donc des difficultés à s’adapter à l’hétérogène.

Quand le guerrier d’un peuple premier, par son rayonnement, contribue à maintenir la cohésion de sa communauté, il a à passer une nouvelle épreuve d’introspection née avec la fin du 20° siècle. Aidé par la magie et avec les conseils des sages et des ancêtres (ces derniers n’ayant pas eu l’expérience de cette nouvelle épreuve), il doit prendre conscience de la place de son peuple dans le monde comme rôle d’intermédiaire pour traduire les messages de la Terre et de toutes les forces visibles et invisibles de la nature.

Si le guerrier des peuples premiers arrive à cette conscience de porte-parole de signaux faibles (faibles du point de vue des humains au mode de vie dominant), il peut alors prendre son bâton de pèlerin et parcourir le monde, afin de contribuer au bien de sa communauté, mais aussi et surtout au bien du monde dans son ensemble. L’épreuve est alors d’ajouter à leur communication invisible pour l’équilibre du monde, une communication physique et compréhensible par le reste des humains. Il passe l’épreuve de la grande contradiction en allant secourir ceux qui souvent sont à l’origine de l’affaiblissement, du déclin ou de la mort de son peuple.

Témoignages d’indiens Kogis en France

De gauche à droite : José Pinto, Arregoces Coronado, l’interprète, José Gabriel, Eric Julien. 
Photo : Mélanie Volland, Aparté.com
Le grand sacrifice :

Le guerrier des peuples premiers tente d’incarner un rôle de passerelle. Il est confronté à la difficulté de traduire intelligiblement le message des signaux faibles qu’il représente et être entendu à la bonne échelle. Il est le petit colibri qui amène sa goutte d’eau face à l’incendie d’une forêt et il est confronté à la faiblesse intérieure de ceux qui ont la force extérieure, rarement disposés à l’écouter et le prendre en compte. Il passe l’épreuve d’Atlas et du poids du monde. Il vit périodiquement loin des siens dans un environnement aux antipodes de ses aspirations. Comme dans l’histoire d’Ulysse, il doit faire le deuil du passé et de l’avenir en acceptant qu’il ne sauvera peut-être ni son monde, ni le monde.

Il connaît ou peut connaître le scénario du futur en bien ou en mal pour ses proches comme pour le monde, et au-delà du résultat il persévère dans son rôle de lanceur d’alerte. Cette fois-ci, il est à l’épreuve de reconnaître ses pairs, et de se relier à eux pour créer un réseau plus puissant et efficace qu’en restant isolé. A l’échelle de tous les peuples premiers et de leurs représentants, on peut dire que cette épreuve est en cours dans cette première moitié du 21° siècle. L’épreuve suivante, à prendre comme une hypothèse, serait celle du grand sacrifice. En sacrifiant son mode de vie, le guerrier des peuples premiers pourrait inciter en retour ceux au mode de vie occidental à faire de même. Ce pari représenterait pour l’ensemble des peuples humains un grand saut dans l’inconnu, qui aurait comme conséquence non pas la perte de leurs racines, mais la création de nouveaux entrelacs de racines entre tous.

Il est difficile de fermer les yeux sur la réalité du déclin et de l’hécatombe des peuples premiers aujourd’hui, et sur leur difficulté à résister aux pressions extérieures qui rongent leurs espaces et modes de vie, et ce depuis des siècles. Seulement, avec la fin du 20° siècle, ce que l’on nomme la 6° extinction touche aussi de plein fouet tous les peuples premiers, sans exception. Combien de guerriers des peuples premiers vont réussir à passer les épreuves énoncées avant d’être laminés par le rouleau compresseur du monde-machine ? Pourraient-ils être aidés par des guerriers issus de ce monde-machine, si tant est qu’ils existent ?

Brésil, 2017, 1ère réunion de représentants de peuples autochtones de tous les continents

Sonia Guajajara (coordinatrice de l’APIB – Articulação dos Povos Indígenas do Brasil),
le Cacique Raoni Metuktire, Marishöri Najashi Ashaninka (ambassadrice de l’Alliance),
et Gert-Peter Bruch (président de Planète Amazone) annonçant la tenue de la Grande
Assemblée de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature au Campement Terre Libre, en avril 2017 à Brasília.
Photo : © Planète Amazone / Constance Gard

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Cycle du guerrier – partie 4 : Le voyage d’Ulysse

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 4 : Le voyage d’Ulysse

vase ulysse et les sirènes oiseaux
Ulysse et les Sirènes.

DÉTAIL D’UN STAMNOS ATTIQUE À FIGURES ROUGES (VASE EPONYME), VERS 480-470 av. J.-C. PROVENANCE : Vulci. – CONSERVÉ AU BRITISH MUSEUM CC BY-NC-SA 4.0

Comme pour Arthur, il sera question ici d’une tentative d’analyse des différentes étapes du voyage d’Ulysse. Une telle mise en perspective permet de comparer leurs deux voies et de se rendre compte que si Ulysse et Arthur ont une démarche similaire, le contexte pour chacun met en lumière ou dans l’ombre des aspects bien différents. Une telle comparaison permet également de s’interroger sur les lectures possibles de l’histoire et de se poser la question de son sens. En préambule à cette interrogation sur le sens de l’histoire, cette réflexion : si la vie et les coutumes des chevaliers du Moyen-Âge peuvent paraître totalement désuètes, elles ne sont pas pour autant inintelligibles et ne relèvent pas du seul imaginaire. Certains aspects ésotériques de leurs quêtes peuvent être traduits et devenir tangibles par le langage symbolique sans trop craindre des erreurs d’interprétations. De même et par extrapolation, on peut imaginer que pour les grecs à l’image d’Ulysse, les héros ou demi-dieux étaient pour eux leurs lointains ascendants comme le sont pour nous les chevaliers du Moyen-Age. De ce fait, les faits et gestes de ces héros ou demi-dieux, n’étaient peut-être pas considérés comme des fables extraordinaires mais comme des incarnations historiques concrètes desquelles il était possible de s’inspirer et prendre exemple pour partir en quête. Par contre, en raison de la distance historique qui sépare ces époques de la nôtre, se mettre dans la peau d’un héros ou d’un demi-dieu pour un contemporain du 21° siècle devient beaucoup moins évident que de se mettre dans la peau d’un chevalier. Comme si les couches sédimentaires du temps et ses cycles rendaient toujours plus obscures le fond et le sens de ces récits, et cachaient ce qui pour les contemporains d’une époque faisait le sel de la vie à une autre.

Toutefois, comme tout au long de ce cycle du guerrier, notre approche s’appuie avant tout sur le langage symbolique, par son caractère universel et atemporel. Ainsi, il est alors possible de mieux se glisser dans les interstices des siècles, pour rentrer dans la vie des personnages qui nous intéressent.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.


Poème de Joachim Du Bellay, 1522 – 1560

Tout comme pour Arthur, trois étapes principales se distinguent dans le voyage d’Ulysse : la préparation, les épreuves et le retour.

La préparation :

Ulysse est le fils du roi Laërte et de la reine Anticlée. Leur royaume est l’île d’Ithaque, relativement pauvre et aux moyens limités en comparaison avec d’autres royaumes de l’époque comme Athènes, Troie, Sparte, Mycène ou Argos.

Ulysse dans sa jeune enfance est éduqué par Mentor pour la philosophie et par Damaste pour l’art de la guerre. Quand à son père, la plupart du temps, il est en quête de la toison d’or avec Jason et tous les héros formant les Argonautes, à la rencontre de rois pour créer des alliances, ou dans des expéditions pour châtier voire piller. Quand il est de retour, il peut conter à son fils Ulysse ses exploits et ceux de ses compères. Ainsi, alors qu’Ulysse n’a que 14 ans, il ne lui cache pas la folie d’Héraclès, un de ses amis héros Argonautes, qui ayant tué tous ses proches ou pensant l’avoir fait, a fui son pays pour partir seul dans une quête rédemptrice. Il lui apprend aussi l’origine de son nom « Odysseus » en grec, qui peut être traduit par « celui qui suscite la haine ». Ce nom lui a été donné par son grand père, le roi Autolycos, roi d’Acarnanie, surnommé le Loup, à la réputation sulfureuse de prédateur et vivant dans une forteresse escarpée. Et le roi Autolycos a donné rendez-vous à Ulysse quand un duvet pousserait sur ses lèvres.

Ulysse, comme Arthur, passe sa jeunesse dans un milieu préservé. Mais à la différence d’Arthur, sa destinée semble une évidence. Il sera roi d’Ithaque et de ce fait allié à d’autres puissances avec des droits et des devoirs réciproques. Son entourage le prépare en conséquence, Ulysse n’est donc pas plongé dans une certaine innocence comme c’est le cas pour Arthur. Étant le fils d’un des Argonautes, il aspire aux conquêtes et aux gloires mais par ailleurs, la relative pauvreté de son royaume lui fait partager la destinée de tous ses concitoyens, avec qui il développe de réels liens de solidarité et d’altruisme. Cette première étape dans la vie d’Ulysse marque sa capacité à être un trait d’union entre les héros dont il est un des descendants et les humains, une spécificité qui le distingue des modèles de guerriers précédents. Ulysse préfigure un nouveau modèle de guerrier, plus humain, plus accessible, car avec des moyens hors du commun mais non surhumains. 

Quand Ulysse fait son premier voyage et quitte Ithaque, c’est pour se rendre chez son grand-père, Autolycos, qui va parfaire son éducation, la deuxième étape de sa préparation. Il a alors 15 ans. C’est aussi le moment de la première rencontre avec sa déesse protectrice, Athéna, qui lui apparaît sous forme de chouette. Elle représente l’intelligence éclairée. Autolycos a invité Ulysse pour sa première chasse au sanglier alors que ce dernier n’a aucune expérience et doit tuer l’animal le plus farouche. Ce qui est mis à l’épreuve, c’est l’intelligence et le courage d’Ulysse dans un moment  de paroxysme et d’imprévu où sa vie est en jeu. À Ulysse de trouver les ressources, et tant pis s’il meurt car alors, dans l’esprit du guerrier grec et celui d’Autolycos, vivre longtemps n’est ni un bien, ni un mal. Ulysse passe l’épreuve mais en gardera une marque indélébile, le rappel que dans certaines circonstances on ne peut se fier qu’à soi-même.

Cet aspect forge l’individualité, l’autonomie et la constance d’âme, si chers aux grecs, mais cependant ne promeut pas la confiance, la solidarité et l’union. Autolycos lui dévoile alors le pourquoi de son nom : lui rappeler que la haine et la violence sont partout présentes dans le monde et chez les humains.

Autolycos a un côté sorcier et sauvage. Par sa rencontre avec lui, Ulysse éveille des forces primaires, des talismans à porter toute sa vie pour prendre les bonnes directions aux moments cruciaux.

Hercules brings the boar to Eurstheus
Hercule rapporte le sanglier d’Érymanthe à Eurysthée lequel se cache dans une jarre.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES NOIRES, VERS. 525 AV. J.-C., MUSE

Ulysse est revenu à Ithaque mais pas pour longtemps. Son père l’emmène en voyage sur la mer sans lui faire part de leur destinée. Ils partent d’abord vers le large pour éprouver l’inconnu et l’infini puis ils font route vers Pylos où règne le roi Nestor. Ils restent quelques jours puis repartent pour Sparte. Ulysse fait alors connaissance d’Hélène, la princesse à la beauté surnaturelle mais qui est encore une adolescente, et sa soeur Clytemnestre. Leur route continue, ils vont à Mycènes, là où Héraclès aurait massacré ses proches, puis à Argos, en Arcadie… A chaque étape son lot de mystères et d’histoires au parfum tragique (Hélène, Héraclès et Eurysthée, Thèbes aux 7 portes, Admète et Alceste, le roi Loup…).

Avec ce voyage, Laerte présente son descendant auprès de ses pairs, il lui fait faire l’expérience du monde et la découverte de la palette des comportements humains. La paix est fragile et le pouvoir génère souvent des relations ambiguës. Les dieux sont omni présents et interviennent dans le cours de la vie humaine pour donner ou conseiller mais jamais sans contrepartie, et malheur à ceux qui ne respectent pas leurs pactes avec eux. Les faits historiques se mêlent aux rêves, qui eux-mêmes se mêlent aux épopées extraordinaires. Les frontières entre réel et imaginaire et entre vie et mort sont minces. Il vaut mieux être prudent et prendre toutes les nouvelles en considération. Avec ces trois phases préparatoires, Ulysse a découvert le guerrier en lui, son rôle dans la société et le monde avec ses mystères, ses dieux et ses lois.

La fin de cette étape correspond au moment où tous les princes d’Achaïe, fils des prestigieux Argonautes, partent pour Sparte. Chaque prince se doit de demander la belle Hélène en mariage et tous se prennent au jeu. Tous, sauf Ulysse qui y va pour répondre de son rang mais non pour conquérir Hélène. Ce moment particulier marque la fin d’une époque. Soit il s’agit de la fin de la civilisation mycénienne en 1100 av. JC, soit c’est la fin du siècle d’or de Périclès, ce siècle où l’unité règne entre les royaumes d’Achaïe incarnés par les héros Argonautes, ceux que l’or de la sagesse unit.

Toute cette préparation d’Ulysse s’est déroulée assez naturellement car elle s’inscrit dans une organisation à Ithaque marquée encore par une certaine sagesse. Le statut de guerrier héroïque, poète et lettré y est reconnu, valorisé et balisé. (A la différence d’Arthur où ce statut est non seulement à actualiser mais à découvrir). Ailleurs, dans les autres royaumes d‘Achaïe, la sagesse est encore présente mais commence à se déliter… L’orage de la tragédie gronde sur la Grèce mais il semble encore loin.

La mise à l’épreuve :

Hélène, celle qui concentre toute la beauté du monde, suscite la convoitise. Et c’est Ulysse qui pense trouver la solution en proposant que ce soit elle qui choisisse son prétendant et que tous les autres protègent cette union. Alors qu’Ulysse pense bien faire et éviter les duels mortels, il n’a pas mesuré qu’Hélène n’est qu’un prétexte à déclencher la guerre. 

Pour beaucoup, la gloire et la renommée, portées par le bras, l’épée ou la lance ne sont plus équilibrés par le coeur et l’esprit comme à l’époque de leurs pères Argonautes. La démesure (hubris), la trahison et la violence flottent parmi les prétendants. Et Héraclès, le héros des héros, celui qui acquiert de lui-même le statut de dieu, a disparu. Il n’est plus là pour préserver l’unité.

Les prétendants sont tous alignés, Hélène s’arrête devant Ulysse mais celui-ci du regard la refuse. Il a déjà rencontré et choisi une autre femme, Pénélope, plus simple et plus humaine. Et Hélène prend le premier venu après Ulysse, Ménélas. La guerre de Troie aurait-elle eu lieu si Ulysse avait dit oui à Hélène ? Ulysse n’a-t-il pas refusé le destin de roi des rois, l’unité dans la diversité d’Achaïe ? 

Apparemment Ulysse a échoué face à l’épreuve du choix d’Hélène et pourtant il se montre vertueux,, ses décisions et ses actions sont irréprochables et même exemplaires. Son « échec » est plutôt celui de tous les grecs et notamment de leurs représentants, petits rois qui préfèrent leurs propres royaumes à l’unité entre tous les royaumes.

themis justice
Représentation de Thémis, Déesse de la justice

Ulysse revient à Ithaque avec Pénélope, sa future épouse. Et quelques jours après il est invité par son grand-père Autolycos qui lui annonce que ce sera leur dernière rencontre. Il offre à Ulysse un chien fidèle et un arc magique qui, précise-t-il, ne doit jamais quitter sa maison. Un peu après, Damaste, son maître d’arme, le quitte, il n’a plus rien à lui apprendre. Le mariage entre Ulysse et Pénélope est célébré, un fils naît, Télémaque. Et peu après, le père d’Ulysse, le roi Laërte, lui transmet la charge de chef de son peuple.

La vie s’écoule sereine et agréable, jusqu’au jour où le roi Ménélas en personne, époux d’Hélène, arrive à Ithaque. Hélène a été enlevée par le troyen Pâris et Ménélas vient demander à Ulysse de rappeler à tous ceux qui ont juré de protéger son mariage de tenir leur parole. Ulysse est mandaté pour essayer de négocier auprès de Priam, roi de Troie et père de Pâris, le retour d’Hélène à Sparte, et ainsi éviter la guerre. Mais cette tentative se solde par un échec.

Les conséquences de l’échec au choix d’Hélène se précisent. Ulysse, même s’il agit avec sagacité, n’a pas plus de poids qu’un diplomate. Il est brillant mais n’est pas à la place adéquate pour influencer réellement le cours des choses. Les dieux demandent à chacun d’assumer sa responsabilité plutôt qu’un souverain le fasse à leur place. Et le destin se joue du bien et du mal, peu importent les protagonistes.

helene de troie menelas
Hélène et Paris, l’enlèvement

Myt. Clas. Homer. Troy. Helen & Paris. Menelaos. LIFE PHOTO COLLECTION – NEW YORK CITY

Tyché, le destin implacable, s’abat. Hélène qui symbolise le pouvoir a été enlevée (ou est partie de son plein gré) par Pâris. La guerre de Troie est déclarée car aucun prétendant, y compris Ulysse à ce moment de sa vie, n’est à la hauteur pour être reconnu par ses pairs. En toile de fond, c’est aussi le début de la création d’une ligne de démarcation entre Orient et Occident. Troie est une ville considérée comme orientale et tournée dans ses relations vers l’est.

Plus de mille navires cinglent vers Troie. La guerre commence et n’en finit pas. Et crescendo, poussées par l’obsession de venger les morts, la violence et la démesure se déploient. Les dieux sont au spectacle et se chamaillent sur certains arbitrages trop partiaux. Ulysse tient son rôle dans la bataille et s’impose de ne pas tomber dans l’excès alors que tant d’autres ne s’en privent pas. Il garde ses liens avec Athéna, il cherche des solutions pour stopper cette folie et y arrive presque en provoquant le combat entre Ménélas et Pâris. Mais ce dernier s’enfuit profitant d’un brouillard opportun, et la bataille reprend de plus belle, alimentant un fleuve de sang.

La démence et la fureur chassent la dignité et la morale des deux côtés, mais aussi parfois, on danse avec la mort et on admire la vertu chez l’ennemi. La frontière du bien et du mal reste floue même si les dieux sont outrés de la folie des hommes. 

Cela fera bientôt 10 ans que la guerre a commencé et les plus illustres et vaillants des deux côtés finissent aussi par tomber sur le champ de bataille. Patrocle a été tué par Hector, lui-même tué par Achille, qui est tué par Pâris, qui est tué par Ulysse. Et chaque jour sa part de sang. C’est alors qu’Ulysse a l’idée du cheval. Par la ruse, il échafaude un plan pour s’emparer de Troie par l’intérieur.

Il prend pour la première fois le commandement des opérations pour l’ensemble des protagonistes et il réussit là où tous les autres échouent depuis 10 ans. La mise à sac de Troie provoque encore un bouillonnement de sang, d’effroi et d’actes avilissants qu’Ulysse ne peut empêcher, même s’il les désapprouve. Il fait sa part et sauve ceux qu’il peut.

Ulysse a été au bout de ses contradictions et de celles de son époque. A la gloire du combat, du fracas des armes et de la vertu, répondent le poids des pleurs, des absences, le dégoût des vices et des horreurs. Il est temps de rentrer et chaque chef le fait en ordre dispersé avec ses troupes.

guerre de troie scene de combat
La guerre de Troie, scène de combat autour du corps de Patrocle,

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES.  VI SIÈCLE AVANT J.C. Musée ARCHÉOLOGIQUE NATIONAL D’ATHÈNES

Le retour :

Ulysse a rencontré ses ombres et ses lumières. Son attention subtile, sa présence d’esprit et son ouverture, surtout dans les moments critiques, ont montré à quel point il est un excellent chef, posé et intelligent. Mais il n’est pas pris en exemple par les meilleurs guerriers (comme Arthur a pu l’être), même si ces derniers reconnaissent ses qualités. Ulysse inspire les gens ordinaires à devenir extraordinaires mais le chemin va être long pour celui qui veut racheter les déséquilibres nés de la perte de Troie et dans le coeur des hommes. Pour les autres, le retour est rapide, ils ne se posent pas de questions.

Ulysse et son équipée font une première escale à Ismara, en territoire ennemi, ce qui implique sa mise à sac. A nouveau le sang, les beuveries et la cruauté. Ulysse se retrouve seul dans la nuit comme sentinelle car il sait que le pays est prévenu et que d’autres accourent pour châtier les envahisseurs. C’est l’anticipation d’Ulysse qui évite de trop grosses pertes parmi ses hommes et permet de poursuivre le voyage.

Alors que la flotte d’Ulysse se rapproche de Pylos, patrie de Nestor et proche d’Ithaque, la tempête se lève pendant neuf jours et neuf nuits. Ils échouent sur l’île des Lotophages, qui offrent aux compagnons d’Ulysse une plante exquise, le loto, mais qui annihile leur volonté de rentrer chez eux et leur fait tout oublier. Encore une fois, Ulysse veille et finit par enlever, avec les rares hommes encore conscient, ceux qui sont plongés dans la torpeur.

Ils repartent jusqu’à l’île des Cyclopes, où Ulysse et un petit groupe se font prendre par un géant. La ruse d’Ulysse aura raison du géant sanguinaire, mais en partant Ulysse, furieux contre le cyclope, se moque de lui et lui révèle son nom. Hors les cyclopes sont les enfants de Poséidon, et ce dernier va lui faire payer sa fanfaronnade.

Ulysse et Polyphème

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES, VERS 520 AVANT J.C. – PEINTRE DE BERLIN – BRITISH MUSEUM

Ils arrivent en Eolie où le dieu Eole leur donne une outre qui maîtrise les vents. La curiosité de l’équipage est trop forte et malgré les consignes d’Ulysse, ils ouvrent l’outre et déclenchent la tempête. Ils passent chez les géants Lestrygons qui peuvent jeter des blocs de pierre assez gros pour couler un navire, puis chez Circé, la magicienne qui transforme l’équipage en bêtes. Mais Ulysse, lui, reste lui-même grâce à une plante conseillée par Hermès, l’envoyé des dieux. Ulysse veut savoir si lui et ses compagnons pourront rentrer chez eux. Circé lui conseille d’aller jusqu’au royaume des morts pour  interroger un voyant. Il y va et entend la voix de nombreux spectres qui lui révèlent une partie de ce qui l’attend. Ulysse, en voulant savoir sa destinée, doit faire le deuil du passé comme de l’avenir. En acceptant le présent et avec les nombreuses épreuves expiatoires qui jalonnent son retour, il peut passer à une autre étape. 

Ulysse et son équipage repassent chez Circé. Cette dernière rappelle à Ulysse ce que sa mémoire a voulu effacer : il a volé la statue d’Athéna au coeur de Troie, et c’est pourquoi Athéna ne lui apparaît plus. Il a encore des fautes à expier car malgré ses qualités, il lui reste comme tous les humains beaucoup de choses à nettoyer en lui. 

S’ensuit l’épisode des sirènes, puis celui des monstres de Charybde et Scylla, suivi de celui de l’île d’Hélios et ses vaches sacrées. A chaque fois Ulysse perd des hommes malgré son attention et les nombreuses recommandations qu’il leurs prodigue en amont des évènements périlleux. A travers les échecs de ses hommes, c’est toutes les faiblesses humaines qui sont dépeintes. Des faiblesses consternantes tant elles pourraient être évitées si la conscience humaine n’était pas si intermittente. 

Une dernière tempête, une dernière île où l’attend Calypso, fille d’Atlas. Ulysse s’unit alors avec la déesse. Symboliquement il fait un avec son centre, il est la voie. Ulysse peut devenir alors l’égal d’Héraclès, un homme devenu immortel. Mais il le refuse. Sa voie est de retrouver les siens comme il s’y est engagé. A travers toutes ces épreuves du retour, Ulysse trace pour ses proches une conduite à suivre pour s’en sortir en toutes circonstances. À aucun moment il n’abdique. Même s’il est très peu suivi par ses hommes, il ne les abandonne pas y compris quand le monde des dieux et des héros s’offre à lui. On pourrait rétorquer que sur les dix années de son retour, Ulysse en passe sept chez Calypso et donc qu’il a oublié ses proches. Cette durée marque plutôt le temps d’initiation nécessaire pour qu’Ulysse acquiert sa condition de “demi-dieu” ou héros immortel. 

Ulysse et Calypso

VASE GREC EN CERAMIQUE VERS 400 avant J.C

Commence le retour vers Ithaque. Il passe chez les Phéaciens, territoire intermédiaire pour retourner dans le monde des humains, une île de paix bénie des dieux et une jeune princesse, Nausicaa, qui convoite Ulysse. Ulysse n’en profite pas, il ne dévie pas de son axe et continue à viser le retour vers Ithaque. Ulysse renoue avec Athéna, sa conseillère. Les terres d’Ithaque se rapprochent. Il ne pourra pas être accueilli comme un roi car beaucoup de ses proches restés sur place l’ont trahi et intriguent. Ulysse est transformé en berger par Athéna, méconnaissable de tous sauf de son fils, Télémaque.

Athena facilitant la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa sur l’île de Skheria, Ulysse tente pudiquement de masquer sa nudité avec quelques branches.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES ROUGES – VULCI – VERS 440 AVANT J.C. –  PHOTOGRAPHIE DE CAROLE RADDATO CCASA 2.0.

Une fois bien organisé, il n’hésite pas à tuer tous les traîtres de façon expéditive tout en cherchant à préserver leurs familles et éviter de nouveaux conflits. Il retrouve Pénélope restée fidèle et qui a su utiliser l’épreuve de l’arc (celui donné par Autolycos) comme moyen de maintenir à distance tous les prétendants.

épreuve arc
Ulysse, déguisé en esclave, tue les prétendants de Pénélope lors de l’épreuve de l’arc. BOL ATTIQUE VERS 440 AV. JC. – STAATLICHE MUSEEN ZU BERLIN – PHOTO : © BPK – || PHOTO AGENCY

Ulysse n’a pas fini de remettre de l’ordre. Il lui reste à tenir son engagement d’offrande au dieu Poséidon qu’il a outragé en blessant un de ses fils cyclope. Un nouveau long voyage, sur terre cette fois-ci, l’attend pour pouvoir faire l’offrande au lieu souhaité.

Du point de vue de la religion Orphique des mystères encore d’actualité du temps d’Ulysse, les cyclopes sont sacrifiés par Zeus pour créer de leurs cendres les humains. Ceci fait allusion au fait que les cyclopes seraient les ancêtres des humains. L’âme enfermée dans le corps comme dans une prison, porte le fardeau d’un crime originel, celui des Cyclopes. Elle ne s’évadera de cette prison, après de nombreux cycles d’existences (transmigrations), que lorsqu’elle sera purifiée, conformément aux règles, par les jeûnes, l’ascétisme et l’initiation qui est essentielle pour connaître l’itinéraire spirituel. Ainsi, les épisodes d’Ulysse en rapport avec les cyclopes et l’offrande à Poséidon seraient comme une allusion à ce moment de l’histoire, une façon aussi de se rappeler ses racines profondes et des devoirs qui incombent à chacun pour s’y relier.

Comme pour Arthur, un flou persiste quant à sa mort lors de la dernière épreuve. Comme pour Arthur, s’il ne meurt pas, il peut rentrer sur ses terres d’Ithaque et éclairer ses proches du plus humble au plus grand par sa grande expérience de la vie comme guerrier sage.

Cette quête marque la fin du modèle des héros ou demi-dieux et le début d’un modèle de héros plus humain qui, avec des moyens ordinaires, génère l’extraordinaire s’il reste fidèle à sa voie.

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Articles Ethique du genre humain

Cycle du Guerrier – partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

takuan inspirateur samurai
Takuan Soho 1573-1645

Takuan Soho est né au Japon en 1573. Il a été à la fois moine zen, calligraphe, peintre, poète, maître d’art du jardin et de l’art du thé. Il entre au monastère à 10 ans et devient à 35 ans, ce qui n’a pas de précédent au Japon, le moine supérieur du Daitokuji, le principal temple zen de Kyoto, la ville qui avant 1603 était encore capitale du Japon. Proche des plus grands (l’empereur comme le shogun alors que les deux étaient en conflits) comme des plus humbles, esprit indépendant à la plume et au verbe acérés, Takuan touche toutes les strates de la société japonaise. Quatre siècles après, ses écrits restent au Japon des sources importantes d’inspiration.

Les commentaires qui vont suivre sont en rapport avec trois lettres de Takuan à des samouraïs, dans lesquelles il s’efforce de rapprocher l’esprit zen de l’esprit du sabre. Il y met en lumière ce qui fait la grandeur et l’universalité de la voie des samouraïs.

Ce qui est écrit ici est inspiré de Takuan et n’est pas une traduction littérale de ses écrits. Nous nous appuyons sur une traduction très approximative de ces trois lettres (traduction en français d’une traduction anglaise), et nous nous sommes permis, à travers nos propres expériences martiales, de réinterpréter les textes. Ici ont été développés des liens et des analogies à partir de son livre, “l’Esprit indomptable”. Rien n’a pour vocation à être pris au pied de la lettre. C’est une invitation à échanger et dialoguer à partir des sujets de fond dévoilés par Takuan.

Le résultat rappelle tantôt un dialogue entre deux personnes, tantôt un dialogue intérieur. Et les trois lettres forment comme un cheminement, une boucle, dont le sens profond n’apparaît qu’une fois l’avoir accompli. 

Dans les textes précédents du cycle du guerrier, nous avons avancé l’idée que la quête du guerrier est universelle et passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. Ici, ce n’est pas le propos. Ici, c’est la sagesse, à travers le personnage de Takuan, qui s’adresse à ceux qui aspirent à cette quête, c’est-à-dire les guerriers pacifiques lettrés et poètes. Et le rapprochement entre le bouddhisme zen et la voie du sabre permet de dévoiler le fonctionnement interne du guerrier, sa propre constitution et sa ligne de conduite. 

La première lettre, « Fudôchishinmyôroku », traite des techniques du sabre, mais aussi et surtout de l’état intérieur du samouraï au moment de la confrontation et des moyens qu’il peut se donner pour devenir un tout unifié.

La deuxième lettre, « Reirôshû », s’attache à décrire la nature du samouraï, afin que ce dernier comprenne la différence entre le bien et ce qui n’est qu’égoïsme, qu’il perçoive quand et comment mourir. Les samouraïs n’ont pas toujours brillé dans leur discernement quand il s’agit de donner ou se donner la mort.

La troisième lettre, « Taiaki », traite des aspects psychologiques de la relation entre les samouraïs et les autres. Il conclut par des concepts philosophiques à propos de la vie et de la mort et de ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».

Ces trois lettres, reprises dans un livre, « L’Esprit indomptable », forment un ensemble très cohérent, véritable art de vivre pour le samouraï, mais aussi par analogie, pour toute personne en qui la voie du guerrier pacifique poète et lettré fait écho avec sa raison d’être et qui est donc prêt à répondre aux exigences que cela implique envers soi-même. Ainsi, même si les exemples servant à illustrer cet art de vivre sont en rapport avec le Japon du début du 17° siècle, ils ne sont que le décor du message universel et atemporel que Takuan a voulu délivrer. 

Fudôchishinmyôroku

Dans cet écrit, Takuan commence par distinguer l’âme de l’esprit.
Si le sabre représente l’âme du samouraï, son esprit lui est libre donc non fixé à un aspect quelconque. Il rappelle que dans le bouddhisme, il est dit qu’il existe 52 stations où l’esprit s’arrête, et donc perd sa liberté et ce qui le distingue. Il précise alors que l’arrêt de l’esprit est une illusion et génère l’ignorance et les jugements. L’esprit est par nature en mouvement et représente la sagesse immuable.

Puis il définit l’illumination dans la voie du sabre.
Takuan rappelle d’abord que l’illumination dépend des efforts consentis. Elle advient quand le katana et l’esprit sont à la fois distincts et ne font qu’un. Autrement dit, c’est quand l’âme est résolument tournée vers l’esprit qui l’éclaire et lui donne la compréhension immédiate. Une image correspondante est celle du dieu Kannon aux milles bras. Tous les bras sont en phase et agissent de concert. A une autre échelle c’est le samouraÏ nullement perturbé ou arrêté par l’attaque de 10 hommes. C’est le parcours du pratiquant samouraï, qui au début perd sa liberté en construisant la roue des techniques, puis il construit la roue des principes. Enfin il part avec sa charrette aux deux roues (techniques et principes) pour revenir accompli et libre en conscience. 

Il amène ensuite la question de comment être en phase avec l’esprit.
Le fondement est le non calcul, c’est une présence aux situations qui ne laisse pas passer le moindre cheveu. Et dans le cas d’un combat c’est ce qu’on peut appeler une réponse immédiate qui n’a pas le temps de passer par la tête. Cette réponse fait corps avec ce qui l’a généré. Cette façon d’être est typique de l’esprit indomptable, cet esprit qui n’est pas arrêté et qui par sa totale liberté a toujours une réponse adéquate. C’est le non agir qui laisse agir. Takuan donne aussi l’exemple de l’étincelle et de la pierre. Quand l’esprit touche la pierre, instantanément se produit l’étincelle, donc ce qui à la fois éclaire et fait office de réponse. 

Dans l’enseignement traditionnel des arts martiaux au Japon, la franchise, l’honnêteté, la spontanéité et la politesse sont des vertus essentielles qui vont se traduire dans un code de conduite, ou « Regisaho », que les samouraïs sont amenés à suivre. Faire jaillir instantanément ces qualités sans l’ombre du moindre doute ou calcul est un premier pas pour imiter l’esprit et commencer à polir son âme représentée par le katana. 

Puis il revient sur la nature de l’esprit. L’esprit, dit-il, est nulle part et partout. C’est comme en physique quantique avec la théorie de la superposition : un électron peut être considéré en plusieurs endroits différents simultanément, avec des probabilités diverses. Il échappe à nos lois physiques habituelles. Il est libre et traverse nos pensées sans jamais s’arrêter. On peut le comparer au souffle ou au vide médian qui imprègne toutes les choses et les êtres, et est présent partout sans pour cela laisser de traces.

Enfin il amène la question de la distinction entre l’esprit juste et l‘esprit confus.
On va se permettre ici de remplacer « esprit » par « âme » pour mieux aider à la compréhension de ce qui va suivre. Car l’esprit tel que défini précédemment par Takuan, par nature est. Il est juste et parfait, donc il n’est pas en devenir avec la nécessité de sortir de la confusion. Par contre l’âme, qui quand elle est bien orientée tend à ressembler à l’esprit, cette âme n’en est pas moins imparfaite, elle est en devenir. Elle est le charbon qui tend vers le diamant, quelque chose de plus ou moins confus à réorganiser et orienter. 

Takuan donne des exemples de confusion :
Quelqu’un vous parle et vous êtes envahi de pensées. Vous n’écoutez plus votre interlocuteur, vous êtes arrêté par vos pensées. L’âme, quand elle est comme l’eau, peut circuler, être alerte. Mais si elle est comme la glace, elle se fige et perd sa capacité d’adaptation. Ainsi il s’agit plutôt d’une distinction amenée par Takuan entre âme juste et âme confuse, en étant entendu que l’âme juste tend à être le reflet de l’esprit ,par nature, juste et parfait.

Pour ne pas tomber dans la confusion, Takuan conseille de ne pas se laisser distraire, d’être vigilant et concentré, d’être sérieux, mais en accord avec « l’esprit du non esprit », c’est-à-dire détaché donc souple et plastique.

Paradoxalement, au début de la voie, il avance qu’il vaut mieux au début se fixer sur certains aspects (l’apprentissage technique dans les arts martiaux par exemple), pour éviter là encore la confusion. Et ce n’est que plus tard, petit à petit, qu’à l’image de l’esprit, l’âme peut retrouver sa liberté, car elle ne se laisse plus prendre par la torpeur ou les distractions.

Il précise que l’âge et la vieillesse ne sont pas des prétextes pour laisser l’âme s’endormir et que s’attacher aux événements passés est nuisible à la liberté naturelle de l’âme. Ce dernier point amène à savoir distinguer les événements (qu’on qualifie de bons ou mauvais) des expériences, qui sont la capacité de savoir tirer des événements des choses plus justes pour se corriger, s’orienter et s’améliorer.

Il conclut le « Fudôchishinmyôroku » par l’orientation qu’un samouraï doit donner à sa vie.
Le samouraï cherche à faire preuve de rectitude et d’exemplarité en orientant sa vie vers le bien, le bon, le juste et la droiture. Cela fait naître en lui la paix et la loyauté. Les poisons sur ce sentier sont l’avidité et l’ignorance, qu’il évite en se tournant vers les humains bons et sages.

Le guerrier Musashi apprend à voir les reflets des choses…

| ESTAMPE SUR BOIS DE UTAGAWA KUNIYOSHI 1797 – 1861.

Reirôshû

Dans cette seconde lettre, Takuan met la loupe sur la ligne de conduite du samouraï et les obstacles qu’il peut rencontrer.

La ligne de conduite :

En première instance, l’âme du samouraï n’est pas à vendre et il doit préférer la mort s’il le faut. Il insiste en précisant que dans les moments clés de la vie, jamais le samouraï ne se déleste de sa conscience, car alors il tombe à l’état de ce que Hannah Arendt a nommé « homme de masse », celui qui par confort ou par peur a délégué sa conscience à autrui ou à un système.

Le samouraï apprend à observer ses pulsions, ses désirs et ses projections comme un courant dont il est indépendant, donc un courant sur lequel il peut naviguer s’il le faut mais sans se laisser emporter. Ses boussoles sont le caractère (une lame bien trempée), la vertu (regisaho et ma), la voie (foi en son étoile), la bonté (être au service), la probité (honneur et honnêteté), la droiture. Le samouraï peut se tromper et faire des erreurs de jugement, qu’il corrige dès qu’il en a pris conscience.

Sa vie est une boucle vertueuse ascendante :

  • il reconnaît ce qui est sacré et inaltérable (cette reconnaissance se renforce à chaque boucle)
  • il se corrige, maîtrise ses choix de vie et ses actions
  • un axe de droiture se met en place et fait ressortir ce qui est moins droit

Takuan cite alors les faux moteurs de vie chez le samouraï.
Les honneurs (et non l’honneur), se faire un nom pour acquérir des biens matériels et gravir les échelons de la société ne sont que des aspects secondaires chez le samouraï engagé dans la voie.

Takuan donne ensuite une explication plus profonde sur les causes de l’existence de ces faux moteurs en rapport avec la constitution interne de l’humain.
D’abord il souligne l’ambivalence du désir. Apparemment tout est désir, car le désir est constitutif de notre propre nature. Mais, et c’est là le point important, tout n’est pas complètement désir. Une partie enfouie à l’intérieur de chacun échappe, ou plutôt peut échapper au désir. C’est ce qu’il nomme « le coeur intègre de l’esprit » et qu’on va traduire par l’âme orientée vers la part ineffable en chacun, l’esprit, et que les japonais nomment aussi “Kimochi” . Quand l’âme se tourne vers l’esprit elle n’est plus prisonnière du désir, elle se libère. A l’inverse, lorsqu’elle se tache de désir elle devient confuse.

Takuan aborde alors sa conception interne de l’humain issue du bouddhisme.
L’humain est constitué de 5 skandhas ou agrégats qui sont rupa, vedana, sanjna, samskara, vijnana.

Rupa est en rapport avec la forme et le corps charnel.

Vedana est en rapport avec les sensations : nos ressentis à travers nos filtres.

Sanjna est en rapport avec nos perceptions qui à la base sont neutres, mais qu’on classe selon 3 types : bénéfiques, mauvaises ou indéterminées. Ces perceptions se font à partir de nos 5 sens (les perceptions externes) et du mental (les perceptions internes).

Samskara est en rapport avec nos formes mentales. Chaque individu a un bagage, une culture et des prédispositions qui l’amènent à classer et qualifier ses perceptions d’une certaine manière.

Vijnana est en rapport avec la conscience, qui détermine finalement nos actes et nos choix. C’est en rapport avec l’orientation de l’âme de chacun.

Puis il dévoile des lois primordiales issues du zen donc du bouddhisme.
Le coeur intègre de l’esprit est, on l’a déjà mentionné, le choix d’une âme orientée vers l’esprit. Une telle orientation se fait progressivement, pour l’immense majorité. 

Comme pour un capitaine aux commandes de son navire, l’orientation doit être prioritaire. Alors le navire et le capitaine vont dans la bonne direction. Les deux incarnent leur « dharma » ou leur raison d’être ou encore loi d’action.

Mais la traversée est longue et les tempêtes sont fréquentes. Parfois ces tempêtes sont dues aux circonstances extérieures, parfois leurs causes sont les erreurs ou négligences du capitaine. Si ce dernier est à l’écoute et sait tirer les expériences de son vécu, il rétablit le cap. Il comprend que ces obstacles et difficultés sont le fruit de son propre « Karma » ou du karma de l’ensemble dont il fait partie. 

Le karma est une loi d’action/réaction qui rétablit le cours naturel des choses.

Enfin, il justifie la transmigration des âmes ou réincarnation par le fait qu’en fin de vie, l’individu n’ayant pas encore atteint le stade où aucune ombre ne ternit le reflet de l’esprit sur l’âme, il a besoin de nouvelles vies ou expériences pour continuer sa progression.

Il finit le reirôshû en mettant en garde ceux qui se prononcent et donnent leurs avis sur ce qu’ils ne connaissent pas, ces lois primordiales. Ils ne sont pas encore en mesure de les appréhender et devraient donc s’y mettre avant de juger.

Taiaki

C’est la lettre d’un ami à un autre, quelqu’un qui vous veut du bien et connaît de l’intérieur vos questions.

Un artiste martial ne se bat pas pour gagner ou perdre. Il n’y a pas d’ennemi non plus et être fort ou faible est circonstanciel. Takuan prend l’exemple de Bouddha qui est totalement détaché tout en étant parfaitement concerné et conscient. Un tel état de vacuité s’atteint toujours par la persévérance et l’humilité. Et si des pouvoirs nouveaux apparaissent, ils n’ont pas à être recherchés.

Un certain positionnement intérieur, l’habileté et la sagesse émergent toujours à partir de choses ordinaires, de la patience et de l’abnégation. Ce qui émerge peut être défini par « Taia », le sabre intérieur pourfendeur de toutes les lames. Tous les humains possèdent en potentiel Taia.

Le sabre essentiel est le sabre intérieur, celui qui se forge et s’aiguise par les contacts de l’âme et de l’esprit.

A l’ultime étape de la voie du sabre : le non sabre.

A la fin de Taiki, Takuan décrit ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».
La voie, rien ne l’enseigne, aucun mot, aucun discours. C’est la transmission au-delà de tout enseignement. On se permet le commentaire suivant : cela ne veut pas dire que rien ne se passe, et que tout vient par le seul positionnement individuel. Mais arrivé à un stade, la complicité, la connexion, le fait d’être en ligne, tout cela certainement ne demande aucun mot, aucun discours, à peine quelques regards !…

corbeau katana
Corbeau et Katana du clan Minamoto

| PEINTURE JAPONAISE ÉPOQUE HEIAN, 9° au 13° siècle

La suite du cycle du guerrier :

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Cycle du guerrier – partie 2 : La quête Arthurienne et ses étapes

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 2 : La quête Arthurienne et ses étapes

Graal table
Quête du Saint Graal, Les Chevaliers à la Table du Graal

| MANUSCRIT SUR PARCHEMIN, COPIÉ À TOURNAI EN 1351, ENLUMINURES PAR PIERARS DOU TIELT, BNF, BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL, MS. 5218 FOL. 88

Dans le premier thème de ce cycle en rapport avec le guerrier, nous faisons l’hypothèse que tous les guerriers lettrés et poètes passent par une quête en 3 étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour.

Nous entrerons ici davantage dans le détail de ces trois étapes en évoquant les chevaliers de la table ronde et plus particulièrement la quête Arthurienne.

On situe le début des récits arthuriens à la fin de l’empire romain en Angleterre aux alentours du 5° siècle Ap. JC. Ils perdureront oralement jusqu’à l’apogée de la chrétienté, la période des cathédrales et ce n’est qu’au 12° puis 13° siècle, avec notamment Chrétien de Troyes, que la quête est traduite par écrit. Il y a donc de très nombreuses interprétations qui parfois se recoupent mais aussi s’opposent. Ce qui ici a dicté le choix du déroulement de la quête est l’utilisation du langage symbolique, non pas à la recherche d’hypothétiques vérités historiques, ce qui n’est pas sa fonction, mais plutôt à la recherche du sens de chaque personnage dans cette quête et de ses moments clés. Alors émerge l’espérance qu’une trame à la fois universelle et bien spécifique à cette période de l’histoire puisse se dévoiler.

Arthur est celui qui va au bout de la quête mais il n’est pas le seul parmi les chevaliers. Sa spécificité est de passer par toutes les étapes et les épreuves qui vont avec, raison pour laquelle nous allons nous intéresser plus particulièrement à lui.

De nombreux écrits existent, regroupés autour du terme générique “la légende arthurienne”. Parfois des siècles séparent ces versions et, en fonction de la sensibilité de chaque auteur, un sujet ou un autre sera abordé par le biais de tous ces personnages. Nous ne nous baserons pas sur une version spécifique et tenterons de dépasser ces différences en nous appuyant sur ce qui semble être l’essence de cette quête.

La préparation

Cette première étape peut s’étendre de la naissance d’Arthur jusqu’au moment où il extrait de la pierre l’épée légendaire qui porte le nom d’Excalibur. Il est alors à l’âge où, dans les sociétés traditionnelles, s’organise le passage de l’enfance à l’âge adulte sous forme de rites d’initiation. Ainsi l’individu devient responsable et prend sa place dans la communauté avec des droits et des devoirs qu’il se doit de connaître et de mettre en oeuvre.

Revenons un peu sur le début de son histoire : Arthur serait le fils du roi Uther Pendragon et de la femme d’un de ses vassaux, qui se prénommait Ygraine. 

Fils illégitime, il sera confié dès sa naissance à une famille de petite noblesse, en ignorant tout de ses origines. Il est alors éduqué dans une grande simplicité et durant toute cette période, il peut s’épanouir dans une certaine naïveté et innocence. C’est dans la spontanéité et l’enthousiasme que grandit Arthur. Il vit paisiblement et se montre droit et loyal. Le temps semble suspendu durant cette période idyllique de l’enfance, dans laquelle il aurait pu rester toute sa vie, prolongeant indéfiniment sa dépendance envers ses parents adoptifs. Il aurait alors bénéficié d’une sécurité et d’un cocon protecteur, mais telle n’est pas sa destinée.

Une autre période débute alors, celle de l’adolescence. Il devient écuyer du fils de ses parents adoptifs. Arrive le jour où il rencontre des chevaliers. Cette rencontre met en lumière un premier passage, ce moment entre deux, où apparaissent les premières insatisfactions qui ne sont pas d’ordre physiologiques ou de sécurité mais d’ordre intérieur et en rapport avec le sens de la vie.

En effet, l’appel de l’âme enjoint Arthur à se mettre en quête, bien que pour le moment, cet appel reste dans le domaine de l’inconscient. C’est en cela que la première rencontre avec les chevaliers fait écho à l’intériorité d’Arthur. L’adolescent qu’il est alors peut stagner indéfiniment dans cette période, censée être un court passage, tant qu’il n’accepte pas la prise de risque consistant à se découvrir aux autres et à lui-même. S’il évite le risque, il reste l’éternel insatisfait, critique et donneur de leçons mais incapable de sortir de sa zone de confort, là où les compétences ne suffisent pas. Le processus qui mène à la maturité, à l’acceptation de soi et à une meilleure compréhension des autres n’est alors pas enclenché. Au contraire, Arthur passe cette étape en se montrant responsable et en assumant le risque de se mesurer à ce qui est inconnu.

Arthur retirant l’épée de la pierre

| BNF

S’ensuit une période de questionnements qui, là encore, n’est pas complètement consciente chez Arthur. Par intuition, il prend du recul sur son quotidien. Il se prépare, il fourbit ses armes, son corps évolue et il devient adulte. Il se teste en tant que guerrier et n’hésite pas à se mettre à l’épreuve. Ce faisant, il actualise son potentiel. Il repousse ses limites et en les dépassant, il constate les dégâts que son égo peut provoquer quand il est débridé. Mais Arthur choisit un autre chemin, celui où il commence sincèrement à se corriger pour devenir meilleur, même si sa démarche reste maladroite et approximative.

A la mort du roi Uther Pendragon, ce dernier n’ayant pas de successeur, des guerres fratricides risquent d’éclater dans tout le royaume afin de lui en trouver un. Cela fait écho au moment historique où aucun individu n’incarne la fonction royale qu’est celle d’être modèle, d’être un centre, porteur de justice et d’équité. C’est ici que le personnage de Merlin intervient. Ce dernier représente symboliquement la part d’intuition en Arthur qui le mène à sa destinée. Et en effet, peu après, Arthur trouve l’épée légendaire qu’il extrait du bloc de roche. Le contact avec Excalibur marque le passage où Arthur éclaire son âme et décide de sa voie. C’est aussi le moment clé, où malgré ses erreurs, ses inattentions et les dégâts qu’il a causés de façon non préméditée, la balance penche du « bon côté ». D’autres portes s’ouvrent à lui car il a su faire preuve d’authenticité, d’enthousiasme et de persévérance dans sa quête.

La mise à l’épreuve

C’est avec Excalibur, l’épée magique en mains, qu’Arthur doit maintenant apprendre à donner un sens à son règne. Il quitte sa famille adoptive et fait ses premiers pas sur la voie, celle dont l’âme éclairée donne la direction.

Il fait alors de nombreuses rencontres et se met au service des autres, notamment des plus faibles. Il est dans son rôle de protecteur et tente d’unifier le royaume autour d’un idéal commun. Sa quête pourrait s’arrêter là, pensant qu’il a trouvé sa raison d’être, mais alors il risquerait de tomber dans le piège de vouloir être aimé à n’importe quel prix. Il lui faut prendre à nouveau de la distance pour poursuivre sa quête sans culpabiliser en pensant qu’il a abandonné les autres.

Il se doit de suivre son chemin, qui le mènera au bout de ses contradictions, non par la débauche mais par l’ascèse (le fameux Misogi des samouraïs japonais). Et pour cela, il rencontre à nouveau Merlin (à cette étape, Merlin représente symboliquement la capacité de dialogue intérieur), qui le guide pour aller au plus profond de lui-même. Arthur, étant entré en contact avec son centre, peut penser avoir réglé définitivement les questions en lien avec l’identité et le sens de la vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a effacé ses ombres et qu’il est parfait. Il avancera dans sa quête en acceptant que le combat intérieur n’est jamais fini.

Arthur commence à intégrer ce que l’on pourrait nommer sa part féminine. A l’épée s’est jointe la fleur. Il apprend les codes de l’amour parfois à ses dépens. Arthur incarne en même temps son rôle de roi en embrassant en conscience une cause supérieure à lui-même. Au château de Camelot, il crée la confrérie des chevaliers de la Table Ronde et il s’ensuit une période faste. Sa soif de pouvoir grandissante lui fait mettre ses meilleurs chevaliers au défi de partir à la quête du Graal sans préparation initiale. Ces derniers se font alors massacrer. S’il reste quelques survivants, la confrérie est décimée. Arthur pris dans son désir d’être le meilleur échoue dans l’épreuve d’être à l’écoute de sa part féminine qui l’aurait amené à plus de tempérance et d’humilité. Tout ceci est aussi marqué dans l’histoire par ses relations difficiles avec la reine Guenièvre et par l’influence grandissante de Morgane, sa demi-soeur, qui en intriguant donne naissance à un fils d’Arthur, Mordred, qu’on peut nommer l’ombre du roi. Arthur est tombé dans le piège de l’orgueil.

amour sacré chevalier
(Bernard de Ventadour, conteur de la fin’amor, 12° siècle ) Le seigneur Konrad von Altstetten, Au-dessus du couple d’amoureux, l’écusson et le heaume du seigneur.

| MANUSCRIT ENLUMINÉ, CODEX MASSENE (MANUSCRIT DE POÉSIES LYRIQUES) 1310 / WIKIMEDIA COMMONS

Le retour

La plupart des chevaliers sont morts. Ils représentent toutes les projections d’Arthur, du monde qu’il a rêvé et dont il était le centre. Arthur a perdu l’amour de Guenièvre. Mordred, son ombre, a pris du pouvoir et menace son royaume. C’est le moment crucial pour Arthur : il doit accepter la chute, mais pour se relever comme le phoenix. C’est là qu’il doit lâcher tous les oripeaux issus du passé qui l’encombrent. Mordred représente la partie la plus sombre d’Arthur. Si ce dernier s’identifie à Mordred, il s’apitoie sur lui-même et tombe alors dans la déchéance et la désolation. Cela correspond au moment où il jette l’épée magique Excalibur dans un lac. Cette étape, il la passe en laissant mourir l’irresponsable qui pouvait s’exprimer en lui et en acceptant la réalité telle qu’elle est. Ce qui doit être sera et rien ne sert de s’y opposer d’une quelconque manière. C’est à ce moment que Viviane, le pendant féminin de Merlin, lui rend l’épée Excalibur qu’elle a sortie des eaux. Arthur assume alors sa position de centre et instaure un dialogue fécond avec sa part de sagesse. Symboliquement, il est alors porteur d’un nouvel attribut, le livre, qui ouvre dans sa quête les portes de la sagesse universelle.

Arthur renaît et avec, tout ce qui l’entoure. Camelot, le château où le meilleur converge, renaît aussi, peut-être avec un aspect moins brillant qu’auparavant mais avec des fondations beaucoup plus solides. Arthur réalise toujours mieux qui il est, au point de faire un avec sa voie. Cela lui donne de la confiance et de l’énergie, en même temps qu’il mesure à quel point incarner Camelot est exigeant et lui demande tout de sa vie. De nombreux et nouveaux obstacles apparaissent comme pour tester sa détermination. Arthur peut alors s’épuiser et épuiser ceux qui l’entourent à la tâche.

Le lâcher-prise qu’il doit mettre en œuvre consiste à accepter qu’une vie parfois ne suffit pas. Les plus beaux rêves ne verront peut-être jamais le jour même si les moyens et les conditions sont presque réunis. Arthur passe l’étape en arrêtant de vouloir presser le pas. Il apprend à se mettre au diapason des cycles et des saisons et à accepter que certaines choses lui échappent sans pour autant être négligent.

Arthur a rebâti Camelot, il est de retour chez lui avec tous ses attributs. Il semble en paix et organise sa vie pour transmettre son expérience centrée sur la sagesse. Il cherche l’harmonie en lui et partout autour de lui. Une dernière épreuve l’attend. Sa grande clarté de conscience sur lui-même comme sur les autres le pousse à imposer ses choix pour le bien de tous, pense-t-il. La guerre revient au coeur de Camelot et deux armées se font face, celle de Mordred et celle d’Arthur. A cette occasion, des chevaliers qui avaient quitté Arthur, comme Lancelot, reviennent combattre avec lui. Il dispose alors de toutes ses forces pour abattre l’armée ennemie. Le dénouement arrive quand Arthur et Mordred se donnent mutuellement la mort ou quand Mordred est terrassé par Arthur, comme Saint Michel terrasse le Dragon, mais sans pour cela le tuer.

Bataille de Salisbury 

| MANUSCRIT ENLUMINÉ – LA MORT DU ROI ARTHUR, ROMAN DU DÉBUT DU XIIIE SIÈCLE – BNF

Le fait de garder ouverts deux scénarios concernant la fin de la quête Arthurienne permet d’éclairer deux aspects complémentaires mais bien distincts.

D’une part, sur le plan historique, la mort du Roi Arthur sur le champ de bataille représente la fin de la chevalerie et de l’imaginaire qui lui correspond en Occident. Autrement dit, la position de guerrier ou chevalier perd de son prestige et de son intérêt. Petit à petit, les histoires de guerriers sont reléguées dans les contes et légendes pour enfants. S’y intéresser une fois devenu adulte devient désuet voire puéril compte tenu de l’imaginaire beaucoup plus prosaïque qui prend alors le relais.

D’autre part, dans le cas où la mort d’Arthur comme celle de Mordred restent indéterminées, Arthur représente l’humain qui atteint son sommet de guerrier sage. Il ne cherche plus à imposer une voie sous prétexte qu’il est plus conscient que les autres sur ce qui est bien ou pas. Il peut cohabiter avec l’intelligence comme avec la plus grande ignorance et sans pour cela être indifférent avec ceux qui sont le plus opposés à sa voie. Il est devenu un phare qui éclaire pour tous sans distinction. Guidé par Viviane, sa sagesse intuitive, il peut rejoindre Avallon, le royaume des sages et de Merlin. Il peut aussi, tant qu’il est incarné, faire en sorte que Camelot reflète au mieux Avallon sur Terre. Ici se boucle la quête Arthurienne, une quête universelle en dix étapes, la dixième faisant reflet de la première, mais avec l’expérience du cycle.

| MAÎTRE DE FAUVEL , ENLUMINURE POUR L’HISTOIRE DU SAINT GRAAL XVe SIÈCLE BNF

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Cycle du Guerrier – partie 1 : le guerrier

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 1 : Le guerrier

Le guerrier n’est pas que pourfendeur, il peut être aussi lettré et poète. C’est cette voie plus globale qui nous touche et nous inspire.

encre cycle guerriers
| MONOTYPE CAMILLE COSSON

Bien des aspects le caractérisent mais certains plus que d’autres :

– le courage pour relier et assumer ses contradictions sans rester spectateur et chercher à s’améliorer ;

– le discernement et la persévérance pour avancer dans l’inconnu, ne pas fuir ses peurs, affronter les dragons ;

– le détachement, tout en gardant le souhait d’être juste et bon, pour tirer des expériences d’événements qu’ils soient positifs ou négatifs.

D’un point de vue psychologique il est celui qui, prenant conscience de sa part intérieure féminine ou masculine selon les cas, n’hésite pas à la cultiver en quête d’un savant équilibre entre les deux. Plus le guerrier intègre sa polarité opposée, plus par écho, sa part naturelle s’exprime naturellement et harmonieusement. Il est frappant, par exemple, de constater la douceur et la subtilité qui peuvent se dégager des guerriers reconnus inversement pour leurs qualités viriles sur les terrains de leurs combats.  

Le guerrier lettré et poète est en quête, une quête qui passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. A travers ce parcours qui commence dès le plus jeune âge et finit avec la mort, il trouve son rôle et le sens de sa vie. Il devient le héros de sa propre histoire, petite ou grande. Il passe par des épreuves, il est mis face à l’extrême de ses contradictions, mais il n’abandonne pas. Au fond de lui il y a une forme de foi en la vie, au monde, aux autres et en lui-même. Et même s’il lui arrive de douter, de penser qu’il n’est pas à la hauteur, si malgré tout il garde le cap du « capitaine de lui-même», l’horizon finit toujours par se dégager, une étoile brille et le guide.

Le guerrier lettré et poète n’est pas l’apanage de certains. En chacun il sommeille, se débat, clignote ou émerge lentement. Au départ il est plutôt discret et humble, sauf dans les moments de paroxysmes où sa nature profonde se dévoile et prend les commandes. Ce n’est que très rarement qu’il resplendit dès le plus jeune âge, une étape où l’on perçoit toutefois ce qu’il sera plus tard. Car comme ces arbres multi centenaires, il a besoin de temps pour se déployer tant ses ramifications sont complexes et demandent un long et patient tissage.

Des modèles de guerrier dans l’histoire :

A travers ces modèles, on peut constater aisément la diversité par laquelle peut se vivre cette voie du guerrier poète et lettré, tout en gardant une universalité qu’on laisse découvrir à chacune et à chacun.  

Samouraï

La résolution incorruptible, l’absence de calcul. Il se grandit en s’ouvrant au zen ou au shinto et en cultivant d’autres arts ou sciences comme modèles d’harmonie et de sensibilité.

Attributs : le katana, la cuirasse.

Miyamoto musashi, Rônin, samouraï errant 

| AUTOPORTRAIT ATTRIBUÉ A MYYAMOTO MUSHASHI (1584-1645)

Chevalier

La bravoure, la courtoisie, la loyauté et la générosité. Il se grandit quand il ajoute à l’épée, la fleur (l’amour courtois) et le livre (ramener la sagesse et les connaissances lors de ses pérégrinations).

Attributs : l’épée, la fleur, le livre.

Yvain et Laudine, enluminure

Guerrier grec

Etre robuste, se contrôler, être autonome, devenir un héros est sa destinée. Il se grandit en assumant la totalité de sa quête reprise dans les modèles d’Ulysse ou de Thésée.

Attributs : la peau, la lance et le bouclier.

Des Hoplites, type d’infanterie grecque s’engageant dans une bataille au son de la musique.

| DETAIL D’UN VASE DE CHIGI-VAZA VIIe SIECLE AV. J.-C. SCANNÉE PAR SZILAS EXTRAIT DU LIVRE DE J. M. ROBERTS : Kelet-Ázsia és a klasszikus Görögország

Légionnaire romain

La résistance, la discipline, la fidélité, l’unité du corps. Il se grandit par la pratique de la virtus (force morale et courage), par l’implication citoyenne et la pratique de l’unité dans la pluralité.

Attributs : le casque, l’épée et le bouclier.

À la suite du conseil de guerre de 105 apr. JC, des légionnaires se mettent en marche.

| DÉTAIL – COLONNE TRAJANNE, 107 À 113 APR. JC – MUSEO DELLA CIVILTÀ

Kshatrya (Inde)

La voie du juste milieu, la conscience des 3 gunas : tamas, rajas, sattva. Il se grandit par le mariage de l’engagement et du détachement et sa dévotion envers les sages.

Attributs : le char et l’arc.

Possible représentation de Arjuna et Krishna lors de la mythique scène ‘Gitopadesham’ de la Bhagavad Gita

| TERRACOTA ENTRE 1600 À 300 ANS AVANT JC

Guerrier maasaï

Ilmao : accepter la dualité, Encipaï : être dans la joie, Osina Kishon : accueillir la souffrance-don pour ne pas diviser, Eunoto : devenir un planteur, Aingoru enkitoo : rechercher le bon ordre. Ces cinq principes s’unissent pour garantir l’unité et le maintien des traditions comme trésors légués de génération en génération.

Il se grandit aujourd’hui par sa résolution à maintenir un îlot de vie traditionnel face aux vagues du monde marchand.

Attributs : le masque, la lance et le bouclier.

guerrier maasai
Ole Senteu Simel, un des chefs Iaibons les plus respectés jusqu’à sa mort en 1986, 
C’était le petit fils du fameux Maasaï Laibon Mbatian.


| DROITS : MUSEE NATIONAL DU KENYA

Dans les caractéristiques attribuées à chaque guerrier, il y a bien sûr une part de subjectivité. On a cherché surtout à faire transparaître à la fois leur diversité et une certaine unité. Ainsi, si chaque espace et chaque période de temps sur cette terre marquent de leurs empreintes les humains, il reste un fond commun. Ce fond commun est cette qualité de guerrier sage et érudit qui porte toujours des armes tant réelles que symboliques, qui défend toujours des causes élevées, qui contribue à donner à chaque chose et à chaque être sa place harmonieuse.

Son rôle dans l’histoire bien canalisé, il est le gardien qui maintient l’ordre, les lois et protège. Il est le garant de la sécurité pour tous sans distinction. Il est au service du bien commun et d’une justice équitable. Il reconnait la sagesse et l’expérience auxquelles il aspire et qu’il défend. Il contribue à l’expression et à l’équilibre des diversités dans un monde où chacun et chaque chose peuvent s’épanouir.

S’il est l’ombre de lui-même, il utilise la force pour la force et souvent pour avoir le pouvoir. Il abuse, poussé par les excès et les vices auxquels il laisse prendre du terrain. Il est dogmatique et manipulable car fermé à ce qu’il ignore…

Pour conclure à propos du rôle du guerrier dans l’histoire, bien souvent il est déroutant tant ses choix et ses décisions peuvent parfois aller à contre-courant. Ce côté indomptable et original ne correspond pas à une volonté de se démarquer, mais à une détermination sans faille pour que l’avoir ne supplante pas l’être.

Continuer la suite du cycle du guerrier :

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De la “Coronavigation en air trouble” d’Alain Damasio

Parmi la quantité d’articles en rapport avec la crise du coronavirus, la série de 3 articles d’Alain Damasio intitulée “Coronavigation en air trouble” nous a parue particulièrement pertinente pour ce pas de côté qui nous est cher. Se positionner par rapport à cet auteur engagé permet non seulement de prendre du recul mais aussi de voir l’actualité sous un angle moins formaté grâce à la touche de poésie si particulière d’Alain Damasio. Nous vous invitons à lire ces articles ainsi que nos réflexions sur certains points qui nous ont fait rebondir, afin d’amener une diversité dans cette approche de pas de côté.

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (1/3)”, 27 avril 2020

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (2/3): petite politique de la peur”, 29 avril 2020

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (3/3): pour des aujourd’huis qui bruissent”, 2 mai 2020

Bd horde du contrevent
Bande-dessinée “La Horde du Contrevent”, roman d’Alain Damasio

| ILLUSTRATION PAR ERIC HÉNINOT

Être ou ne pas être platonicien ?

“Je n’ai jamais été platonicien, ni cru que la vérité se cachait et que notre tâche serait de la dévoiler. Je crois que la vérité est produite, comme Foucault, Nietzsche ou Deleuze. Qu’elle est une construction”.

(Article 1/3)

Sans croire à un déterminisme absolu, on peut constater un certain nombre de “coïncidences” tant dans la vie que dans le monde qui nous entoure. Et cela va dans l’idée platonicienne que la vie et l’histoire ont un sens, ou tout du moins sont sous des influences fortes et parfois absolues. Paradoxalement, on peut aussi constater que nous sommes libres de tenir compte ou non de ces influences. Aussi, avant de produire de la vérité, comme l’affirme Alain Damasio, ne produit-on pas d’abord un chemin ? Ce chemin est large et laisse faire à chacun ses expériences. Cependant, si ces dernières nous éloignent, voire nous font sortir du chemin, cela provoque ce qu’en Inde on nomme le karma, une loi pour rappeler le sens des choses et parfois brutalement. 

Ce qui est complexe dans l’épanouissement humain et son chemin, c’est d’aspirer à la fois à être différent au niveau individuel et d’être inclus. Si l’humain en question accepte ce processus d’involution/évolution, il passe d’abord par une étape préparatoire (sa formation, avec la mise à disposition de ce qui au début n’était que latent et la prise de conscience de ses limites), puis par une étape où, ayant en mains tous les outils, il se met à l’épreuve pour aller au-delà, rentrer en contact avec le mystère et ce qui lui échappe. Ce faisant il affronte ses peurs et comprend le sens de la vie, sans pour autant la vivre effectivement. Il peut alors faire le don de sa vie en se mettant au service des autres. C’est l’étape du dépouillement où en abandonnant toutes les vieilles peaux et les préjugés tant sur soi-même que sur les autres et le monde, il va petit-à-petit s’accepter profondément puis trouver la façon de vivre son dharma ou loi d’action, pour reprendre un terme bouddhiste. Prenons maintenant l’exemple d’un arbre: la graine contient dès le début la composante “arbre” qui alors n’est qu’à l’état potentiel. Il n’est pas dit que l’arbre pourra s’épanouir, car dans sa vie pleine d’épreuves des facteurs rentrent en compte, parfois indépendamment de ses propres actions. De plus si l’arbre se prend pour une pierre, il y a de fortes chances que son épanouissement en tant qu’arbre ne se passe pas au mieux. Derrière cette image, il y a la notion d’être inclus et pour l’arbre de faire un avec sa propre nature. Bien sûr abandonner les vieilles peaux ne va pas de soi, mais si vaille que vaille le cap est maintenu, la sagesse éclaire alors le chemin, et tout fait sens dans ses trois acceptions. Le sage ou l’arbre vénérable ainsi révélé peut alors aider ceux qui aspirent à de tels parcours et sans jamais l’imposer.

Quelle est la place de la peur ?

“Ce couplage entre l’angoisse et ses conjurations imparfaites est un must du psychopouvoir. Une machine de guerre qui tourne toute seule à plein régime parce que son carburant est en vous, inépuisable : c’est la peur de mourir — et de faire mourir. Ceux qui ragent contre la restriction hallucinante de nos libertés en si peu de temps et de façon si abusive ont intégralement raison. Sauf qu’ils voient rarement que le contrôle est une demande sociale massive. Le gouvernement n’aura même pas besoin d’imposer le port du masque ni cette appli d’inter-délation censée tracer les porteurs du virus. Il n’y pas de complot. Il n’y a jamais que des stratégies à l’arrache de gouvernements aux abois qui se raccrochent aux branches d’un paternalisme qu’on leur demande de fleurir, nous les enfants peureux.”

(Article 1/3)

“Pourquoi un tel empire de la peur sur nos choix ? Un tel besoin viscéral de sécurité triste ? J’essaie depuis 30 ans dans mes romans de répondre à ces questions. Parce qu’elles touchent pour moi au cœur de ce que j’aimerais, à l’inverse, porter : une capacité à être digne de cette grâce, de ce don sublime d’être vivant. D’être un être vivant. Avec sa liberté intacte, qu’accroissent et déploient nos liens soutenus avec les autres.”

(Article 2/3)

“Tout part selon moi d’un rapport à la peur. La peur est cette émotion précieuse pour toute espèce parce qu’elle préside, à l’origine, à notre survie concrète. Elle nous sauve en nous alertant d’un danger imminent et mortel. Sauf que notre modernité, à mes yeux, l’a complètement dévoyée. En éliminant nos prédateurs et nos principales causes de mort possible, en terraformant nos espaces et en les hygiénisant, nous avons tout à la fois augmenté notre espérance de vie et abaissé notre niveau de tolérance au danger, à tout danger, même minime. Notre aptitude au courage a suivi : moins vive, moins coriace.”

(Article 2/3)

“En cédant à la peur, on cède du même coup aux stratégies triviales des pouvoirs. On les permet et on les facilite. On leur offre un boulevard.”

(Article 2/3)

“Si le capitalisme est si présent, s’il infiltre partout ses liquides, s’il démultiplie de façon fractale ses logiques jusqu’aux secteurs qui avaient su longtemps le repousser (l’éducation, la santé, l’humanitaire, l’amitié, la militance, l’art…), c’est parce qu’il prend en nous son énergie. On l’irrigue avec notre sang ; on l’électrise avec nos nerfs ; on le rend intelligent avec nos cerveaux. Il nous manipule avec nos propres mains. Barbara Stiegler encore : « le néolibéralisme n’est pas seulement dans les grandes entreprises, sur les places financières et sur les marchés. Il est d’abord en nous, et dans nos minuscules manières de vivre qu’il a progressivement transformées ».”

(Article 2/3)

Ces 5 extraits des articles d’Alain Damasio sont en rapport avec la peur. À juste titre, Damasio démontre comment en voulant chasser la peur et l’éradiquer, nous permettons à celle-ci de nous gouverner et de nous faire même passer à l’état de manipulés avec consentement. A l’extrême de ce processus d’humain vaincu, c’est ce que Hannah Arendt a nommé “l’homme de masse”. 

L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé, même au milieu des siens. Il est donc facilement séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité d’un système. Alors, attention à l’indifférence, attention au repli sur soi, attention au trop grand besoin de confort et de sécurité. 

martin luther king

Heureusement, de tout temps, il a existé des hommes et des femmes qui en aucunes circonstances n’ont perdu le lien avec leur intégrité morale. La raison d’être de ces hommes et de ces femmes a à voir avec cette question de la peur et plus précisément du rapport entre la vie et la mort. Or, penser qu’il s’agit ici de guerriers ou de militaires de toutes sortes serait extrêmement réducteur car on ne compte plus les myriades de guerriers qui ont “vendu leur âme” pour se préserver ou pour être reconnus. Ceux qui nous intéressent ici sont présents dans toutes les classes de la société et à toutes les époques. On pense notamment aux paysans qui dans les campagnes allemandes ont préféré être exécutés plutôt que de servir en tant que SS, aux avocats comme Nelson Mandela ou Clarence Benjamin Johns, avocat de Martin Luther King et co auteur du discours “I have a dream”, qui n’ont pas hésité à aller en prison ou être bafoués pour ne pas ternir leurs convictions profondes, ou aux politiques comme Vaclav Havel ou Gandhi qui n’ont jamais renié leurs convictions humanistes et morales face aux nombreuses pressions qu’ils ont subies. Leur point commun est que tous sont prêts à perdre leurs sécurités, leurs avantages et même leurs vies, si les valeurs profondes qui les constituent sont mises dans la balance. 

Aujourd’hui, il est difficile de les reconnaître, surtout quand la vie est un long fleuve tranquille. Et parmi ceux qui sont au devant de la scène ou/et qui ont le pouvoir, y en a t-il de cet acabit ? On peut en douter mais c’est certain qu’il y a des grands commis d’états et des chefs d’entreprises humanistes, à la fois modèles d’intégrité et de courage, à qui il faut beaucoup de courage pour assumer de grosses responsabilités dans un contexte délétère et essayer d’infléchir, au moins un peu, le cours des choses. 

C’est aussi le poison des média, l’ultime manipulation de nous faire croire que les vertus ont disparu, c’est jouer sur les antagonismes. La crise du coronavirus qui casse le quotidien permet de mettre la loupe sur ceux qui s’agitent sur le devant de la scène et ceux qui seraient la cause des dysfonctionnements. Jusqu’à présent et pour aller dans le sens d’Alain Damasio, tant que globalement ceux qui gouvernent et qui ont le pouvoir ne seront pas intègres, capables de transparences et de transcendances, le système orwellien continuera à tourner à plein régime.

Quelles solutions ?

“Il est temps de se donner les moyens d’une expérience partagée des disponibilités que la pandémie nous a offert malgré elle. Dans mon roman Les Furtifs, j’appelle ça créer des ZAG (zones auto-gouvernées) ou des ZOUAVES (zone où apprivoiser le vivant ensemble)”.

(Article 3/3)

“Ces initiatives, à l’instar des ZAD et des gilets jaunes, qui sont la portion médiatisée de l’iceberg, ont ceci de commun qu’elles refusent les hiérarchies, le culte des chefs, le patriarcat. Elles se foutent de consommer, de « faire de l’argent », de prendre le pouvoir. Elles préfèrent enfanter dans la couleur que dans la douleur — même si elles encaissent leur lot de souffrances. Qui ne croit plus que l’indépendance soit la source de toute liberté mais plutôt que ce sont les interdépendances acceptées qui nous ouvrent un monde plus fécond et au final nous émancipent mieux.”

(Article 3/3) 

Alain Damasio constate que les ZAD, les gilets jaunes, ce qu’il nomme la partie immergée de l’iceberg, sont des lieux à développer où la hiérarchie, la génération de l’argent et l’indépendance à tout prix n’ont plus lieu d’être et où les interdépendances acceptées ouvrent vers un nouveau monde. Or quand on enquête sur le fonctionnement de ces types de lieux, les prises de décision y sont souvent interminables et conflictuelles, l’argent n’y est pas un problème, et l’interdépendance ne va pas de soi. 

Pour autant, cela ne remet pas en cause le choix par Damasio de ce type de lieux pour un nouveau monde. On peut toutefois suggérer d’apprendre à faire quelques pas de côté dans ces lieux pour relier ce qui semble incompatible. Ainsi et à propos de la hiérarchie, même si l’on cherche les consensus et la prise en compte de toutes les diversités, on peut reconnaître des savoirs-faire et des savoirs-être et donc des hiérarchies naturelles. A propos de l’argent, si le troc est un mode d’échange à privilégier et à développer, il reste une part importante de frais qui passent par la monnaie du pays où l’on est, donc la nécessité de dégager du temps et des moyens pour obtenir ce qu’il faut, à la fois pour l’essentiel et pour l’exceptionnel. Enfin l’interdépendance n’implique t-elle pas des individus ayant déjà acquis leur propre indépendance ? Si ce n’est pas le cas, dans les non-dits se glissent des dépendances qui pèsent à ceux qui en ont conscience.

Pour finir et à propos d’apprendre à faire des pas de côté, cela implique que l’éducation (dans le sens de “faire sortir de”) est l’aspect essentiel pour que les lieux aspirants à un nouveau monde aient un avenir. Et cette éducation, elle est à confier aux modèles d’intégrité et de courage qu’on a cité précédemment, ceux qui ont parcouru ou tentent du mieux qu’il le peuvent le chemin d’involution/évolution et sont prêts à le partager.

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Invictus

Photograhie de Nelson mandela

Cette poésie fut le mantra de Nelson Mandela, que non seulement il répéta de nombreuses fois en prison, mais qu’il mit en œuvre, par son exemplarité, tout au long de sa vie.

William Ernest Henley (1843-1903)

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of fate
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate:
I am the captain of my soul.

Traduction française :

Dans les ténèbres qui m’enserrent
Noires comme un puits où l’on se noie
Je rends grâce aux dieux, quels qu’ils soient
Pour mon âme invincible et fière.

Dans de cruelles circonstances
Je n’ai ni gémi ni pleuré
Meurtri par cette existence
Je suis debout, bien que blessé.

En ce lieu de colère et de pleurs
Se profile l’ombre de la Mort
Je ne sais ce que me réserve le sort
Mais je suis, et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin
Nombreux, les châtiments infâmes
Je suis le maître de mon destin
Je suis le capitaine de mon âme.


Asimbonanga

Paroles

Asimbonanga
Asimbonang ‘uMandela thina
Laph’ekhona
Laph’ehleli khona
Asimbonanga
Asimbonang ‘umfowethu thina
Laph’ekhona
Laph’wafela khona
Sithi Hey, wena
Hey, wena Nawe
Siyofika nini la Siyakhona

Paroles (traduction française)

nous ne l’avons pas vu
nous n’avons pas vu Mandela
à l’endroit où il est
à l’endroit où il est retenu
nous n’avons pas vu notre frère
à l’endroit où il est
à l’endroit où il est mort
Nous disons: hé, vous
Hé, vous et vous
quand allons-nous arriver à notre but ?


Présentation de l’artiste : 

Johnny Clegg (1953-2019) est un auteur-compositeur-interprète sud-africain et un danseur de danses zouloues. Les thèmes de ses chansons sont principalement axés sur la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, cependant Johnny Clegg refusait toute affiliation à une idéologie particulière. Il aura plutôt placé toute son œuvre sous le signe de la tolérance, l’acceptation et la fraternité entre les êtres humains. 

Il fut l’inlassable défenseur de la culture africaine, notamment avec sa chanson la plus célèbre, Asimbonanga, qui rend hommage à Nelson Mandela, alors incarcéré depuis plus de vingt ans. Cette prise de position était d’autant plus courageuse que la simple évocation du nom du prisonnier était strictement interdite par le régime de Pretoria. 

Pour conclure, Johnny Clegg a reçu de nombreux labels – zoulou blanc, universitaire, activiste, interprète. Dans le contexte de l’apartheid en Afrique du Sud, son interaction délibérée avec des travailleurs migrants zoulous et des musiciens de rue à Johannesburg a contribué à façonner son style de performance. Sa formation en anthropologie à l’Université du Witwatersrand lui a fourni un cadre d’interprétation avec lequel il pouvait partager encore davantage ses connaissances et expériences avec un public très varié et généralement engagé.