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L’espace potentiel, où comment créer du vide et ainsi laisser émerger la création

  « Cette capacité peu commune…de muer en terrain de jeu le pire désert »
Donald Winnicott

Dans la période que nous traversons et dans les temps à venir, il paraît important de pouvoir se questionner sur notre positionnement intérieur, notre manière d’être au monde. Comment faire pour que naissent des regards nouveaux sur la vie, que se réinvente notre rapport au monde ?
A quel moment peut émerger cette envie d’emprunter une voie différente de cette grande route commune qui semble tout emporter sur son passage, tout vider de son sens ?
Sur cette route de l’Humain en chemin et en devenir, l’incertitude est à considérer, les difficultés à affronter et la résistance à organiser. Et sur cette voie la question de l’éducation semble incontournable.
Après avoir abordé le concept d’éducation cosmique proposé par Maria Montessori qui laissait émerger l’idée qu’un dialogue sensible avec tout ce qui nous entoure devait être favorisé dès le plus jeune âge, et ce, afin de permettre de redonner du sens et de développer le respect des autres et de soi, c’est ici sur Donald Woods Winnicott (1896-1971) que nous allons nous attarder.

cocon enfance vide
Chen Zhen est un artiste plasticien chinois (1955-2000), il vivra entre Orient et Occident. Ses œuvres ne cessent d’interroger le monde, l’homme et son environnement. Chacune d’elles marque la construction d’un discours et d’un mode de pensée transculturel liant spiritualité et technologie, dimension matérielle et immatérielle. Ici sur une chaise pour bébé repose ce cocon qui peut évoquer à la fois un corps en position foetale, la manifestation d’un esprit ou encore le plein et le vide. Cette ossature est un assemblage composé de chapelets bouddhistes (la religion), de bouliers chinois en bois (les mathématiques) et de clochettes en laiton (le quotidien). L’artiste donne une forme visuelle de chrysalide à une sorte d’harmonie des différences qui concilie spiritualité bouddhiste et rationalité du monde occidental. La chrysalide étant la représentation concrète du passage d’un état à un autre.

| CHEN ZHEN, COCON DU VIDE 2000

D.W. Winnicott et le concept d’espace potentiel : comment créer du vide pour laisser émerger  

Pédiatre et psychanalyste, il a décrit de nombreux phénomènes et notamment celui « d’espace potentiel ».
Il le décrit tout d’abord à partir d’une observation fine de la relation entre la figure maternelle et le nourrisson. Précisons ici que la figure maternelle est à prendre au sens large du terme. La mère n’est pas la seule personne à pouvoir jouer ce rôle.

Le Un

La toute première relation à la figure maternelle est dite « fusionnelle », le nourrisson se confond en quelque sorte avec la mère et l’illusion de n’être qu’Un est alors totale. Parce que cette dernière apaise chaque tension et répond aux besoins premiers du nouveau-né ; parce que cet ajustement est systématique au départ, ce dernier peut éprouver la pleine satisfaction. Ce moment est appelé période “d’illusion” par Winnicott. 
Ainsi voilà qu’au tout début de notre vie, nous pouvons penser la réalité extérieure comme totalement correspondante à nos désirs. Aucun délai ni aucune frustration ne viennent perturber le lien direct entre le désir et sa réalisation.

Le deux mais pas que…

Cependant, après cette première période transitoire et protectrice, que Winnicott nomme la période “d’illusion”, une séparation doit être éprouvée afin que l’enfant devienne un individu à part entière. Il doit se détacher peu à peu de la figure maternelle et éprouver le monde par lui-même. En effet, il doit comprendre graduellement que la réalité ne correspond pas exactement à ce qu’il projette, désire ou correspond pour lui à la normale. Winnicott parle ensuite de la période de “désillusion”.
C’est là qu’un interstice doit pouvoir se glisser dans ce Un que forme le couple mère-nourrisson. Ce Un doit se transformer en dyade, archétype même du nombre deux, du soi et du non-soi. Mais pour supporter cette première grande séparation, Winnicott met pour la première fois en évidence une autre zone, entre la figure maternelle et le nourrisson, entre soi et l’autre, entre le dedans et le dehors. Et voilà que naît le concept d’espace potentiel. Cette aire se situe au point de rencontre entre tous les éléments, entre la pensée magique intérieure où tout semble sous contrôle et l’extérieur qui semble totalement hors de contrôle. Si l’environnement le permet, l’enfant porté alors par le souffle de la curiosité peut se mettre à jouer et à explorer ce monde qui s’ouvre à lui. Un aller-retour fécond entre l’intérieur et l’extérieur peut alors se mettre en place.

Le trois…

C’est donc le moment où la réalité doit être intégrée par le jeune être humain en devenir, et non pas simplement rejetée ou ignorée. Un dialogue fertile doit se créer entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et le monde.
Ce passage semble être la première épreuve fondatrice dans la construction de son identité. Comment résoudre cette tension entre le moi et le non-moi, sans pour autant marquer une frontière nette entre les deux ? Comment les enfants subliment-ils ce passage d’un état à un autre ?

L’espace potentiel décrit par Winnicott est un espace rassurant, une aire intermédiaire qui permet de relier ce qui peut apparaître comme opposé. Connecter le dedans et le dehors apparaît possible grâce à cet espace tiers. 
Ce qui est observable c’est que le jeune enfant, de façon instinctive, emplit de jeu cette aire intermédiaire, située entre lui et l’extérieur afin de mieux supporter l’idée de la séparation, de la division ou encore de la désunion. 
Ce passage, cette transition permet à l’enfant en développement d’expérimenter pour la première fois cet étonnant pouvoir de création que possède tout être humain. Par l’expérience, l’imagination, la mise en scène, le jeune être humain tente de s’accommoder de cette réalité et l’intègre peu à peu. Ainsi une première compréhension du monde apparaît possible. L’enfant passe donc par un processus de créativité par le jeu, afin de s’individualiser et de trouver sa place dans le monde.
Un des premiers processus sous-jacents est celui de la symbolisation. En effet, c’est ce qui va permettre d’organiser l’espace potentiel. Vont alors se former les premiers objets symboles qui ont pour particularité de ne pas être simplement pris pour ce qu’ils sont intrinsèquement mais également pour quelque chose d’autre.
Pour illustrer l’un des premiers accès à la symbolisation, Winnicott décrit par exemple cet objet fondateur : le « doudou », quel qu’il soit. Il est le premier symbole que crée l’enfant pour pallier l’absence de sa mère, de son père, pour accepter la réalité de la séparation et la frustration que cela engendre.
Le doudou se situe à l’intérieur de cet espace potentiel et permet à l’enfant de s’engager dans un processus permanent et profondément humain : maintenir une distinction entre réalité intérieure et réalité extérieure tout en les considérant néanmoins comme étroitement liées. Cet accès à une première symbolisation marque un tournant et permet d’éprouver une autre façon d’être au monde.

Enfant et son doudou, photo

STUDIO BTBOB

Grâce à cet espace potentiel, au fil du temps, le jeune être humain commence alors à pouvoir exister, à tisser des liens et des échanges entre son intérieur et son univers culturel.
Ces échanges se font, et chaque chose peut trouver sa place dès l’instant où les parties ne s’étouffent pas l’une l’autre. Qu’en ce tiers-lieu n’ait pas lieu un combat mais plutôt la création d’un dialogue. C’est ici que le rôle des parents et de tous ceux qui entreront en relation avec l’enfant est essentiel pour maintenir cet espace potentiel vivant et préservé. Ainsi, le mouvement, le jeu, la pensée pourront sublimer cette division en union créatrice. C’est cela qu’explique Winnicott sur cette frontière qui peut être celle de la compréhension, de l’échange, de l’accès à la symbolisation. De la même façon, tout au long de la vie, cet espace constitutif de la façon d’être au monde pour l’individu restera ancré et sera une « aire transitionnelle d’expérience » pour tout être humain et à n’importe quel âge.
Winnicott ne place plus une limite franche entre l’intérieur et l’extérieur, comme beaucoup ont pu le faire avant lui. Il est ici question d’un espace transitionnel, au sens de passage. Une aire intermédiaire d’expériences.

Sam Francis tableau
Cet artiste travaille principalement sur des fonds blanc sur lesquels il applique des taches de couleurs nuancées qui, tour à tour, enserrent ou libèrent cet espace vierge. Les tâches, soumises au hasard, surgissent spontanément, et deviennent alors énergie créatrice, langage pictural. Pour l’artiste, « l’espace qui s’étend entre les choses » est primordial.

| SAM FRANCIS (1923-1994), ARIEL’S RING, SÉRIGRAPHIE

Le Ma, comme un écho oriental de l’espace potentiel ?

Ce concept d’espace potentiel, d’aire intermédiaire résonne avec le terme japonais Ma, qui est un espace-temps d’intervalle. Très tôt, l’enfant semble pouvoir expérimenter cet intervalle, ce vide nécessaire entre toutes choses pour que puisse se créer un dialogue. C’est ici que la  présence du Ma opère : dans le trois, l’interstice. Un dialogue créateur peut se mettre en place et un sens  émerger. Les termes de Ma et d’espace potentiel sont intéressants à rapprocher lorsque l’on s’attarde plus précisément sur la notion de vide. En effet, l’enfant est confronté au monde durant la période dite de désillusion, où le vide laissé par la figure maternelle doit être apprivoisé. Dans le concept japonais, il est question de vide médian, de tiers. Ainsi aussi bien dans le Ma que dans le concept d’espace potentiel, le “vide” ne résonne pas avec “néant” mais bien avec “place”. La place pour expérimenter, jouer, créer, et laisser le souffle s’exprimer. 

Il faut que l’enfant ait la place d’engager ce dialogue sensible entre lui et la réalité extérieure et pour cela, bien évidemment, il faut que l’environnement le porte et l’accompagne. Les adultes, qui entourent le jeune enfant, sont bien sûr les premiers à pouvoir lui permettre ou non d’expérimenter à son rythme et dans la bienveillance le monde extérieur. Si l’entourage est défaillant, il est malheureusement bien plus difficile, voire impossible de pouvoir trouver cette place et donner du sens à la réalité extérieure tout en développant un savoir-être. C’est ici qu’il semble important de souligner le rôle indispensable de chaque adulte dans notre société. Des parents à la communauté éducative la plus large, chacun est responsable du cadre à mettre en place afin que chaque être en devenir puisse se développer à son rythme et en ayant les apports nécessaires pour se construire, s’orienter. 
Qu’en est-il de l’espace potentiel laissé aux enfants aujourd’hui ?
Qu’est-il mis en place et élaboré de nos jours pour s’assurer que le développement des plus jeunes peut advenir dans un cadre bienveillant et épanouissant ? Le souffle de la curiosité, de la créativité ont-ils encore assez d’espace et de temps pour émerger ?

Tout comme dans l’œuvre de Sam Francis, on voit ici le dialogue qui s’instaure entre le fond blanc et des surfaces colorées. Chaque élément semble trouver sa place et être révélé grâce à la présence d’interstices, sortes de respirations dans le tableau.

| SIMON (1922-2008), BLANCS, 1973.

La négation de l’espace potentiel ou la lente agonie des espaces publics traditionnels

1- Le langage de la consommation

Aujourd’hui chaque espace est investi ou interdit, chaque lieu a une fonction définie. Il semble peu à peu que tous les lieux de rencontres, de tissages autant culturels que générationnels disparaissent. Tout est rempli et occupé et ce, pour une fonction mercantile la plupart du temps. La publicité envahit tous les lieux et partout où le regard porte, il y a une incitation à la consommation, à l’efficacité ou encore à la production. 
Nous sommes ainsi écrasés par le flux d’informations. Lumières, signaux, sons ou encore images, tout semble inexorablement saturé en ville et la publicité nous masque le ciel. Les symboles ne sont plus choisis et fleurissent à grande échelle, créés de toutes pièces dans une logique consumériste. En effet, le logo de Nike tout comme celui d’Hermès sont désormais porteurs des valeurs de ces marques. La consommation permet l’obtention d’une identité sociale. Pour cela, elles s’emparent par exemple des qualités de gens connus pour rendre le produit célèbre et désirable. En ce sens, ces simples logos occupent maintenant la fonction de symbole. 
C’est à cet endroit que la première attaque est portée à l’espace potentiel. Souvenez-vous, il est censé pouvoir offrir un espace d’élaboration avec le monde extérieur. Or il est difficile voire impossible de commencer le dialogue entre soi et l’extérieur alors que le langage et les symboles sont imposés, et de façon aussi massive. C’est une discussion à l’unilatéral et sans droit de réponse. 
Nos sens sont sans cesse sollicités et finissent par être surchargés. Mais paradoxalement, comme l’analyse Claudine Haroche1Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS. en 2008 dans L’avenir du sensible : Les sens et les sentiments en question, nous ne développons plus nos sens, au contraire nous les forçons à s’éteindre, à fonctionner au ralenti.
Alors qu’une sur-stimulation permanente émane de notre environnement extérieur, nos sens s’amoindrissent. Ce qui est censé faire lien entre le monde réel et notre intérieur est en fait en train de s’engourdir, de ne plus pouvoir jouer son rôle. Les espaces de liberté disparaissent de plus en plus et sont remplacés par des lieux où tout est sous contrôle. La rêverie et l’imaginaire semblent ne plus pouvoir prendre racine dans ces différents lieux.
Notre société semble finalement brouiller les pistes de la compréhension et même accentuer une séparation entre l’être humain et ce qui l’entoure. On finit par se couper du Monde au vu du nombre d’informations à traiter.

2 – Un processus menant à un endormissement général

L’humain ne choisit plus vraiment comment il décide de se relier à son environnement. La compréhension de l’autre, du monde, est de moins en moins opérante. Peu à peu, le message devient flou, et au lieu de créer une boîte à outils permettant de faire des choix éclairés, la paralysie nous guette. 
Alors partons maintenant retrouver le petit humain en devenir et imaginons-le devoir s’orienter dans ce monde. Comment peut-il interpréter un message aussi diffus et présent à la fois ? Comment s’approprie-t-il son environnement aujourd’hui ? 
En effet, il n’y a pratiquement plus de lieux ou d’espaces qui n’ont pas subi le phénomène de privatisation ou encore d’anthropisation. Dans les villes, le passage d’un espace public à un espace privé se fait de plus en plus aisément. Dans la nature, le même phénomène est observable. L’Homme transforme tous les territoires à son image sans se préoccuper de la diversité ou encore des besoins de l’environnement. Il n’y a plus de lieux sauvages où la nature peut se développer selon ses propres lois. Ce contrôle permanent répond à l’obsession de tout remplir, de ne pas laisser de vide, de donner une fonction à chaque espace et chaque temps. De contrôle à règne de l’humain, il semble n’y avoir qu’un pas, vite franchi…
La capacité de l’humain à interagir, créer, jouer semble bien compromise aujourd’hui ; les règles du jeu sont déjà instaurées, et nous n’avons pas participé. Tout nous pousse, dès le plus jeune âge, à être de moins en moins actif dans le monde et à moins participer à l’élaboration de celui-ci.  
Le libre arbitre est directement impacté. La standardisation opère à tous les niveaux et diminue drastiquement le pouvoir de décision et le discernement. Si l’on regarde des cours de récréation aujourd’hui, est-ce normal qu’un jeu vidéo ou une marque puissent être connus de la maternelle au collège? Ces enfants d’âge et d’horizons si différents ont-ils tous envie de s’exprimer, de jouer ou encore de s’habiller de la même manière?  Aujourd’hui,  il faut produire vite et beaucoup, alors il n’y a plus place aux petites particularités locales. La grande distribution doit s’adresser au plus grand nombre. C’est l’unique voie que la société actuelle semble vouloir valoriser. Et du plus jeune au plus ancien, tout le monde est visé par cette économie à échelle mondiale. 
Tout comme nos sens, le corps est également invité à ne pas trop prendre de place. La raréfaction de zones de friche ou d’espaces libres amoindrit les chances de pouvoir interagir avec son corps, de développer des aptitudes physiques. Pour la sécurité de chacun, les interdits pleuvent : “ne pas marcher dans l’herbe”, “ne pas jouer au ballon”, “ne pas grimper aux arbres”… Aujourd’hui dans la plupart des lieux dits publics, tout est calibré. Il faut suivre les règles imposées par le lieu et même la disposition du mobilier urbain est pensée. Prenons les squares bien organisés dans les villes, où les enfants sont invités à jouer sur les structures prévues à cet effet mais pas dans une autre partie du jardin. La politique actuelle a-t-elle encore des égards vis-à-vis de l’éducation, ou nos enfants sont-ils devenus uniquement des êtres potentiels de consommation, de futures sources productives ? La marchandisation de tout, les publicités directement adressées aux plus jeunes, le moindre espace sponsorisé par telle ou telle entreprise ne font que réduire peu à peu à néant la diversité et l’espace de création et de jeu de tout un chacun. L’endormissement est bien global et aboutit à une perte d’autonomie face au monde extérieur. Il semble pourtant urgent de se réveiller et de pouvoir transmettre une autre manière d’être, plus en lien avec soi et avec les autres. C’est par l’éducation au sens le plus large que ces valeurs peuvent à nouveau circuler. Mais attention, car l’argent et la consommation sont devenus des acteurs très sérieux dans ce domaine, au détriment de ceux qui défendent le développement et le bien-être de l’enfant. C’est donc pour éclairer le chemin que les adultes doivent à nouveau se mobiliser et se sentir concernés.

3 – Sous haute protection

Pour finir et achever le triste tableau de ce désengagement général programmé, parlons enfin de la notion de sécurité. Les interdictions sont de plus en plus nombreuses au sein des différents espaces, les normes à respecter se multiplient. La responsabilité de chacun est délayée et l’évaluation du danger  n’est plus abordée puisqu’il est question de résoudre toutes ces questions en amont. La dangerosité de chaque espace fait maintenant l’objet d’une évaluation précise avec un diagnostic et un possible protocole sécuritaire à la clé. Il semble être question de zones “défendables” plutôt que d’espaces de rencontres et de socialisation. Le phénomène de privatisation décrit un peu plus haut permet par exemple de mieux maîtriser ces paramètres. Dès qu’un espace commun tombe dans le domaine privé, il est plus facile de le surveiller et de maîtriser ce qu’il s’y passe, il devient bien souvent payant et sélectif. 

Et lorsque ce n’est pas possible, et qu’un espace reste ouvert au public, il n’est pas rare d’entendre parler de ces lieux comme des zones d’insécurité. Des caméras de surveillance peuvent être installées, le mobilier urbain réfléchi afin d’éviter les regroupements. Des barrières peuvent en bloquer l’accès. 

Ce débordement sécuritaire est souvent là pour éviter tout conflit, toute confrontation entre des groupes sociaux divers. Dans l’imaginaire collectif actuel, la mixité pourrait déclencher des débats, laisser les divergences s’exprimer, ce qui est devenu totalement inenvisageable. Alors il est question d’éviter ces situations par tous les moyens. Et une fois de plus, au lieu d’apprendre à grandir, échanger ensemble, c’est séparés que nous évoluons. Le microcosme que représente l’école subit le même traitement. Les interdictions sont de plus en lourdes. Prenons l’exemple des cours d’école où parfois il n’y a plus ni ballon, ni bille, ni carte… pour cause de conflits et de dangerosité. Le jeu n’a plus sa place, la parole non plus a priori, puisque le conflit doit être à tout prix évité. Et tout ceci sous le regard surpris des adultes qui font respecter ces règles, et qui en parallèle s’étonnent de la  nette augmentation des violences entre enfants et de leur  façon de s’adresser la parole de plus en plus agressive. Y aurait-il un lien de cause à effet ? 

A force de protection, de privatisation, la vie ne circule plus dans les espaces. La mixité, le métissage ont du mal à exister. Chacun peine à trouver sa place au sein de la collectivité, et ce dès le plus jeune âge. Au lieu de supprimer tout ce qui pose problème, les adultes ne pourraient-ils pas être des phares qui balaient attentivement l’horizon de leur regard bienveillant et être ceux qui aident à résoudre des différends ?

De l’humain en devenir à l’humain en chemin, il semble important de pouvoir retrouver son pouvoir de décision, de réflexion et d’action. Porter un regard attentif à tout ce qui nous entoure, et pouvoir à nouveau prendre le temps d’élaborer un lien avec les autres, paraît urgent.

Sortir du repli : Retrouver un lien aux êtres, habiter l’espace-temps ensemble

La réduction voire la disparition des espaces publics et d’expression rend donc le dialogue entre soi et l’environnement de plus en plus difficile. Mais qu’en est-il des échanges et du lien à l’autre? Si les espaces sont importants, le positionnement des humains qui les habitent l’est encore plus. 

Dans les endroits où la densité de population est élevée, on peut observer un phénomène appelé par Gabriel Moser “la dilution de la responsabilité”. Plus il y a de monde dans une rue et plus le sentiment d’anonymat est ressenti et peut ainsi protéger de la présence de l’autre. Cela explique notamment les scènes de détresse dans un lieu public où très peu, voire aucune personne, n’intervient. Encore une fois le mouvement semble être celui d’une séparation plutôt que d’une tentative de compréhension et de mise en relation. Les individus au sein d’une ville ne se sentent plus reliés et l’individualisme se déploie toujours un peu plus. Chacun effectue ce qu’il a à faire et ne se préoccupe que trop peu des autres. 

Martin Parr est un photographe contemporain, né en 1952. Il est reconnu comme l’un des photographes documentaires les plus émérites et célèbres du monde. Ses œuvres, reconnaissables entre toutes, ont traité tous les sujets possibles, de la société de consommation mondiale au tourisme de masse, en passant par les modes de vie des personnes les plus aisées. La photo ci-dessus est tirée d’une série qu’il a faite sur Paris et Versailles.

|  PHOTOGRAPHIE DE MARTIN PARR, LE LOUVRE, 2012

Ce repli est accentué par la dématérialisation de l’espace, propulsé au sommet par la création d’un ensemble de technologies numériques toujours plus performantes. Ainsi tout paraît accessible depuis son ordinateur : les gens, les pays, les vêtements et la nourriture… Alors que tout semble atteignable depuis chez soi et dans un moindre effort, les échanges avec les autres s’amenuisent. Les écrans s’intercalent et se glissent partout, menant toujours plus à la séparation. Prenons l’exemple d’un café où aujourd’hui il n’est pas rare de voir des gens seuls avec leur ordinateur portable ou leur téléphone à une table. Ce lieu qui, auparavant, était celui de la convivialité se transforme peu à peu en espace où chacun est dans sa bulle. Les échanges se font plus rares ainsi que les éclats de rire. Il suffit de regarder certains groupes de jeunes adolescents qui sont les uns à côté des autres mais tous absorbés par leur téléphone portable. Cela attaque directement le lien à l’autre car les échanges d’idées, les confrontations n’ont plus lieu ; ou alors à distance et de manière anonyme sur des réseaux sociaux. Les liens se tissent et se détissent aussi vite que la technologie progresse et accélère notre rapport au temps. Ayant toujours l’impression qu’il est possible de choisir une alternative, une autre amie, une autre paire de chaussures ou encore une autre série, on ne s’engage plus dans le moyen terme. On passe rapidement d’une envie à une autre, et la frustration ne doit surtout pas être éprouvée. 

Le temps est également une donnée à prendre en compte. L’urgence et la vitesse dominent. Le moindre contretemps est devenu source de panique générale. Les notions de productivité, d’efficacité ont envahi toutes les sphères, du monde de l’entreprise à l’enfance. Les moments de
repos doivent être rentabilisés, comme si la contemplation, le souffle, le vide effrayaient notre société aujourd’hui. Les enfants, une fois de plus, n’échappent pas à ce phénomène et bien souvent il est possible d’entendre des parents dire qu’il faut s’occuper intelligemment. Alors le samedi et le mercredi deviennent des journées marathon où peuvent s’enchaîner des cours les uns après les autres. De la maîtrise de plusieurs langues au match de foot en passant par la pratique d’un instrument, l’enfant ne doit pas s’ennuyer et doit briller ! Mais ce dernier a-t-il eu son mot à dire dans cette course effrénée? A-t-il eu le choix et s’épanouit-il dans ces différentes activités? Quand le parent n’est pas garant d’une harmonie et d’un équilibre pour l’enfant, tout est découpé et fragmenté, et la notion de choix totalement diluée voire oubliée. C’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui et auquel chaque enfant est confronté. Le “toujours plus” mène finalement à une insatisfaction permanente, “zapper” dans l’espoir de trouver toujours mieux. 
Il semble alors urgent de guider nos enfants et de leur permettre de faire preuve de discernement face à cette société et d’éviter ces processus délétères.

Revenir à une certaine sobriété est nécessaire afin de les protéger du débordement, de l’écœurement. Retrouver le sens de la mesure semble indispensable. Les temps de repos, de vacuité doivent retrouver leur valeur. Rêver, imaginer, jouer, tout cela ne peut émerger que si ces temps existent encore. A nouveau, les adultes doivent tenter de sortir de cette logique entrepreneuriale qui touche même les enfants. Non, ce n’est pas la productivité qui doit devenir la valeur essentielle dans l’éducation et dans le développement du jeune être humain en devenir. 
Certes, les enfants doivent pouvoir à nouveau profiter d’espaces où les rencontres sont possibles, où ils peuvent échanger, construire avec les autres et même expérimenter le fait de ne pas toujours être d’accord. C’est bien le positionnement des adultes qui permettra de laisser place aux liens et de travailler cette notion. Chacun doit tenter d’agir à son niveau et c’est une manière d’être que nous devons transmettre et non une manière d’avoir. Dans un parc, dans une salle d’attente, c’est en présence les uns des autres que nous devons nous positionner. Attendre avec son enfant c’est une occasion de plus d’inventer une histoire, de l’écouter ou encore de lui lire une histoire. Ou tout simplement attendre l’un à côté de l’autre en regardant autour, en observant attentivement le monde extérieur. C’est là, dans cet invisible et indicible espace-temps que se tissent les fils de l’humanité. Alors ne nous coupons pas définitivement les uns des autres.
Certains endroits proposent des activités où chacun peut exprimer ce qu’il est, avoir une place et où le regard attentif des adultes suffit à poser un premier cadre. C’est exactement ce genre d’initiative qu’il faut pouvoir investir. Permettre à chacun d’entrer en relation, laisser croître son propre imaginaire et le mêler à celui des autres doit être à nouveau réfléchi. Et heureusement certaines associations tentent de recréer ce lien en organisant des fêtes de quartier, des ateliers ouverts à tous ou encore des débats et réunions où chacun peut s’exprimer. Mais ces initiatives restent encore trop à la marge et bien souvent peu soutenues.
Laissons place à l’expérimentation, au lien et au jeu si l’on désire que les enfants puissent cultiver le jardin de leur imaginaire. Grandir auprès du vivant, au sein d’un espace riche et multiple peut peut-être amener à développer un regard plus attentif, et à avoir des égards vis-à-vis de ce dernier. De cette séparation trop souvent observée entre l’humain et le monde qui l’entoure, passons à une tentative de compréhension et à une certaine proximité. Laissons les enfants côtoyer et observer un environnement en vie et pluriel, qui offre un potentiel à chacun pour tenter d’interagir et de forger peu à peu une façon d’être au monde. Il est donc temps de se sentir concerné et de mettre en œuvre une nouvelle façon d’être.


Pour l’humain en devenir, l’événement fondateur serait donc l’acceptation de la réalité. Par le jeu, l’imagination, le jeune humain en devenir tente de s’accommoder de cet environnement extérieur. Apparaît alors la notion d’espace potentiel. Pour Winnicott et pour d’autres, il est clair que cette aire s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’Homme. Mais il y a bien plusieurs conditions à l’émergence de cet espace : un temps qui permette d’ancrer le vécu et de le transformer en expérience, un espace non saturé, propice à l’imagination et enfin un étayage collectif qui permette d’avoir confiance pour s’ouvrir à de nouvelles expériences. 
C’est bien l’orientation de chacun, au sein d’une communauté éducative élargie, qui fera entrer l’enfant dans un échange fécond et qui lui donnera de la place. Afin de donner du sens à ce qui nous entoure et aux différentes situations, la créativité et le jeu sont deux dimensions à défendre.
À travers des espaces collectifs et une véritable ouverture des êtres à l’échange et à la sensibilité, il semble possible de se relier à nouveau. Que se tisse à nouveau la trame d’une histoire commune où le dialogue et la compréhension reprennent toute leur place. Ce tissage demande des efforts, mais il est grand temps d’en faire.

Références

1 Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS.
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Articles Compréhension et incompréhension Découverte et incertitudes Ethique du genre humain

Affronter les futurs incertains

chèvre incertitudes
Chèvre des montagnes rocheuses | source inconnue

Incertitudes 

La perspective d’un futur incertain nous met face aux limites d’une existence assimilée à un rôle social. En restant figé sur un métier, ou sur des objectifs matériels, on découvre que lorsqu’ils cessent d’exister, ou qu’ils risquent de cesser d’exister,ce que l’on pensait être des racines solides est potentiellement très vite déraciné. 

Aujourd’hui, il faut bien se le dire, l’incertitude face au futur est telle que bien qu’en tentant de prendre en compte tous les éléments, toutes les variables, climatiques, économiques, sociales, politiques possibles et en considérant toutes les options pour notre orientation, on finit par se rendre compte que le futur est réellement incertain. Même en s’orientant pour vivre avec l’autonomie alimentaire, en pleine nature, dans un bunker, en communauté, rien ne nous garantit finalement une réelle stabilité, sécurité pour notre futur ou celui des prochaines générations.

Parmi les facteurs plus ou moins incertains à effets potentiellement dramatiques, les points listés ci-dessous sont ceux qui pourraient avoir le plus d’impact, si l’on se base entre autres sur les scénarios du GIEC1GIEC : Groupe International d’experts de l’Évolution du Climat, et notamment le RCP 8,52Le scénario 8,5 correspond à un scénario où aucun effort sur les émissions des gaz à effet de serre n’est réalisé et où la croissance de la consommation énergétique est la même aujourd’hui, jusqu’en 2050., ou encore le rapport Meadows sur les limites à la croissance. À aucun moment n’est affirmé ici que nous suivrons ces scénarios, ou encore que ces modélisations sont exactes car prédire l’avenir avec des modèles mathématiques a très certainement des limites. Mais tout de même, prendre en compte ces données peut nous éclairer sur ce qui pourrait possiblement advenir. Sans compter sur le fait que les cris d’alarme de nombreux scientifiques se multiplient, mais que les implications sous-jacentes qu’ils amènent sont très rarement discutées3« Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer » – 10/12/2020 –   lemonde.fr –  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/10/que-les-decideurs-politiques-ouvrent-le-debat-sur-l-effondrement-de-la-societe-pour-que-nous-puissions-commencer-a-nous-y-preparer_6062912_3232.html

L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » 20/02/2020 – lemonde.fr –https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html
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Cette liste est loin d’être exhaustive et pourrait aussi inclure bien d’autres incertitudes : économiques, sociales ou encore politiques… 

Hausse des températures4Le problème n’est pas tant la hausse des températures mais la vitesse à laquelle le changement se produit : l’augmentation précédente de température la plus rapide dans les 800 000 dernière années a été de +1°C, on se dirige dans le cas du RCP 8,5 vers un changement 10 fois plus rapide. :
+3°C à +5°C degrés de moyenne globale avant 2100 – GIEC, soit sur les continents +5°C à +7°C

Conséquences directes de la hausse des température :
– Incapacité des écosystèmes à s’adapter et à se déplacer assez vite. Les années de sécheresse en France deviendraient la nouvelle norme (inutile de décrire l’impact sur l’agriculture, chute des rendements). On constate déjà aujourd’hui dans de nombreuses régions/pays la disparition d’essences d’arbres et une augmentation de la fréquence des feux de forêt'5Fôrêts victimes de la sécheresse : “Le changement climatique est 10 fois plus rapide que la capacité d’adaptation des espèces” – 18/09/2020 – Marianne.net https://www.marianne.net/societe/forets-victimes-la-secheresse-le-changement-climatique-est-10-fois-plus-rapide-que-la, alors que les températures ont seulement augmenté d’1°C depuis 1850-1900 (l’augmentation des températures n’est pas uniforme).

– Diminution de la quantité d’eau potable provenant des glaciers qui jouent le rôle de château d’eau de la planète. Le volume des glaciers risque de diminuer entre 30 et 70% d’ici à 21006Les glaciers alpins ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur volume depuis 1980 et pourraient voir leur volume régresser à nouveau de 30 à 70% d’ici à 2050 !
Inquiétudes sur la ressource en eau en montagne – 22/03/19 – La Revue l’Eau, l’Industrie, les Nuisances – https://www.revue-ein.com/actualite/inquietudes-sur-la-ressource-en-eau-en-montagne.

Impacts du changement climatique : Montagne et Glaciers – 16/11/2020 – ecologie.gouv.fr 
https://www.ecologie.gouv.fr/impacts-du-changement-climatique-montagne-et-glaciers

La « transfiguration » des Alpes, une « vision apocalyptique » du changement climatique – 01/02/2021 – lemonde.fr
https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/01/dans-les-alpes-une-vision-apocalyptique-du-changement-climatique_6068319_3244.html
. Raréfaction de l’accès à l’eau potable en perspective.

– Migrations massives liées au changement climatique et à de larges zones devenant difficilement vivables (montée des eaux, températures). Concernant seulement la montée des eaux, 10% de la population mondiale, soit près de 680 millions de personnes vivant près des côtes seraient menacés d’ici 2100 (Scénario RCP 8,5).

– Dans les 50 prochaines années, si l’on suit le scénario RCP 8,5 du GIEC, il est projeté7Future de la niche climatique humaine / Future of the human climate niche – 26/05/2020 – PNAS – (article pour les anglophones) https://www.pnas.org/content/117/21/11350
qu’un tiers de la population mondiale se retrouverait dans des zones avec des températures moyennes annuelles supérieures à 29°C (aujourd’hui 0,8% de la surface terrestre, zones principalement concentrées dans la région du Sahara).

– Ce sont les régions les plus pauvres qui seraient affectées. La niche de température propice à la vie humaine et les zones fertiles risquent de se déplacer plus en 50 ans qu’en 6000 ans.

– Les humains peuvent survivre dans des zones avec des températures élevées, mais seulement si l’air est suffisamment sec. Les chaleurs humides peuvent rapidement dépasser les capacités de refroidissement du corps humain. A partir de 2070, en Chine, en Inde et au Moyen-Orient, toujours dans le scénario RCP 8,5 du GIEC, plus d’un demi-milliard de personnes seraient touchées par des vagues de chaleurs humides pour lesquelles n’importe quel mammifère, même en bonne santé, ne peut survivre plus de 6h d’affilée.8Étude : Le golfe Persique pourrait connaître des chaleurs mortelles / Study: Persian Gulf could experience deadly heat – 26/10/2015 –  news.mit.edu.com – https://news.mit.edu/2015/study-persian-gulf-deadly-heat-1026 

La plaine du nord de la Chine menacée par des vagues de chaleur mortelles dues au changement climatique et à l’irrigation / North China Plain threatened by deadly heatwaves due to climate change and irrigation – 31/07/18 – nature.comhttps://www.nature.com/articles/s41467-018-05252-y

Boucles de rétroaction positive9La rétroaction est l’action en retour d’un effet sur sa propre origine, on parle d’une boucle de rétroaction positive dans ce cas précis car l’augmentation des températures vient faire fondre les couches du permafrost, et libérer progressivement des gaz à effets de serre (méthane, CO2), qui participent à leurs tours à faire augmenter les températures. Cette rétroaction vient donc impacter « positivement » l’origine de l’augmentation des températures. : Fonte du pergélisol10Le pergélisol (permafrost en anglais) désigne les sols dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de 2 ans., permafrost en anglais (estimée entre 30% et 99% d’ici 2100 du fait de l’augmentation des températures) avec la « bombe11Des centaines de milliards de tonnes de carbone sous la forme de CO2 et de méthane. » de méthane et de CO2 qu’il contient, et l’impact supplémentaire sur l’augmentation des températures. D’après le modèle ESCIMO, nous avons déjà atteint la température à partir de laquelle le pergélisol fond lentement et libère du méthane, et même si nous stoppions toutes nos émissions dès demain, les températures atteindraient 2,3 degrés supplémentaires en 2070 et continueraient d’augmenter pendant des siècles12Un modèle du système terrestre montre une fonte auto-entretenue du permafrost même si toutes les émissions de GES d’origine humaine cessent en 2020) +/ An earth system model shows self-sustained thawing of permafrost even if all man-made GHG emissions stop in 2020 – nature.com –  article pour les anglophones :  https://www.nature.com/articles/s41598-020-75481-z. N’oublions pas les bactéries qu’il renferme et qui pourraient faire passer le Covid-19 pour un simple éternuement13Russie, un enfant meurt à cause de l’anthrax libéré par la fonte des sols gelés. 02/08/2016 – leparisien.fr –https://www.leparisien.fr/faits-divers/russie-un-enfant-meurt-a-cause-de-l-anthrax-liberee-par-la-fonte-des-sols-geles-02-08-2016-6011361.php.

Pic « tous pétroles14Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu en 2008 et son extraction est en baisse depuis cette année. Le pic tous pétrole aura lieu d’ici 2025. Pour ralentir ce pic, il faudrait multiplier la production du pétrole de schiste au moins par 3. Or le pétrole de schiste continue de perdre de l’argent aux États-Unis. Source : A.I.E. Agence internationale de l’énergie. » : il  serait imminent et l’approvisionnement en pétrole menace de décliner rapidement d’ici à 203015Étude du Think tank : Shift Project : Déclin de l’approvisionnement de L’UE en pétrole d’ici 2030. – https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf

L’europe risque de manquer de pétrole d’ici à 2030 – 23/06/2020 – lemonde.fr-
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/06/23/l-europe-risque-de-manquer-de-petrole-d-ici-a-2030_6043842_3234.html
. Et alors que la demande continue d’augmenter, elle risque de dépasser l’offre disponible avant même le déclin de l’approvisionnement. 

– De nombreux régimes se maintiennent en place grâce à la production pétrolière, on peut se demander comment ils réagiront une fois ces ressources épuisées (exemple : Russie), alors que bien des guerres ont éclaté pour son contrôle (Irak, Libye etc.)

– Le pétrole constitue 70% de la consommation énergétique du secteur agricole en France. 

Ces différents constats ont pu être croisés et regroupés afin de pouvoir les mettre en perspective, notamment pour alerter l’humanité quant à leurs conséquences. 

Parmis les cris d’alarmes des scientifiques, celui du rapport Meadows Les limites à la croissance dans un monde fini (1972, réactualisé en 2012, et prenant en compte les phénomènes précédents). dont nous suivons avec une effroyable précision les courbes16Evaluation des données du modèle World3 avec des données empiriques – Gaya Branderhor/Harvard https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/37364868/BRANDERHORST-DOCUMENT-2020.pdf?sequence=1
traduction française disponible ici
de son modèle “Business as usual” . Ce rapport indique qu’à partir de 2030, la population mondiale cesserait d’augmenter pour venir s’écrouler d’un demi-milliard par décennies jusqu’en 2100. La cause principale ? Les famines.

sol gelé
Photographie d’un pergélisol | source

Comment s’orienter ?

Faut-il s’affoler ?
Faut-il alors changer d’orientation, choisir un autre métier, une autre activité ? Se préparer aux éventualités ? Vite s’armer ? Aller militer ? Vivre en communauté ? Changer toutes ses habitudes ?

Est-ce que tout cela a du sens si tous nos efforts risquent finalement d’être insuffisants face à la quantité et variété d’épreuves possibles que risque de nous réserver le futur ? 

Mais alors faut-il à l’opposé continuer sur notre trajectoire, profiter pendant qu’on le peut et s’adapter lorsque les évènements ne nous laisseront clairement plus le choix ?

Ce qui nous est assez clairement demandé, c’est de commencer à intégrer ces possibilités et de faire des choix qui prennent en compte les incertitudes du futur, tout en acceptant que finalement rien ne garantisse que nos choix seuls suffisent à nous préparer.

C’est pourquoi il est impératif que nous continuions à vivre, à préserver le souffle de la curiosité, de l’art, de la vie poétique… 

Prendre une telle direction nécessite d’être orienté au-delà de la simple survie. Il ne s’agit pas simplement de préserver la planète car elle nous survivra de très loin, ni seulement de permettre à nos enfants de survivre, mais il s’agit de garder notre dignité et celle des futures générations.

La nécessité de se relier et de trouver des modèles

« L’être humain sans liens manque de totalité. Il ne peut atteindre la totalité que par l’âme, et l’âme ne peut exister sans son autre côté qui se trouve toujours dans un « vous ». La totalité est une combinaison de Je et de Tu et ceux-ci se révèlent être des parties d’une unité transcendante dont la nature ne peut être saisie que symboliquement (…) 
Carl G. Jung : Volume 16 des œuvres complètes.

Comment ? Par où commencer ? 

L’être humain et sa quête de sens ne peuvent advenir qu’à travers lui-même, seul, comme s’il était un système fermé, c’est-à-dire séparé du reste du monde et des êtres.

On observe aujourd’hui une surconsommation des méthodes pour s’améliorer, trouver le calme, la paix, le bonheur, penser positivement, changer ses émotions, etc. Mais le développement personnel, la recherche de la réalisation de soi, la prétendue quête de spiritualité sont souvent des manières de nourrir ses propres illusions. 
Plus on vise le développement personnel et plus il finit « étrangement » par nous échapper17 Il n’est pas impliqué  ici que toute pratique/recherche visant à travailler certains aspects de soi est néfaste ou inutile, bien au contraire, mais qu’elle n’est pas une fin en soi : sinon elle peut risquer d’aboutir à une rigidité ou inversement et plus souvent à la surconsommation superficielle de matériaux, livres, enseignants, stages en tous genre…
Le sens ne réside pas dans sa propre tête, ou ne nous apparaîtra pas dans nos rêves ou même à travers une vision si nous méditons suffisamment longtemps ou à la suite d’une pratique intense de yoga. 

De ce fait, nous ne pouvons espérer trouver le sens par nous-mêmes bien qu’il ne puisse naître qu’en nous-mêmes. Nous avons besoin d’être en relation directe avec les autres.
Victor Frankl appelle cette caractéristique constitutive “l’auto-transcendance de l’existence humaine”. Elle dénote le fait que l’être humain pointe toujours, et est dirigé vers quelque chose ou quelqu’un d’autre que lui-même, que ce soit un sens à accomplir ou un autre être humain. « Plus on “s’oublie soi-même” – en se donnant à une cause à servir ou à une autre personne à aimer – plus on est humain et plus on s’actualise ». S’actualiser ici, c’est actualiser le sens en soi, à travers les épreuves, les rencontres, nos actions quotidiennes, nos choix. Ce n’est pas une simple étape à passer, mais plutôt un cheminement qui amène une certaine confiance face à la vie et à nos choix.

encre lignes, tâches
Encre de Chine | Camille Cosson

La limite de nos capacités intellectuelles,  l’émergence d’un sens

« La moindre chose qui a un sens vaut plus dans la vie que la plus grande des choses qui n’en a pas »
Carl G. Jung 

Victor Frankl était un psychiatre ayant passé 3 ans prisonnier dans des camps de concentration nazis.

Selon lui, les plus aptes à survivre étaient les prisonniers qui avaient une tâche à accomplir après leur libération. Connaître le « pourquoi » de son existence permet de supporter presque tous les « comment ». 

Mais le « pourquoi » dépasse souvent nos capacités intellectuelles, il nous faut donc apprendre à supporter notre incapacité à saisir le sens inconditionnel de la vie en termes rationnels. 

Il faut pouvoir passer par un processus, un cheminement, dont une des étapes préliminaires peut être appréhendée par la notion japonaise du Misogi, avant de pouvoir saisir le « pourquoi »  et qu’un sens émerge.

Ce terme japonais, tel qu’il est vu par le Res0, donne certaines clés pour faire face à cette épreuve : le Misogi, ici est en lien avec l’acceptation de ses propres impuissances, contradictions, par le travail de l’ascèse, qui permet de lâcher le superflu et de transformer la souffrance afin de la rendre constructive. 

A travers les situations de vie, notamment celles qui refusent de rentrer dans les schémas habituels ou préétablis, si notre rationalité finit par s’avouer vaincue, quelque chose d’autre peut émerger. En se confrontant à de telles situations et en se soumettant à la « tension » des choix impossibles qu’elles sous-tendent, par un lâcher-prise et une écoute, la vie finit par nous parler. Ce processus se prolonge à toutes les étapes de la vie, selon les épreuves rencontrées et les âges parcourus. 

Ici, il n’est surtout pas sous-entendu qu’il ne faut pas savoir trancher et prendre les décisions. Mais trancher en saisissant ses propres limites et l’impuissance de nos préconceptions, de notre mental. 

Il s’agit de le faire suffisamment pour pouvoir s’orienter autrement. Bien sûr, on se trompera, et c’est nécessaire, mais au fur et à mesure un dialogue pourra s’instaurer, car nous ne serons plus hypnotisés par notre propre pensée et pourrons ainsi intégrer des variables extérieures à notre propre construction mentale et plus difficiles à mettre dans nos cases préconçues.

Parfois, le sens de nos actes ne nous apparaîtra peut-être que bien plus tard, mais au fur et à mesure que ce dialogue émerge en conscience, il devient possible d’écouter la vie, de pouvoir finalement dialoguer un peu plus avec elle.

Confiance, solidarité et valeurs partagées

« C’est facile d’être un idéaliste naïf, c’est facile d’être un cynique réaliste. C’est une chose bien autre que de n’avoir aucune illusion mais de continuer à porter la flamme intérieure. »
Marie-Louise von Franz


Centrer sa vie sur la survie est sans doute l’erreur de la « philosophie survivaliste » qui n’intègre pas suffisamment la globalité de l’existence.

Si l’on base sa vie sur l’anticipation « du pire », on ne fera que vivre dans cette anticipation. 
C’est pourquoi il vaut mieux rappeler à soi un futur où malgré des épreuves, on fera du mieux que l’on peut pour les affronter de la manière la plus juste possible. Peu importe la forme que ce futur prendra, c’est la confiance en notre capacité à nous adapter, à toujours nous relever et à nous entraider autour d’un idéal et de valeurs communes qui permettra de dépasser la peur, les surréactions ou l’abattement. 

À propos de l’importance de valeurs partagées dans les différences

Une vision commune, un objectif commun peut rassembler, mais si après son accomplissement il ne reste que peu de liens réels et profonds entre ses acteurs, de liens autour d’une façon similaire d’envisager la vie, d’une cohérence autour des prises de décisions, autour d’intérêts et de valeurs partagées mais surtout d’un accord commun sur ce qui doit être au centre, alors l’ensemble s’effondre.

Ici n’est pas impliqué que chacun doit être dans un moule exact et qu’aucun conflit ne peut exister. Or on peut constater que c’est une erreur importante que font certains éco-lieux autour de la « transition ». Des personnes de tous les horizons se rassemblent pour « vivre ensemble », « être finalement heureuses », « construire ensemble » etc. Les décisions sont prises de manière collective, les avis de tous sont pris en compte, car on cherche à s’accepter dans ses différences, on utilise même la communication non violente pour ne pas heurter les sensibilités de chacun. Mais dans ce climat apparemment parfait règne un grand flou et de vives tensions. Il y est difficile de prendre les décisions importantes. Il n’y a pas de centre suffisamment fédérateur et solide. D’autant plus si ce centre est basé sur l’avoir et le matériel, plutôt que sur l’être et le savoir être ensemble.  
Le centre constitue le cœur et la fondation de ce qui portera les choix et les actions. 

Dessin pour le storyboard du film Dreams, 1990 | Akira Kurosawa,

Les données énumérées au début de cet article traduisent une tentative de trouver des informations qui puissent aider à saisir une partie des enjeux de la situation actuelle, pour essayer de comprendre dans quelles directions le monde se dirige et pouvoir s’orienter en conséquence.

Il n’est pas aisé de trouver des repères auxquels se fier. Mais peu importe à quel âge, que ce soit une fois des études bien entamées ou dans la sécurité d’un « bullshit job18Bullshit jobs est une expression américaine signifiant : « emplois à la con » désignant des emplois inutiles, absurdes, superficiels et vides de sens. Le terme a été popularisé par l’anthropologue américain David Graeber.
David Graeber : « Les “bullshit jobs”  se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies » – lemonde.fr https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/11/david-graeber-les-bullshit-jobs-se-sont-multiplies-de-facon-exponentielle-ces-dernieres-decennies_5353406_3234.html
», la prise de conscience que de grands bouleversements risquent de venir bousculer l’avenir confronte notre rôle social à la nécessité de faire des choix responsables dans un monde encore le nez dans le guidon, et par là même, à trouver des moteurs d’actions pour ces choix.

Peu importe ce qui se profile, les futurs incertains peuvent constituer une opportunité, nous aider à nous recentrer sur ce qui est essentiel, et à nous y réenraciner. Ce faisant nous pourrions en ressortir plus fort, et ainsi faire face avec plus de ressources aux éventuels aléas à venir, quels qu’ils soient ….

Références

1 GIEC : Groupe International d’experts de l’Évolution du Climat
2 Le scénario 8,5 correspond à un scénario où aucun effort sur les émissions des gaz à effet de serre n’est réalisé et où la croissance de la consommation énergétique est la même aujourd’hui, jusqu’en 2050.
3 « Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer » – 10/12/2020 –   lemonde.fr –  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/10/que-les-decideurs-politiques-ouvrent-le-debat-sur-l-effondrement-de-la-societe-pour-que-nous-puissions-commencer-a-nous-y-preparer_6062912_3232.html

L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » 20/02/2020 – lemonde.fr –https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html
4 Le problème n’est pas tant la hausse des températures mais la vitesse à laquelle le changement se produit : l’augmentation précédente de température la plus rapide dans les 800 000 dernière années a été de +1°C, on se dirige dans le cas du RCP 8,5 vers un changement 10 fois plus rapide.
5 Fôrêts victimes de la sécheresse : “Le changement climatique est 10 fois plus rapide que la capacité d’adaptation des espèces” – 18/09/2020 – Marianne.net https://www.marianne.net/societe/forets-victimes-la-secheresse-le-changement-climatique-est-10-fois-plus-rapide-que-la
6 Les glaciers alpins ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur volume depuis 1980 et pourraient voir leur volume régresser à nouveau de 30 à 70% d’ici à 2050 !
Inquiétudes sur la ressource en eau en montagne – 22/03/19 – La Revue l’Eau, l’Industrie, les Nuisances – https://www.revue-ein.com/actualite/inquietudes-sur-la-ressource-en-eau-en-montagne.

Impacts du changement climatique : Montagne et Glaciers – 16/11/2020 – ecologie.gouv.fr 
https://www.ecologie.gouv.fr/impacts-du-changement-climatique-montagne-et-glaciers

La « transfiguration » des Alpes, une « vision apocalyptique » du changement climatique – 01/02/2021 – lemonde.fr
https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/01/dans-les-alpes-une-vision-apocalyptique-du-changement-climatique_6068319_3244.html
7 Future de la niche climatique humaine / Future of the human climate niche – 26/05/2020 – PNAS – (article pour les anglophones) https://www.pnas.org/content/117/21/11350
8 Étude : Le golfe Persique pourrait connaître des chaleurs mortelles / Study: Persian Gulf could experience deadly heat – 26/10/2015 –  news.mit.edu.com – https://news.mit.edu/2015/study-persian-gulf-deadly-heat-1026 

La plaine du nord de la Chine menacée par des vagues de chaleur mortelles dues au changement climatique et à l’irrigation / North China Plain threatened by deadly heatwaves due to climate change and irrigation – 31/07/18 – nature.comhttps://www.nature.com/articles/s41467-018-05252-y
9 La rétroaction est l’action en retour d’un effet sur sa propre origine, on parle d’une boucle de rétroaction positive dans ce cas précis car l’augmentation des températures vient faire fondre les couches du permafrost, et libérer progressivement des gaz à effets de serre (méthane, CO2), qui participent à leurs tours à faire augmenter les températures. Cette rétroaction vient donc impacter « positivement » l’origine de l’augmentation des températures.
10 Le pergélisol (permafrost en anglais) désigne les sols dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de 2 ans.
11 Des centaines de milliards de tonnes de carbone sous la forme de CO2 et de méthane.
12 Un modèle du système terrestre montre une fonte auto-entretenue du permafrost même si toutes les émissions de GES d’origine humaine cessent en 2020) +/ An earth system model shows self-sustained thawing of permafrost even if all man-made GHG emissions stop in 2020 – nature.com –  article pour les anglophones :  https://www.nature.com/articles/s41598-020-75481-z
13 Russie, un enfant meurt à cause de l’anthrax libéré par la fonte des sols gelés. 02/08/2016 – leparisien.fr –https://www.leparisien.fr/faits-divers/russie-un-enfant-meurt-a-cause-de-l-anthrax-liberee-par-la-fonte-des-sols-geles-02-08-2016-6011361.php
14 Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu en 2008 et son extraction est en baisse depuis cette année. Le pic tous pétrole aura lieu d’ici 2025. Pour ralentir ce pic, il faudrait multiplier la production du pétrole de schiste au moins par 3. Or le pétrole de schiste continue de perdre de l’argent aux États-Unis. Source : A.I.E. Agence internationale de l’énergie.
15 Étude du Think tank : Shift Project : Déclin de l’approvisionnement de L’UE en pétrole d’ici 2030. – https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf

L’europe risque de manquer de pétrole d’ici à 2030 – 23/06/2020 – lemonde.fr-
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/06/23/l-europe-risque-de-manquer-de-petrole-d-ici-a-2030_6043842_3234.html
16 Evaluation des données du modèle World3 avec des données empiriques – Gaya Branderhor/Harvard https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/37364868/BRANDERHORST-DOCUMENT-2020.pdf?sequence=1
traduction française disponible ici
17  Il n’est pas impliqué  ici que toute pratique/recherche visant à travailler certains aspects de soi est néfaste ou inutile, bien au contraire, mais qu’elle n’est pas une fin en soi : sinon elle peut risquer d’aboutir à une rigidité ou inversement et plus souvent à la surconsommation superficielle de matériaux, livres, enseignants, stages en tous genre…
18 Bullshit jobs est une expression américaine signifiant : « emplois à la con » désignant des emplois inutiles, absurdes, superficiels et vides de sens. Le terme a été popularisé par l’anthropologue américain David Graeber.
David Graeber : « Les “bullshit jobs”  se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies » – lemonde.fr https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/11/david-graeber-les-bullshit-jobs-se-sont-multiplies-de-facon-exponentielle-ces-dernieres-decennies_5353406_3234.html
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Cycle du guerrier – partie 6 : Quel modèle de guerrier pour le 21ème siècle ?

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Quel modèle de guerrier pour le 21ème siècle ?

A chaque époque et dans chaque civilisation se trouvent des modèles de guerrières et guerriers pacifiques, lettrés et poètes, en quête du sommet d’eux-mêmes pour le bien de tous. Particulièrement pour cette époque du XXIème siècle, c’est par l’engagement complémentaire d’hommes et de femmes dans cette voie qu’un modèle pourra effectivement émerger. Le parcours qui suit appelle cette union des polarités. 
A chaque fois, ces modèles marquent leurs contemporains et les générations suivantes par leurs exemples de courage et de valeurs morales. Aujourd’hui, comme avant, ils sont présents, mais qui sont-ils ? Les sportifs, acteurs ou explorateurs, vantés comme modèles, sont-ils les nouveaux guerriers du 21ème siècle ? Parmi eux, il y en a, mais ce qui est mis en avant de leur vie est avant tout leurs performances physiques, psychiques ou mentales, ainsi que l’objet de leurs conquêtes et trop rarement leur cheminement et la construction de leurs engagements. Ainsi d’authentiques modèles de guerriers peuvent être voilés sous cet aspect et adulés sur des aspects mineurs d’eux-mêmes, créant la confusion et le doute chez celles et ceux qui pourraient s’en inspirer.

Les faux modèles de héros 

La notion de héros évolue en permanence, tout au long de l’Histoire. Les différentes périodes transforment peu à peu ce héros et sa perception évolue à l’image de la société. Ainsi le 21ème siècle propose de nombreuses figures de héros et d’anti-héros et multiplie les possibilités d’identification ne facilitant pas forcément un choix éclairé.
D’autre part, notre époque a la possibilité d’imposer au quotidien et pour tous, à travers les myriades d’écrans, de faux héros. Par la manipulation des symboles et le matraquage des images, il est implicitement supposé qu’il est possible de se rapprocher de ces faux héros en ayant la même voiture, le même parfum, les mêmes vacances, la même façon de vivre, etc. Une illusion basée sur l’avoir et la reconnaissance sociale, gages d’une vie qualifiée de réussie.
La manipulation ne s’arrête pas là. Le monde marchand, aidé par les médias devenus universels, a créé aussi une autre forme de faux héros qui tire sa « force » et son « originalité » de sa banalité et de son indifférence à distinguer ce qui est juste ou faux, bien ou mal. Et gare à ceux qui osent encore faire ce genre de distinction. On a vite fait de leur apposer l’étiquette « manichéiste ». D’où par exemple la grande difficulté à clarifier ce qui est souhaitable ou non concernant l’état du monde en cours et à venir. A la longue, la promotion du modèle de faux héros justifie les pires acceptations et les défaites morales. On est sommé de s’adapter et de se fondre toujours plus dans un moule.
Qui sont ces faux héros ?
On peut citer certaines stars du ballon, du show bizz et de la politique. Ce n’est pas exhaustif…

Les conséquences de l’acceptation de ces faux modèles

Petit à petit, les plus faibles intérieurement capitulent de l’intérieur allant jusqu’à déléguer à d’autres ou à un système la capacité de faire des choix car ils n’ont pas ou plus de conviction propre. Ce positionnement à l’opposé de celui du guerrier pacifique, lettré et poète est nommé par Hannah Arendt « homme de masse ». Ni les conditions de vie, ni le niveau social, ni le niveau d’intelligence sont gages d’immunité envers cet état d’homme de masse.

Diamétralement opposés à ce positionnement, Catherine Vallée dans son livre1Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999. cite l’histoire des choix de deux petits paysans : vers la fin de la seconde guerre mondiale ils furent appelés sous le drapeau S.S et refusèrent de signer. Condamnés à mort, ils furent exécutés. Mais ils écrivirent, le jour de leur exécution, une dernière lettre à leur famille : « Nous préférons mourir plutôt que de charger notre conscience d’un poids aussi terrible. Nous savons quels sont les ordres qu’exécutent les S.S. ». La situation de ces gens qui, sur le plan pratique, ne faisaient rien contre quiconque, était très différente de celle des conspirateurs. Ils avaient gardé intacte la faculté de distinguer le bien et le mal. 

Cette longue introduction avant d’aborder le sujet principal se justifie par la nécessité de clarifier le contexte particulier de notre époque et d’en déduire que la voie du guerrier pacifique, lettré et poète est un chemin qui ne va pas de soi. 
Paradoxalement, notre « mondialité2Terme utilisé par Edouard Glissant, poète romancier et philosophe, né en 1928. », avec ses outils de communications, rend accessibles et comparables les modèles de guerriers de l’histoire passée et partout dans le monde, comme jamais auparavant. 
Pour ce 21ème siècle on a rajouté au modèle de guerrier lettré et poète la notion de pacifique. Ce guerrier pacifique représente un paradoxe non seulement assumé mais revendiqué. La « guerre » menée est essentiellement pour la paix. Une paix cherchée à l’intérieur comme dans l’environnement tout autour. Si l’aspect pacifique ne trouvait pas sa place du temps d’Ulysse, il commence à poindre avec Arthur ou chez les samouraïs et s’impose avec le 20ème siècle. Nos capacités de destructions massives étant devenues ce qu’elles sont, la guerre devient synonyme de chaos et jamais de régénération. La paix devient constitutive de la quête du guerrier, pour autant elle n’est pas la recherche d’ordre à tout prix, trop souvent synonyme de répression. C’est un équilibre savant, une ligne de crête à suivre entre ordre et désordre, conflits et accords, liberté et devoirs, aventure et responsabilité. La vie du guerrier pacifique n’est donc pas un long fleuve tranquille. 
Les crises en boucle, commencées un peu avant l’arrivée du 21ème siècle, à la fois consolident et mettent à mal les modèles de faux héros. Et d’autres modèles plus en adéquation avec les caractéristiques du guerrier pacifique, lettré et poète commencent à être perçus même s’ils sont encore catalogués par la majorité des humains comme des signaux faibles.
Les guerriers pacifiques, lettrés et poètes aspirent à la fois à la condition de citoyen, d’être profondément honnête, de défenseur, d’aventurier héroïque et de sage. Ces personnes y aspirent seulement car elles savent qu’elles ne l’ont pas complètement. Et c’est ce « pas complètement » assumé qui est intéressant, car cela induit, sans jamais se résigner, une voie faite de persévérance et de courage pour s’améliorer et tenter d’agir positivement sur le monde. Au lieu de s’appuyer sur des individus précis, pour dévoiler des modèles de guerriers pour le 21ème siècle, il semble plus à propos de décrire les caractéristiques des épreuves à passer pour qu’une telle voie puisse s’actualiser aujourd’hui.

Le parcours qui va suivre s’appuie comme pour les guerriers précédents sur les trois grandes étapes qui sont la préparation, la mise à l’épreuve et le retour mais comme pour le guerrier des peuples premiers, les appellations ont été redéfinies afin d’être mieux adaptées aux circonstances actuelles : la métamorphose, l’essaimage en milieu incertain, la consolidation. Cela part du constat qu’à partir de la fin de la renaissance occidentale et le début de l’ère moderne, le statut de guerrier pacifique, lettré et poète déjà profondément remis en cause a été rejeté pour petit à petit disparaître, même s’il y a toujours eu quelques représentants. De ce fait, le 21ème siècle demande non seulement de repartir de zéro pour faire éclore une telle voie, mais aussi d’aller à contre-courant des modes de vie imposés (d’où la première étape de métamorphose). La métamorphose étant réussie, on passe alors à la deuxième grande étape, les épreuves, qu’on a renommée “l’essaimage en milieu incertain”. La première moitié du 21ème siècle est bien partie pour être une époque de crises, d’incertitudes et d’effondrements. Cela va demander aux guerriers d’être force de propositions et lanceurs de projets pour l’avenir, tout en ayant conscience que tout ce qui est entrepris peut facilement être balayé tant les conjonctions sont défavorables. Ils passent enfin à la troisième grande étape du parcours, le retour qu’on nomme ici “consolidation”, quand ils entreprennent et réussissent à boucler et faire converger en réseaux toutes les actions qu’eux-mêmes et d’autres guerriers ont entreprises. C’est cette convergence qui pourrait peut-être permettre à la fois la résistance et la résilience de ce retour si périlleux vers un tout autre monde… 

La métamorphose :

La première grande étape du parcours du guerrier du 21ème siècle n’est pas la préparation comme pour les guerriers précédents mais la métamorphose. Cela part du constat qu’aujourd’hui, sauf à de très rares exceptions, l’éducation, la culture et les rencontres du futur guerrier ne contribuent pas à le préparer mais bien souvent à l’éloigner de la voie du guerrier. Comme dans de nombreux romans de science-fiction, le jeune apprenti guerrier du 21ème siècle, vivant dans un environnement standardisé et contrôlé, fait « par hasard » des pas de côté et finit par s’interroger sur le sens de sa vie et les fondements du monde qui l’entoure.

neo et la  caverne
Néo, héros du film Matrix, se débranche de la matrice

Certaines prédispositions, plutôt que de la chance, vont l’amener à des lectures, des visionnages ou des rencontres atypiques qui vont le pousser à prendre du recul et à vérifier son degré de liberté intérieure. Sa première grande épreuve est celle de la lucidité, voir les choses comme elles sont et non comme il le désire ou comme on les enrobe. Passer cette épreuve, c’est accepter l’apparent isolement que cela crée autour de soi, car alors on ne se réfugie plus dans le moule des convenances pour y être protégé et reconnu. Et s’il arrive encore de rentrer dans ce moule, ce n’est jamais de façon soumise, inconsciente ou indifférente.

Pour celles et ceux qui passent cette première étape de lucidité, ils se retrouvent alors à contre-courant du flux dominant constitué par le monde marchand. La tentation simple est alors de se construire en opposition ou en rejet du courant majoritaire. Ce faisant, le processus de métamorphose se bloque et chaque guerrier, futur papillon, va rester à l’état de chenille, crispé et figé contre quelque chose. Ils n’ont à ce moment pas encore compris qu’une identité profonde ne se construit pas en créant des oppositions, mais plutôt en les résolvant. Leur nouvelle épreuve est de sortir des conflits stériles nés d’une éternelle insatisfaction en affrontant l’inconnu de ne plus compter sur les autres ou sur un système pour construire leur vie.

chorégraphie samurai
Samuraï, chorégraphie et mise en scène de Marie Pierre Genovese, 2018

Sans perdre leurs résolutions et leurs engagements, et à l’image d’un Nelson Mandela ou d’une Vandana Shiva, les guerriers sont alors amenés à chercher véritablement ce qui peut leur correspondre et les épanouir quelles que soient leurs conditions de vie extérieures. Leur épreuve est alors pour chacun de retrouver sa part poétique et avec, ses aspirations naturelles.

Vandana Shiva qui par son exemple représente bien un modèle de guerrière pacifique, lettrée et poète au 21° siècle 

Image tirée du site Pachamama Alliance

Dans un monde au mode de vie si déraciné des terroirs, de la terre et du naturel, où l’artificiel est devenu un monde à part entière, on peut proposer quelques conseils pertinents et salvateurs pour ré-enchanter sa vie, et y insuffler de nouveau la vie poétique. 
D’abord prendre du temps pour soi, pour se cultiver, pour examiner sa vie, le monde, et les autres. En parallèle, il est essentiel de mettre les pieds et les mains dans la terre ou/et la mer non comme une fin en soi mais comme un moyen pour ré-expérimenter le fait d’être enraciné. Cela demande de nombreuses répétitions, le passage des cycles du temps, pour petit à petit développer sa capacité à faire des liens (avec soi-même, avec les autres, avec la nature) où la tête, le cœur et les mains sont en phase. L’écoute, la sérénité, la réceptivité, la présence, la convivialité, l’altruisme, l’humour et d’autres valeurs morales sont invitées à croître.

On passe cette épreuve en constatant qu’on est devenu plus apaisé, plus tolérant et confiant envers la vie et le monde. L’émergence en soi de la vie poétique développe le sens du beau et une recherche esthétique en soi et dans toutes ses activités. La vie prend une certaine couleur, celle où la qualité prime sur la quantité, celle où le temps chronométré peut laisser la place à des moments hors du temps. Les convictions s’affirment sans avoir besoin d’être opposées. On entrevoit alors la possibilité d’intégrer la vie poétique à sa vie prosaïque, sans perdre pour autant la conscience du poids des principaux facteurs du désenchantement de la vie prosaïque : la machine-outil, la technocratie, la finance et la politique néolibérale.

S’opposer de front à ces quatre poids lourds (machine-outil, technocratie, finance et néolibéralisme) est stérile tant pour le moment ils règnent sans partage. L’épreuve suivante est d’apprendre à vivre avec eux et devenir le champion de “l’aïkido industriel, administratif, économique et politique”. Car à moins de se mettre volontairement en marge totale, côtoyer ces quatre ogres est inévitable. Comme Ulysse, mais à un autre moment du parcours, le guerrier du 21ème siècle doit se faire ami de Métis, la déesse rusée qui sait plus de choses que tout dieu ou homme mortel, nous précise Hésiode. Métis est aussi celle qui, vivant dans le ventre de Zeus, l’aide à discerner le bien du mal. Ce dernier point fait écho par exemple avec l’importance que les samouraïs donnent au hara (le ventre), et où et comment chercher des conseils pour faire les bons choix.
L’épreuve d’intégrer Métis dans son ventre clôt la première grande étape de métamorphose. Le « guerrier chenille » du 21ème siècle est devenu un « guerrier papillon » et peut s’envoler vers de nouvelles épreuves, celle de l’essaimage en milieu incertain.

Ulysse s’enfuyant du repaire de Polyphème sous son bélier

Attribué au Peintre de l’Embuscade – Lécythe à figures noires – Grèce, 590 avJC – Munich, collection des antiques

L’essaimage en milieu incertain :

Cette appellation « d’essaimage en milieu incertain » comme deuxième grande étape du parcours du guerrier du 21ème siècle est venue par analogie avec la connaissance des difficultés pour les apiculteurs à maintenir les ruches d’abeilles en bon état, et à faire essaimer les ruches, c’est-à-dire à former de nouvelles colonies même si tout est fait dans les règles. Des menaces globales planent sur les ruches sans qu’elles puissent s’en prémunir et ce malgré tous les soins et l’attention de l’apiculteur. Dans le parcours des guerriers du 21ème siècle, il en est de même quand ces derniers s’emploient à déployer une nouvelle vie qui fasse sens avec ses aspirations profondes. Les incertitudes, les risques d’effondrements et d’affrontements sont tellement importants et variés qu’ils doivent accepter que tout ce qu’ils entreprennent s’écroule avant même d’avoir commencé et plus tard, sans qu’ils n’en soit la cause. 

Les personnes concernées par ce positionnement sont amenées par les circonstances à faire preuve de particulièrement de détachement.
Elles ont aussi à trouver un équilibre à travers des égards aux êtres et à toutes choses. Cette attention accrue peut s’illustrer de plusieurs manières : être au service des autres et notamment des plus faibles, bâtir des projets dans une optique d’avenir qui fasse sens pour leurs proches mais aussi pour tout le vivant, ou encore être responsables en agissant positivement pour aujourd’hui, mais aussi pour toutes les générations à venir. 
Comme dans la quête arthurienne, elles peuvent penser qu’elles sont déjà arrivées à leur but quand, dans un domaine, elles commencent à être reconnues et aimées pour ce qu’elles font et créent. L’épreuve est alors de dépasser l’instinct grégaire de chefs de tribu et continuer leur parcours même si certains ne les comprennent pas ou ne les approuvent pas. Elles doivent d’autant plus le faire qu’elles sont conscientes des incertitudes qui planent quant à la pérennité de tout ce qui est entrepris.

source : journal du res0

Ayant dépassé l’épreuve de vouloir mettre tous ses oeufs dans le même panier et d’être aimé à n’importe quel prix, le modèle de guerrier assume la complexité et l’inconfort de mener plusieurs choses de front dans l’optique, pour reprendre l’image de l’essaimage, qu’au moins une de ses tentatives va fructifier et perdurer dans le bon sens. L’épreuve du misogi (celle d’aller au bout de ses contradictions) pointe à l’horizon. Intérieurement doit naître le besoin régulier d’un dialogue intérieur fécond, où les polarités s’harmonisent en tension dynamique, transformant la notion d’étrange et d’étranger en interlocuteurs privilégiés. Ainsi, les choses qui auparavant faisaient peur car toujours synonymes d’inconnu, deviennent des confidentes de choix. Même si l’efficacité dans les actions est en apparence moindre, il assume la diversité et le maintien des différents fronts qu’il a ouverts dans sa vie.

Le guerrier passe alors à l’étape de l’entraînement à la philosophie de “l’espérance responsable”, concept développé par l’historien et philosophe Hans Jonas et fondé sur le respect. L’originalité du respect ici, est qu’il concerne tout le vivant dans sa diversité, mais aussi sa possibilité de s’épanouir tel qu’il est pour toutes les générations à venir. Il ne remet pas en cause le futur de tout ce qui relève du vivant, mais modifie nos impacts, nos constructions, nos architectures, nos façons d’habiter le monde en conséquence. 

Il est, selon Hans Jonas, encore possible aujourd’hui de sauver et faire perdurer une partie des choses que l’humanité a impactées et menacées. C’est en cela que c’est une responsabilité teintée d’espoir. Le cœur a ici son importance, marié à un principe responsable. 
Il s’entraîne aussi à l’altruisme marié à la sobriété heureuse. Pour rappel, il est encore dans la phase d’essaimage en milieu incertain. A tout moment, un pan de ce qu’il entreprend peut s’effondrer et il doit être capable de renforcer, abandonner ou repositionner ses forces et son énergie selon les circonstances. Attention à la tentation du chant des sirènes et ce qu’elles peuvent faire miroiter. Développer des productivités dites rentables en s’appuyant sur une trop forte mécanisation et des prêts, compter sur des subventions dont on finit par devenir dépendant, s’engager politiquement pensant ainsi faciliter des démarches administratives, sont autant d’appels à se fourvoyer. S’y abandonner en pensant se sauver, c’est perdre alors son autonomie de choix et d’action. L’épreuve majeure en cas d’effondrement est l’humilité pour pouvoir recommencer quoi qu’il arrive.

La consolidation :

En acceptant que tout puisse s’effondrer sans pour cela qu’ils ne s’effondrent eux-mêmes, car ils savent qu’ils peuvent toujours recommencer, les guerriers du 21ème siècle ont passé les épreuves de la deuxième partie du parcours, celle d’essaimer en milieu incertain. Ils sont alors particulièrement résilients. Ils doivent inventer tout un monde à cette étape, non pas à partir de leur propre expérience, mais en puisant dans tous les modèles de guerriers et leurs parcours, dont ils ont pu prendre connaissance et s’imprégner. Ils savent aussi que ce qu’ils entreprennent doit faire sens avec ce que l’histoire éclaire. C’est le moment où ils peuvent prendre le risque de faire converger tout ce qu’ils ont entrepris. Lâcher prise et accepter que peut-être une vie ne suffit pas, ou que ce qu’ils ont bâtit n’est pas encore en phase avec l’histoire, constitue l’épreuve d’être ami avec le temps et ses cycles.

Vincent Van Gogh, La nuit étoilé,

The Museum of Modern Art, New York

Ce que le guerrier du 21ème siècle fait converger, il ne peut pas le faire n’importe comment. Il doit chercher à relier en boucle des connaissances et des pans d’activités de façon transdisciplinaire et dynamique (à l’image des atomes qui selon leurs liaisons créent des molécules particulières). Par les liaisons créées entre toutes ses composantes, (humaines comme matérielles) il cherche à faire émerger de nouvelles fonctions de résilience et résistance pour qu’un ensemble, véritable noyau d’une nouvelle civilisation, soit capable de se maintenir en équilibre avec des marges suffisamment élastiques pour supporter des crises et des bouleversements. Cette démarche demande au guerrier de pratiquer ce qu’Edgar Morin et avant lui Henri Laborit nomment « la pensée complexe ».

La pensée complexe, pour se mettre en œuvre, ne peut pas se cantonner à l’individu seul. Il faut des groupes de personnes avec des compétences et des savoirs différents et une volonté commune de se relier les unes aux autres sans pour autant chercher à convaincre ou à imposer ses points de vue. Le guerrier du 21ème siècle a donc à faire converger à la fois ses propres connaissances et activités, puis les siennes avec celles d’autres guerriers et guerrières et enfin vérifier que tout ceci est bien en phase avec ce que l’histoire demande à prendre en compte. Alors peut-être pourront s’entrevoir des voies de réformes en boucle et l’émergence d’un nouveau récit cohérent avec les enjeux du 21ème siècle. Ces voies ne seront probablement pas déployées à l’échelle de l’humanité, mais sur ce qu’on pourrait appeler des îlots reliés en réseaux.

Références

1 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999.
2 Terme utilisé par Edouard Glissant, poète romancier et philosophe, né en 1928.
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Dans les pas d’un géant : Ulysse from Bagdad

oeil dans la main Gibran
Le Monde Divin, Khalil Gibran en 1923.

Ulysse from Bagdad est un roman écrit par Eric-Emmanuel Schmitt et publié en 2008. L’auteur, qui dans ses romans comme ses pièces de théâtre sait si bien extraire ce qui relève de la quête et du sens dans la vie humaine, aborde deux sujets graves : la guerre et l’immigration clandestine. L’histoire, une fiction inspirée de faits réels et de l’Odyssée d’Homère, est celle de Saad Saad (“Espoir Espoir” en arabe et “Triste Triste” en anglais), un Arabe d’Irak d’une vingtaine d’années qui souhaite émigrer à Londres après la chute de Saddam Hussein. En effet, à partir de 2003 le chaos s’installe dans un pays qui peine à trouver son équilibre démocratique, et la vie quotidienne des Bagdadis est soudain hantée par la peur des attentats. Saad est confronté à la mort de plusieurs proches : Leila, sa fiancée, victime d’un missile tombé sur son immeuble ; son père, tué par erreur par les Américains ; Salma, « sa petite fiancée », sa nièce de six ans qui courait à travers Bagdad quotidiennement pour rassurer les femmes de la maison que Saad était toujours vivant ; Boub, son fidèle compagnon de voyage. Son périple est présenté comme la quête d’un avenir meilleur, symbolisé par l’Occident, et plus particulièrement par l’Angleterre, le pays d’Agatha Christie dont les romans, interdits sous le régime de Saddam Hussein, avaient fasciné Leila et Saad.

Tour de Babel, Bruegel L’Ancien, vers 1563, huile sur bois.

Des parallèles avec l’Odyssée d’Homère peuvent être décelés dans de nombreux passages1 Le voyage d’Ulysse est exploré plus en détail dans le Cycle du Guerrier – Partie 4 . Pour en souligner quelques-uns, la figure des Lotophages se retrouve dans la présence des 2 opiomanes et receleurs d’œuvres d’art qui permettent à Saad de quitter l’Irak; Saad crève l’oeil du Cyclope, un homme borgne à qui il doit échapper pour fuir le centre de détention à Malte; lorsqu’il échoue sur une plage de Sicile, il rencontre l’amour auprès d’une belle italienne, à l’image de Nausicaa; enfin l’idée de se cacher sous un mouton dans un troupeau est reprise lorsque Saad s’accroche au dessous d’un camion pour quitter l’Italie (Marques, 2014, p.44-46).

Le personnage de Saad est la grande force de ce roman, car sa persévérance face à l’infinité de défis auxquels il doit faire face surprend le lecteur chaque fois que Saad atteint une nouvelle destination. Le personnage créé par Schmitt reflète la réalité humaine, c’est-à-dire que l’identité de chacun a plusieurs facettes. Au fil des pages, des nouvelles épreuves rencontrées et de la famine, on comprend comment Saad (et tant d’autres) sombrent volontairement dans la clandestinité et finissent par devenir des déportés. En effet, ceux qui se lancent sur des barques en Méditerranée pour aller s’échouer en Europe ou au fond de l’eau, ont été déracinés dans leur propre pays et font ce voyage comme ultime recours. Le livre d’Éric-Emmanuel Schmitt « interroge la condition humaine, et surtout, le concept d’identité » (Marques 2014, p.42) et permet d’imaginer pourquoi ils abandonnent leurs pays, prennent le risque d’être traqués car sans-papiers, d’être réfugiés, arrêtés dans des camps, refoulés d’un pays qui représente l’espoir.

Pour rappeler rapidement le contexte géopolitique, avec le printemps arabe de 2011, on a vu s’embraser le nord de l’Afrique et une partie du Moyen Orient. En Occident, on nous fait croire que la raison principale des révoltes est l’émancipation des peuples envers leurs dictateurs, qui étaient cautionnés jusqu’à présent par nos démocraties. Or les principales raisons de ces révoltes sont la faim, le coût des aliments de base, l’absence de travail et le désespoir né de la certitude que dans ces pays, on ne peut plus vivre décemment.

Certains passages d’Ulysse from Bagdad (2008) donnent matière à réflexion. Ainsi, quand Saad fait une demande à l’ONU pour obtenir le statut de réfugié, il se heurte à l’orgueil des Occidentaux qui ont délivré l’Irak de la dictature et offert au peuple irakien la démocratie. Si les Irakiens ne savent pas recevoir un tel cadeau, l’Occident s’étonne de la nostalgie d’un peuple pour les heures plus paisibles de la dictature. Ainsi, on se sent empli d’incompréhension et de révolte devant la position qui est en fin de compte la nôtre, celle de l’Occident (Marques 2014, p.46). Même les atrocités subies par les compagnons de voyage de Saad ne suffisent pas à rentrer dans le club très sélect des réfugiés.

Et pour finir, il y a ces mots que nous livre un médecin français qui vient en aide aux sans-papiers, et qui remet même en cause l’Union Européenne : “Le problème des hommes, c’est qu’ils ne savent s’entendre entre eux que ligués contre d’autres. C’est l’ennemi qui les unit. En apparence, on peut croire que le ciment joignant les membres d’un groupe, c’est une langue commune, une culture commune, une histoire commune, des valeurs partagées ; en fait, aucun liant positif n’est assez fort pour souder les hommes ; ce qui est nécessaire pour les rapprocher, c’est un ennemi commun. Regardez ici, autour de nous. Au XIXème siècle, on invente les nations, l’ennemi devient la nation étrangère, résultat : la guerre des nations. Après plusieurs guerres et des millions de morts, au XXème siècle, on décide d’en finir avec les nations, résultat : on crée l’Europe. Mais pour que l’Union existe, pour qu’on se rende compte qu’elle existe, certains ne doivent pas avoir le droit d’y venir. Voilà, le jeu est aussi bête que cela : il faut toujours qu’il y ait des exclus.”Voici un discours qui frappe par la justesse de l’analyse et qui, figurant dans un roman publié en 2008, nous fait prendre conscience qu’aujourd’hui ce texte est encore plus que jamais d’actualité. Tout d’abord, il permet de comprendre à quel point reste encore dissimulé le rôle des différents acteurs à l’origine de cette vague migratoire qui, à l’inverse d’Ulysse qui tente de rentrer chez lui, pousse tant d’êtres humains à l’exil, reste encore en grande partie dissimulé. Enfin, on ferme ce livre avec la compréhension que, déracinés dans leur propre pays, beaucoup vont prendre le risque de partir vers l’inconnu, décrit comme un “eldorado” (Gaudé, 2006) pour conjurer la peur de la déportation. Ce risque encouru peut amener les concernés à perdre pied, et les difficultés sont tellement omniprésentes que la menace de devenir des “hommes de masse”2L’homme de masse, terme développé par Hannah Arendt après la seconde guerre mondiale, n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa rationalité le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité du système. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux. pointe à l’horizon, en particulier si le positionnement intérieur n’est pas suffisamment solide et préparé.

Steve Jobs
Une oeuvre réalisée par Banksy à Calais.
Bibliographie
  • Gaudé, Laurent (2006) Eldorado. Actes Sud.
  • Schmitt, Eric-Emmanuel (2008) Ulysse from Bagdad. Paris : Editions Albin Michel.

Références

1 Le voyage d’Ulysse est exploré plus en détail dans le Cycle du Guerrier – Partie 4
2 L’homme de masse, terme développé par Hannah Arendt après la seconde guerre mondiale, n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa rationalité le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité du système. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux.
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Mr GAGA, sur les pas d’Ohad Naharin

Danseur prodige et chorégraphe désormais emblématique de la danse contemporaine actuelle, Ohad Naharin est directeur de la Batsheva Dance Company. Reconnu et sollicité à travers le monde entier, il a été récompensé par de nombreux prix internationaux pour sa riche contribution au monde de la danse. Le documentaire Mr Gaga, réalisé par Tomer Heymann, nous fait découvrir en profondeur le parcours de ce personnage exceptionnel, en tant qu’artiste et en tant qu’homme.

Spectacle “Max” d’Ohad Naharin par la Batsheva Dance Compagny
Photo: Gadi Dagon

Lorsque l’on découvre les œuvres d’Ohad Naharin, interprétées par la Batsheva, on est époustouflé par leur beauté saisissante. Sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi, elles dégagent une poésie puissante, une sensualité hypnotique qui fait preuve d’une profonde sensibilité humaine. Ce sont des expériences esthétiques bouleversantes qui délivrent aux yeux du monde, comme une preuve, la beauté de ce qui peut être réalisé lorsque les volontés individuelles s’alignent au service d’une création poétique universelle. C’est en ce sens que le travail d’Ohad Naharin et de la Batsheva peut être mis en lien avec la Voie du guerrier lettré, pacifique et poète développée à travers le res’0.

Le documentaire nous montre que l’existence de ces œuvres est le résultat d’un long et difficile travail qui se situe à différents interstices : entre l’homme et l’artiste, entre le chorégraphe et les danseurs, et que cette alchimie donne naissance à un message universel de fond qui parle au-delà de la danse.

L‘homme et l’artiste : suivre sa voie, trouver sa voix

Spectacle “Max”, créé par la Batsheva Dance Compagny en 2007 et interprété ici par la GöteborgsOperans Danskompani.

Le chorégraphe qu’est aujourd’hui Ohad Naharin est le résultat d’une vie de recherche. Bien qu’il ait commencé à apprendre la danse tardivement et qu’il soit indéniablement doué, il lui aura fallu beaucoup de persévérance et plusieurs échecs pour évoluer dans la danse en restant fidèle à lui-même. C’est par exemple en dansant pour des chorégraphes comme Martha Graham ou Merce Cunningham qu’il réalisera que « mon corps ne peut pas étudier des outils, des mouvements, une chorégraphie, que je n’aime pas, avec laquelle je ne connecte pas ». C’est ici la nécessité de suivre sa propre voie qui s’exprime : une approche beaucoup plus instinctive commence à naître et bientôt son chemin de chorégraphe débute.

Là encore, les difficultés seront nombreuses : trouver sa voix d’artiste et la communiquer à ses danseurs nécessitera un travail de recherche et d’expression majeur. C’est en se confrontant à ces obstacles qu’il élabore la méthode Gaga, approche du mouvement aujourd’hui enseignée à travers le monde qui prépare les corps des danseurs et les rend disponibles en exploitant l’imaginaire intime de la sensation.

Le chorégraphe et les danseurs : s’aligner collectivement

Spectacle “Last work”, Ohad Naharin. Photo : Gadi Dagon .

L’intentionnalité, l’écoute intérieure et l’imagination dans le mouvement sont des paramètres indispensables qu’Ohad Naharin exige de ses danseurs, à qui il demande de ressentir plutôt que de faire. C’est un travail en profondeur qui demande aux danseurs de véritables efforts personnels. C’est pourquoi l’attitude créatrice vis-à-vis des difficultés, caractéristique de ce que nous décrivons lorsque nous parlons de « guerrier », est très présente dans le travail de Naharin avec sa compagnie : comme il le dit lui-même, son travail avec les danseurs consiste à « les amener à se débloquer et révéler leur trésor, en oubliant les techniques et les styles ».

Sa technique Gaga consiste en « la nécessité d’écouter notre corps avant de lui dire ce qu’il doit faire. Et de comprendre que nous devons aller au-delà de nos limites, et ce, de façon quotidienne ». Ici, Naharin parle autant de limites physiques, que de véritables barrières mentales qui peuvent empêcher un danseur de lâcher prise par rapport à un mouvement. Le documentaire montre comme exemple plusieurs scènes de répétitions où Naharin travaille avec l’imaginaire pour débloquer ses danseurs par rapport à une chute, un cri, ou une sensation.

Le cheminement du danseur tel qu’il est proposé par Naharin fait donc directement écho avec la Voie martiale et de nombreuses autres pratiques artistiques ou corporelles : c’est par un long effort de persévérance et de lâcher-prise que le pratiquant devient capable de dépasser la technique pour libérer sa singularité. Lorsque le chorégraphe et les danseurs réussissent à dialoguer et dépasser leurs limites, alors ils s’alignent au service d’un but commun : diffuser au monde un message politique et poétique.

Message politique 

Naharin ne se positionne pas comme défenseur d’idées politiques, pourtant ses spectacles et ses entretiens révèlent des positions critiques vis-à-vis d’un pays selon lui “gagné par le racisme, la brutalité, l’ignorance, un mauvais usage de la force, le fanatisme”. 

Lui même impliqué pendant son service militaire dans la guerre du Kippour, il reste aujourd’hui porteur d’un optimisme que rappelle Barak Heymann, producteur du documentaire “le film prouve assurément qu’il n’y a pas de contradiction entre d’une part, l’attitude très critique d’Ohad Naharin vis-à-vis de la politique israélienne et de l’autre, l’amour qu’il éprouve pour son pays. Cet artiste ne craint pas d’exaspérer. Il ne renonce pas à dire sa vérité.”. 

En effet et à titre d’exemple, un évènement bien particulier le consacre en 1998 comme héros culturel auprès de son pays : à l’occasion de la représentation de “Echad mi yodea” pour la célébration du jubilé de l’Etat Hébreu, le gouvernement exige de lui qu’il change les costumes pour ne pas heurter le public juif ultra orthodoxe. Fidèle à lui-même, il annonce sa démission tandis que les danseurs refusent de danser pour un événement national majeur.

Néanmoins, il n’est pas adepte de la polémique, et reste avant tout concentré sur son travail de chorégraphe : en ce sens, il parle de sujets politiques à travers des choix de mise en scène : dans “The Hole”, les danseurs comptent à voix haute alternativement en arabe et en hébreu, dans “Last work”, le drapeau blanc de la scène finale. En vérité, son message est avant tout universel que ce soit au niveau tant poétique que politique.

Le message universel et poétique 

Il y a beaucoup d’aspects admirables dans le travail de la Batsheva. Sur scène, l’expression de notre humanité est complexe et sensible. Une densité émotionnelle saisissante est mise en mouvement par des corps tantôt impétueux et explosifs, tantôt délicats et tendres. Il y a l’humour aussi, qui vient chatouiller nos non-dits par des mises en scènes parfois insolentes. Beaucoup de sensations, d’émotions et de vie jaillissent de l’époustouflante mobilité des danseurs. Mais ce qui interpelle tout particulièrement, c’est la façon dont Ohad Naharin transmet l’idée d’une danse universelle. En faisant monter sur scène le public, en animant à travers le monde des cours collectifs de Gaga, il nous montre que le danseur n’est pas que l’athlète que nous voyons sur scène. Le danseur, celui qui persévère, trouve de la joie dans l’effort pour dévoiler sa singularité et œuvrer pour la poésie, est en chacun de nous.

Le message d’Ohad Naharin dépasse largement la chorégraphie et la danse contemporaine, il est résolument engagé, parfois politique ou insolent, mais surtout universel.

« Indépendamment de nos capacités, chacun de nous peut être en lien avec ses sensations physiques. Chacun peut comprendre le lien entre lent et rapide, dur et doux. Tout le monde peut lier l’effort au plaisir. Chacun peut dissocier les membres de son corps et les faire bouger. On peut tous se pencher, plier, se dresser. Chacun, ou presque, peut écouter une musique, ressentir un rythme. Je danse tous les jours, et je voudrais que tout le monde en fasse autant. ».
Ohad Naharin

Nos corps, par leurs limites, leurs douleurs et leurs fatigues nous rappellent à notre mort. Pour autant, ils nous permettent d’être au monde, de voir, de sentir et de bouger. La danse, comme tous les arts, permet à chacun d’expérimenter ce corps et de s’élever avec lui vers ce qui est beau. Ohad nous invite, à l’image des danseurs dans la très célèbre séquence « Echad Mi Yodea », à envoyer valser au ciel toutes ces chemises –  les blocages, les interdits, les bienséances – qui entravent nos corps, nos esprits et nos âmes. Il nous invite à persévérer, dévoiler nos trésors, et faire des pieds de nez.

Quelques liens pour découvrir M. Naharin 

  • Bande annonce du documentaire Mr. Gaga, Sur les pas d’Ohad Naharin:
  • Extraits du spectacle “Virus”

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Cycle du guerrier – partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 

Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

La notion de peuples premiers est à entendre avec le plus grand respect, sans la connotation péjorative ou hiérarchique qui peut parfois exister avec les peuples primitifs. Les peuples premiers sont ceux qui ont su garder le lien avec les temps premiers, le temps des origines. Tous seraient alors dépositaires de ce qu’on peut appeler la Tradition, au singulier, à considérer dans son sens étymologique, « tradere », transmettre : ce qui par la mémoire des humains a été transmis de génération en génération. Dans ce sens on peut aussi les appeler « les peuples racines » ou encore « les peuples reliés ». Un des aspects essentiels qui les caractérisent est l’importance qu’ils donnent à la dimension magique. On entend par magique une approche attribuant aux objets, aux comportements, aux situations une capacité opératoire et invisible aux sens communs. C’est cet aspect qui certainement fait qu’encore aujourd’hui ils sont si peu pris en considération. Il y a aussi la symbiose naturelle avec le milieu qu’ils occupent. Ce sont des humains reliés ne générant pas de déséquilibre entre ce qu’ils prennent et ce qu’ils donnent.

Musée du quai Branly, collection Océanie : tambours à fente

source photo : detourdesmondes

Les peuples premiers dont nous parlons ici sont ceux qui répondent de cette transmission organique et réactualisée, et non pas sous forme automatique. L’automatisme au contact de la modernité a ce danger de faire sombrer rapidement une civilisation dans le pire de ce qui est vanté et proposé. L’Histoire a de nombreux exemples de telles déliquescences. Le peuple premier résiste au monde-machine car il a conscience de sa propre valeur et des dangers potentiels de ce qui vient d’ailleurs, lorsque l’extérieur n’est pas mis en dialogue avec leur propre façon d’être au monde. S’il ne rejette pas le monde moderne quand ce dernier n’est pas trop invasif, le peuple premier cultive sa différence qu’il partage bien volontiers quand le respect et l’écoute sont réciproques.

Cette résistance est la preuve de l’existence du statut de guerrier en son sein.

Les peuples premiers, par leurs rapports au monde et au cosmos, sont en parfaite harmonie avec la nature, dont l’humain est toujours partie intégrante et non séparé du fonctionnement de ce cosmos. De ce fait se prolonge une sorte d’immuabilité dans le fonctionnement de leurs sociétés. Le parcours du guerrier des peuples premiers est marqué par cette immuabilité, même si lui aussi (comme les autres guerriers déjà présentés) passe par trois étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le grand sacrifice plutôt que le retour. Par rapport aux autres textes du cycle du guerrier et parce que les peuples premiers sont nos contemporains, on qualifie la 3ème étape ainsi car le retour dans les conditions d’origine est plus qu’incertain. Cela demande donc à chaque guerrier concerné de s’impliquer prioritairement pour le bien du monde dans son ensemble sachant que ce qu’il aime (sa civilisation, ses proches) très certainement ne pourront pas perdurer. 

Indiens sur le fleuve Amazonie

Source Photo: Festival International des Peuples Autochtones Unis, FIPAU
La préparation :

Les peuples premiers vivent en communauté. Les enfants sont très souvent les enfants de toute la communauté. De ce fait, ils sont connus et reconnus dès le plus jeune âge. Parfois dès la naissance mais toujours avant sept ans, un rite va consacrer l’enfant par son nom et des attributs spécifiques. La magie, quand elle est opérative, a cette faculté d’éclairer ce qui est en devenir. Chaque être est alors marqué d’une ou plusieurs énergies spécifiques en conjonction ou opposition, qu’il aura à actualiser harmonieusement pour le bien de la communauté. Dans cette approche, il n’y a pas de « bonne ou mauvaise pioche », mais un potentiel à révéler et orienter pour que l’individu s’épanouisse. La petite enfance est le temps de l’innocence et de la spontanéité, toujours accompagnée d’un gardien tutélaire bienveillant ou ange gardien. Les adultes au contact du petit enfant seront attentifs à mémoriser les particularités le concernant qui ne manqueront pas d’arriver, signes précurseurs du futur adulte.

Vers les sept ans, un deuxième rite va s’accomplir. C’est l’âge des dents de lait qui tombent, l’âge de la prise de conscience de soi-même, des premières responsabilités et choix moraux. Le gardien tutélaire peut quitter l’enfant qui est mis à l’épreuve d’une plus grande autonomie. Si dès les premières années, la communauté des peuples premiers a déjà une idée de ce que peut devenir l’enfant, c’est lors de cette nouvelle période de 7 à 14 ans, que vont se confirmer ses aptitudes et caractéristiques. Dans la communauté, toutes les activités des adultes sont ouvertes et participatives sauf pour certains aspects qui relèvent des esprits et de la sagesse, où le nombre de participants est restreint non pas pour être caché mais compte tenu de la complexité et des aptitudes qui y sont parfois nécessaires. Dans cette période, le jeune enfant va acquérir par osmose des savoir-faire et savoir-être qui l’intègrent toujours plus à son milieu. Quand arrive la puberté, plusieurs rites de passages vont amener l’individu au stade d’adulte avec les questions de respect et de responsabilité, de sauvegarde de la lignée, ainsi que de transfert des pouvoirs d’un groupe d’âge au suivant, en validant des savoirs autochtones. Pour les guerriers l’accent est mis sur des épreuves de courage et d’endurance, de gestion des conflits et une transmission magique des traditions et des compétences de vie essentielles. Selon ce qui a émergé en chacun, le jeune adulte se rapproche alors d’un « mentor » qui lui correspond. C’est la fin de la phase préparatoire.

Kenya, ( rite de passage chez les Maasaï )

De jeunes filles Maasaï dansent pendant un rite de passage à Esiteti, sud du Kenya photo par : Samuel Siriria
La mise à l’épreuve :

Si pour la plupart des individus les épreuves s’arrêtent avec leur intégration en tant qu’adulte, elles continuent pour les guerriers. Ces derniers, parfois aidés par les anciens, vont apprendre à faire des choix pour le collectif. Leur plus grande épreuve à ce stade est de trouver des solutions pour non seulement préserver mais rendre attractif le mode de vie du peuple premier pour les jeunes autochtones, dans un contexte très souvent perturbé et instable en raison d’un ou plusieurs facteurs (dérèglement climatique, intrusions violentes pour l’accaparement de terres ou de richesses naturelles, intrusion du mode de vie occidental, tourisme à sensation, maladies exotiques, etc…). Ici se situe la faiblesse de la plupart des peuples premiers car, comme souligné précédemment, leur fonctionnement est immuable, donc basé sur une certaine stabilité et donc des difficultés à s’adapter à l’hétérogène.

Quand le guerrier d’un peuple premier, par son rayonnement, contribue à maintenir la cohésion de sa communauté, il a à passer une nouvelle épreuve d’introspection née avec la fin du 20° siècle. Aidé par la magie et avec les conseils des sages et des ancêtres (ces derniers n’ayant pas eu l’expérience de cette nouvelle épreuve), il doit prendre conscience de la place de son peuple dans le monde comme rôle d’intermédiaire pour traduire les messages de la Terre et de toutes les forces visibles et invisibles de la nature.

Si le guerrier des peuples premiers arrive à cette conscience de porte-parole de signaux faibles (faibles du point de vue des humains au mode de vie dominant), il peut alors prendre son bâton de pèlerin et parcourir le monde, afin de contribuer au bien de sa communauté, mais aussi et surtout au bien du monde dans son ensemble. L’épreuve est alors d’ajouter à leur communication invisible pour l’équilibre du monde, une communication physique et compréhensible par le reste des humains. Il passe l’épreuve de la grande contradiction en allant secourir ceux qui souvent sont à l’origine de l’affaiblissement, du déclin ou de la mort de son peuple.

Témoignages d’indiens Kogis en France

De gauche à droite : José Pinto, Arregoces Coronado, l’interprète, José Gabriel, Eric Julien. 
Photo : Mélanie Volland, Aparté.com
Le grand sacrifice :

Le guerrier des peuples premiers tente d’incarner un rôle de passerelle. Il est confronté à la difficulté de traduire intelligiblement le message des signaux faibles qu’il représente et être entendu à la bonne échelle. Il est le petit colibri qui amène sa goutte d’eau face à l’incendie d’une forêt et il est confronté à la faiblesse intérieure de ceux qui ont la force extérieure, rarement disposés à l’écouter et le prendre en compte. Il passe l’épreuve d’Atlas et du poids du monde. Il vit périodiquement loin des siens dans un environnement aux antipodes de ses aspirations. Comme dans l’histoire d’Ulysse, il doit faire le deuil du passé et de l’avenir en acceptant qu’il ne sauvera peut-être ni son monde, ni le monde.

Il connaît ou peut connaître le scénario du futur en bien ou en mal pour ses proches comme pour le monde, et au-delà du résultat il persévère dans son rôle de lanceur d’alerte. Cette fois-ci, il est à l’épreuve de reconnaître ses pairs, et de se relier à eux pour créer un réseau plus puissant et efficace qu’en restant isolé. A l’échelle de tous les peuples premiers et de leurs représentants, on peut dire que cette épreuve est en cours dans cette première moitié du 21° siècle. L’épreuve suivante, à prendre comme une hypothèse, serait celle du grand sacrifice. En sacrifiant son mode de vie, le guerrier des peuples premiers pourrait inciter en retour ceux au mode de vie occidental à faire de même. Ce pari représenterait pour l’ensemble des peuples humains un grand saut dans l’inconnu, qui aurait comme conséquence non pas la perte de leurs racines, mais la création de nouveaux entrelacs de racines entre tous.

Il est difficile de fermer les yeux sur la réalité du déclin et de l’hécatombe des peuples premiers aujourd’hui, et sur leur difficulté à résister aux pressions extérieures qui rongent leurs espaces et modes de vie, et ce depuis des siècles. Seulement, avec la fin du 20° siècle, ce que l’on nomme la 6° extinction touche aussi de plein fouet tous les peuples premiers, sans exception. Combien de guerriers des peuples premiers vont réussir à passer les épreuves énoncées avant d’être laminés par le rouleau compresseur du monde-machine ? Pourraient-ils être aidés par des guerriers issus de ce monde-machine, si tant est qu’ils existent ?

Brésil, 2017, 1ère réunion de représentants de peuples autochtones de tous les continents

Sonia Guajajara (coordinatrice de l’APIB – Articulação dos Povos Indígenas do Brasil),
le Cacique Raoni Metuktire, Marishöri Najashi Ashaninka (ambassadrice de l’Alliance),
et Gert-Peter Bruch (président de Planète Amazone) annonçant la tenue de la Grande
Assemblée de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature au Campement Terre Libre, en avril 2017 à Brasília.
Photo : © Planète Amazone / Constance Gard

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Cycle du guerrier – partie 4 : Le voyage d’Ulysse

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 4 : Le voyage d’Ulysse

vase ulysse et les sirènes oiseaux
Ulysse et les Sirènes.

DÉTAIL D’UN STAMNOS ATTIQUE À FIGURES ROUGES (VASE EPONYME), VERS 480-470 av. J.-C. PROVENANCE : Vulci. – CONSERVÉ AU BRITISH MUSEUM CC BY-NC-SA 4.0

Comme pour Arthur, il sera question ici d’une tentative d’analyse des différentes étapes du voyage d’Ulysse. Une telle mise en perspective permet de comparer leurs deux voies et de se rendre compte que si Ulysse et Arthur ont une démarche similaire, le contexte pour chacun met en lumière ou dans l’ombre des aspects bien différents. Une telle comparaison permet également de s’interroger sur les lectures possibles de l’histoire et de se poser la question de son sens. En préambule à cette interrogation sur le sens de l’histoire, cette réflexion : si la vie et les coutumes des chevaliers du Moyen-Âge peuvent paraître totalement désuètes, elles ne sont pas pour autant inintelligibles et ne relèvent pas du seul imaginaire. Certains aspects ésotériques de leurs quêtes peuvent être traduits et devenir tangibles par le langage symbolique sans trop craindre des erreurs d’interprétations. De même et par extrapolation, on peut imaginer que pour les grecs à l’image d’Ulysse, les héros ou demi-dieux étaient pour eux leurs lointains ascendants comme le sont pour nous les chevaliers du Moyen-Age. De ce fait, les faits et gestes de ces héros ou demi-dieux, n’étaient peut-être pas considérés comme des fables extraordinaires mais comme des incarnations historiques concrètes desquelles il était possible de s’inspirer et prendre exemple pour partir en quête. Par contre, en raison de la distance historique qui sépare ces époques de la nôtre, se mettre dans la peau d’un héros ou d’un demi-dieu pour un contemporain du 21° siècle devient beaucoup moins évident que de se mettre dans la peau d’un chevalier. Comme si les couches sédimentaires du temps et ses cycles rendaient toujours plus obscures le fond et le sens de ces récits, et cachaient ce qui pour les contemporains d’une époque faisait le sel de la vie à une autre.

Toutefois, comme tout au long de ce cycle du guerrier, notre approche s’appuie avant tout sur le langage symbolique, par son caractère universel et atemporel. Ainsi, il est alors possible de mieux se glisser dans les interstices des siècles, pour rentrer dans la vie des personnages qui nous intéressent.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.


Poème de Joachim Du Bellay, 1522 – 1560

Tout comme pour Arthur, trois étapes principales se distinguent dans le voyage d’Ulysse : la préparation, les épreuves et le retour.

La préparation :

Ulysse est le fils du roi Laërte et de la reine Anticlée. Leur royaume est l’île d’Ithaque, relativement pauvre et aux moyens limités en comparaison avec d’autres royaumes de l’époque comme Athènes, Troie, Sparte, Mycène ou Argos.

Ulysse dans sa jeune enfance est éduqué par Mentor pour la philosophie et par Damaste pour l’art de la guerre. Quand à son père, la plupart du temps, il est en quête de la toison d’or avec Jason et tous les héros formant les Argonautes, à la rencontre de rois pour créer des alliances, ou dans des expéditions pour châtier voire piller. Quand il est de retour, il peut conter à son fils Ulysse ses exploits et ceux de ses compères. Ainsi, alors qu’Ulysse n’a que 14 ans, il ne lui cache pas la folie d’Héraclès, un de ses amis héros Argonautes, qui ayant tué tous ses proches ou pensant l’avoir fait, a fui son pays pour partir seul dans une quête rédemptrice. Il lui apprend aussi l’origine de son nom « Odysseus » en grec, qui peut être traduit par « celui qui suscite la haine ». Ce nom lui a été donné par son grand père, le roi Autolycos, roi d’Acarnanie, surnommé le Loup, à la réputation sulfureuse de prédateur et vivant dans une forteresse escarpée. Et le roi Autolycos a donné rendez-vous à Ulysse quand un duvet pousserait sur ses lèvres.

Ulysse, comme Arthur, passe sa jeunesse dans un milieu préservé. Mais à la différence d’Arthur, sa destinée semble une évidence. Il sera roi d’Ithaque et de ce fait allié à d’autres puissances avec des droits et des devoirs réciproques. Son entourage le prépare en conséquence, Ulysse n’est donc pas plongé dans une certaine innocence comme c’est le cas pour Arthur. Étant le fils d’un des Argonautes, il aspire aux conquêtes et aux gloires mais par ailleurs, la relative pauvreté de son royaume lui fait partager la destinée de tous ses concitoyens, avec qui il développe de réels liens de solidarité et d’altruisme. Cette première étape dans la vie d’Ulysse marque sa capacité à être un trait d’union entre les héros dont il est un des descendants et les humains, une spécificité qui le distingue des modèles de guerriers précédents. Ulysse préfigure un nouveau modèle de guerrier, plus humain, plus accessible, car avec des moyens hors du commun mais non surhumains. 

Quand Ulysse fait son premier voyage et quitte Ithaque, c’est pour se rendre chez son grand-père, Autolycos, qui va parfaire son éducation, la deuxième étape de sa préparation. Il a alors 15 ans. C’est aussi le moment de la première rencontre avec sa déesse protectrice, Athéna, qui lui apparaît sous forme de chouette. Elle représente l’intelligence éclairée. Autolycos a invité Ulysse pour sa première chasse au sanglier alors que ce dernier n’a aucune expérience et doit tuer l’animal le plus farouche. Ce qui est mis à l’épreuve, c’est l’intelligence et le courage d’Ulysse dans un moment  de paroxysme et d’imprévu où sa vie est en jeu. À Ulysse de trouver les ressources, et tant pis s’il meurt car alors, dans l’esprit du guerrier grec et celui d’Autolycos, vivre longtemps n’est ni un bien, ni un mal. Ulysse passe l’épreuve mais en gardera une marque indélébile, le rappel que dans certaines circonstances on ne peut se fier qu’à soi-même.

Cet aspect forge l’individualité, l’autonomie et la constance d’âme, si chers aux grecs, mais cependant ne promeut pas la confiance, la solidarité et l’union. Autolycos lui dévoile alors le pourquoi de son nom : lui rappeler que la haine et la violence sont partout présentes dans le monde et chez les humains.

Autolycos a un côté sorcier et sauvage. Par sa rencontre avec lui, Ulysse éveille des forces primaires, des talismans à porter toute sa vie pour prendre les bonnes directions aux moments cruciaux.

Hercules brings the boar to Eurstheus
Hercule rapporte le sanglier d’Érymanthe à Eurysthée lequel se cache dans une jarre.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES NOIRES, VERS. 525 AV. J.-C., MUSE

Ulysse est revenu à Ithaque mais pas pour longtemps. Son père l’emmène en voyage sur la mer sans lui faire part de leur destinée. Ils partent d’abord vers le large pour éprouver l’inconnu et l’infini puis ils font route vers Pylos où règne le roi Nestor. Ils restent quelques jours puis repartent pour Sparte. Ulysse fait alors connaissance d’Hélène, la princesse à la beauté surnaturelle mais qui est encore une adolescente, et sa soeur Clytemnestre. Leur route continue, ils vont à Mycènes, là où Héraclès aurait massacré ses proches, puis à Argos, en Arcadie… A chaque étape son lot de mystères et d’histoires au parfum tragique (Hélène, Héraclès et Eurysthée, Thèbes aux 7 portes, Admète et Alceste, le roi Loup…).

Avec ce voyage, Laerte présente son descendant auprès de ses pairs, il lui fait faire l’expérience du monde et la découverte de la palette des comportements humains. La paix est fragile et le pouvoir génère souvent des relations ambiguës. Les dieux sont omni présents et interviennent dans le cours de la vie humaine pour donner ou conseiller mais jamais sans contrepartie, et malheur à ceux qui ne respectent pas leurs pactes avec eux. Les faits historiques se mêlent aux rêves, qui eux-mêmes se mêlent aux épopées extraordinaires. Les frontières entre réel et imaginaire et entre vie et mort sont minces. Il vaut mieux être prudent et prendre toutes les nouvelles en considération. Avec ces trois phases préparatoires, Ulysse a découvert le guerrier en lui, son rôle dans la société et le monde avec ses mystères, ses dieux et ses lois.

La fin de cette étape correspond au moment où tous les princes d’Achaïe, fils des prestigieux Argonautes, partent pour Sparte. Chaque prince se doit de demander la belle Hélène en mariage et tous se prennent au jeu. Tous, sauf Ulysse qui y va pour répondre de son rang mais non pour conquérir Hélène. Ce moment particulier marque la fin d’une époque. Soit il s’agit de la fin de la civilisation mycénienne en 1100 av. JC, soit c’est la fin du siècle d’or de Périclès, ce siècle où l’unité règne entre les royaumes d’Achaïe incarnés par les héros Argonautes, ceux que l’or de la sagesse unit.

Toute cette préparation d’Ulysse s’est déroulée assez naturellement car elle s’inscrit dans une organisation à Ithaque marquée encore par une certaine sagesse. Le statut de guerrier héroïque, poète et lettré y est reconnu, valorisé et balisé. (A la différence d’Arthur où ce statut est non seulement à actualiser mais à découvrir). Ailleurs, dans les autres royaumes d‘Achaïe, la sagesse est encore présente mais commence à se déliter… L’orage de la tragédie gronde sur la Grèce mais il semble encore loin.

La mise à l’épreuve :

Hélène, celle qui concentre toute la beauté du monde, suscite la convoitise. Et c’est Ulysse qui pense trouver la solution en proposant que ce soit elle qui choisisse son prétendant et que tous les autres protègent cette union. Alors qu’Ulysse pense bien faire et éviter les duels mortels, il n’a pas mesuré qu’Hélène n’est qu’un prétexte à déclencher la guerre. 

Pour beaucoup, la gloire et la renommée, portées par le bras, l’épée ou la lance ne sont plus équilibrés par le coeur et l’esprit comme à l’époque de leurs pères Argonautes. La démesure (hubris), la trahison et la violence flottent parmi les prétendants. Et Héraclès, le héros des héros, celui qui acquiert de lui-même le statut de dieu, a disparu. Il n’est plus là pour préserver l’unité.

Les prétendants sont tous alignés, Hélène s’arrête devant Ulysse mais celui-ci du regard la refuse. Il a déjà rencontré et choisi une autre femme, Pénélope, plus simple et plus humaine. Et Hélène prend le premier venu après Ulysse, Ménélas. La guerre de Troie aurait-elle eu lieu si Ulysse avait dit oui à Hélène ? Ulysse n’a-t-il pas refusé le destin de roi des rois, l’unité dans la diversité d’Achaïe ? 

Apparemment Ulysse a échoué face à l’épreuve du choix d’Hélène et pourtant il se montre vertueux,, ses décisions et ses actions sont irréprochables et même exemplaires. Son « échec » est plutôt celui de tous les grecs et notamment de leurs représentants, petits rois qui préfèrent leurs propres royaumes à l’unité entre tous les royaumes.

themis justice
Représentation de Thémis, Déesse de la justice

Ulysse revient à Ithaque avec Pénélope, sa future épouse. Et quelques jours après il est invité par son grand-père Autolycos qui lui annonce que ce sera leur dernière rencontre. Il offre à Ulysse un chien fidèle et un arc magique qui, précise-t-il, ne doit jamais quitter sa maison. Un peu après, Damaste, son maître d’arme, le quitte, il n’a plus rien à lui apprendre. Le mariage entre Ulysse et Pénélope est célébré, un fils naît, Télémaque. Et peu après, le père d’Ulysse, le roi Laërte, lui transmet la charge de chef de son peuple.

La vie s’écoule sereine et agréable, jusqu’au jour où le roi Ménélas en personne, époux d’Hélène, arrive à Ithaque. Hélène a été enlevée par le troyen Pâris et Ménélas vient demander à Ulysse de rappeler à tous ceux qui ont juré de protéger son mariage de tenir leur parole. Ulysse est mandaté pour essayer de négocier auprès de Priam, roi de Troie et père de Pâris, le retour d’Hélène à Sparte, et ainsi éviter la guerre. Mais cette tentative se solde par un échec.

Les conséquences de l’échec au choix d’Hélène se précisent. Ulysse, même s’il agit avec sagacité, n’a pas plus de poids qu’un diplomate. Il est brillant mais n’est pas à la place adéquate pour influencer réellement le cours des choses. Les dieux demandent à chacun d’assumer sa responsabilité plutôt qu’un souverain le fasse à leur place. Et le destin se joue du bien et du mal, peu importent les protagonistes.

helene de troie menelas
Hélène et Paris, l’enlèvement

Myt. Clas. Homer. Troy. Helen & Paris. Menelaos. LIFE PHOTO COLLECTION – NEW YORK CITY

Tyché, le destin implacable, s’abat. Hélène qui symbolise le pouvoir a été enlevée (ou est partie de son plein gré) par Pâris. La guerre de Troie est déclarée car aucun prétendant, y compris Ulysse à ce moment de sa vie, n’est à la hauteur pour être reconnu par ses pairs. En toile de fond, c’est aussi le début de la création d’une ligne de démarcation entre Orient et Occident. Troie est une ville considérée comme orientale et tournée dans ses relations vers l’est.

Plus de mille navires cinglent vers Troie. La guerre commence et n’en finit pas. Et crescendo, poussées par l’obsession de venger les morts, la violence et la démesure se déploient. Les dieux sont au spectacle et se chamaillent sur certains arbitrages trop partiaux. Ulysse tient son rôle dans la bataille et s’impose de ne pas tomber dans l’excès alors que tant d’autres ne s’en privent pas. Il garde ses liens avec Athéna, il cherche des solutions pour stopper cette folie et y arrive presque en provoquant le combat entre Ménélas et Pâris. Mais ce dernier s’enfuit profitant d’un brouillard opportun, et la bataille reprend de plus belle, alimentant un fleuve de sang.

La démence et la fureur chassent la dignité et la morale des deux côtés, mais aussi parfois, on danse avec la mort et on admire la vertu chez l’ennemi. La frontière du bien et du mal reste floue même si les dieux sont outrés de la folie des hommes. 

Cela fera bientôt 10 ans que la guerre a commencé et les plus illustres et vaillants des deux côtés finissent aussi par tomber sur le champ de bataille. Patrocle a été tué par Hector, lui-même tué par Achille, qui est tué par Pâris, qui est tué par Ulysse. Et chaque jour sa part de sang. C’est alors qu’Ulysse a l’idée du cheval. Par la ruse, il échafaude un plan pour s’emparer de Troie par l’intérieur.

Il prend pour la première fois le commandement des opérations pour l’ensemble des protagonistes et il réussit là où tous les autres échouent depuis 10 ans. La mise à sac de Troie provoque encore un bouillonnement de sang, d’effroi et d’actes avilissants qu’Ulysse ne peut empêcher, même s’il les désapprouve. Il fait sa part et sauve ceux qu’il peut.

Ulysse a été au bout de ses contradictions et de celles de son époque. A la gloire du combat, du fracas des armes et de la vertu, répondent le poids des pleurs, des absences, le dégoût des vices et des horreurs. Il est temps de rentrer et chaque chef le fait en ordre dispersé avec ses troupes.

guerre de troie scene de combat
La guerre de Troie, scène de combat autour du corps de Patrocle,

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES.  VI SIÈCLE AVANT J.C. Musée ARCHÉOLOGIQUE NATIONAL D’ATHÈNES

Le retour :

Ulysse a rencontré ses ombres et ses lumières. Son attention subtile, sa présence d’esprit et son ouverture, surtout dans les moments critiques, ont montré à quel point il est un excellent chef, posé et intelligent. Mais il n’est pas pris en exemple par les meilleurs guerriers (comme Arthur a pu l’être), même si ces derniers reconnaissent ses qualités. Ulysse inspire les gens ordinaires à devenir extraordinaires mais le chemin va être long pour celui qui veut racheter les déséquilibres nés de la perte de Troie et dans le coeur des hommes. Pour les autres, le retour est rapide, ils ne se posent pas de questions.

Ulysse et son équipée font une première escale à Ismara, en territoire ennemi, ce qui implique sa mise à sac. A nouveau le sang, les beuveries et la cruauté. Ulysse se retrouve seul dans la nuit comme sentinelle car il sait que le pays est prévenu et que d’autres accourent pour châtier les envahisseurs. C’est l’anticipation d’Ulysse qui évite de trop grosses pertes parmi ses hommes et permet de poursuivre le voyage.

Alors que la flotte d’Ulysse se rapproche de Pylos, patrie de Nestor et proche d’Ithaque, la tempête se lève pendant neuf jours et neuf nuits. Ils échouent sur l’île des Lotophages, qui offrent aux compagnons d’Ulysse une plante exquise, le loto, mais qui annihile leur volonté de rentrer chez eux et leur fait tout oublier. Encore une fois, Ulysse veille et finit par enlever, avec les rares hommes encore conscient, ceux qui sont plongés dans la torpeur.

Ils repartent jusqu’à l’île des Cyclopes, où Ulysse et un petit groupe se font prendre par un géant. La ruse d’Ulysse aura raison du géant sanguinaire, mais en partant Ulysse, furieux contre le cyclope, se moque de lui et lui révèle son nom. Hors les cyclopes sont les enfants de Poséidon, et ce dernier va lui faire payer sa fanfaronnade.

Ulysse et Polyphème

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES, VERS 520 AVANT J.C. – PEINTRE DE BERLIN – BRITISH MUSEUM

Ils arrivent en Eolie où le dieu Eole leur donne une outre qui maîtrise les vents. La curiosité de l’équipage est trop forte et malgré les consignes d’Ulysse, ils ouvrent l’outre et déclenchent la tempête. Ils passent chez les géants Lestrygons qui peuvent jeter des blocs de pierre assez gros pour couler un navire, puis chez Circé, la magicienne qui transforme l’équipage en bêtes. Mais Ulysse, lui, reste lui-même grâce à une plante conseillée par Hermès, l’envoyé des dieux. Ulysse veut savoir si lui et ses compagnons pourront rentrer chez eux. Circé lui conseille d’aller jusqu’au royaume des morts pour  interroger un voyant. Il y va et entend la voix de nombreux spectres qui lui révèlent une partie de ce qui l’attend. Ulysse, en voulant savoir sa destinée, doit faire le deuil du passé comme de l’avenir. En acceptant le présent et avec les nombreuses épreuves expiatoires qui jalonnent son retour, il peut passer à une autre étape. 

Ulysse et son équipage repassent chez Circé. Cette dernière rappelle à Ulysse ce que sa mémoire a voulu effacer : il a volé la statue d’Athéna au coeur de Troie, et c’est pourquoi Athéna ne lui apparaît plus. Il a encore des fautes à expier car malgré ses qualités, il lui reste comme tous les humains beaucoup de choses à nettoyer en lui. 

S’ensuit l’épisode des sirènes, puis celui des monstres de Charybde et Scylla, suivi de celui de l’île d’Hélios et ses vaches sacrées. A chaque fois Ulysse perd des hommes malgré son attention et les nombreuses recommandations qu’il leurs prodigue en amont des évènements périlleux. A travers les échecs de ses hommes, c’est toutes les faiblesses humaines qui sont dépeintes. Des faiblesses consternantes tant elles pourraient être évitées si la conscience humaine n’était pas si intermittente. 

Une dernière tempête, une dernière île où l’attend Calypso, fille d’Atlas. Ulysse s’unit alors avec la déesse. Symboliquement il fait un avec son centre, il est la voie. Ulysse peut devenir alors l’égal d’Héraclès, un homme devenu immortel. Mais il le refuse. Sa voie est de retrouver les siens comme il s’y est engagé. A travers toutes ces épreuves du retour, Ulysse trace pour ses proches une conduite à suivre pour s’en sortir en toutes circonstances. À aucun moment il n’abdique. Même s’il est très peu suivi par ses hommes, il ne les abandonne pas y compris quand le monde des dieux et des héros s’offre à lui. On pourrait rétorquer que sur les dix années de son retour, Ulysse en passe sept chez Calypso et donc qu’il a oublié ses proches. Cette durée marque plutôt le temps d’initiation nécessaire pour qu’Ulysse acquiert sa condition de “demi-dieu” ou héros immortel. 

Ulysse et Calypso

VASE GREC EN CERAMIQUE VERS 400 avant J.C

Commence le retour vers Ithaque. Il passe chez les Phéaciens, territoire intermédiaire pour retourner dans le monde des humains, une île de paix bénie des dieux et une jeune princesse, Nausicaa, qui convoite Ulysse. Ulysse n’en profite pas, il ne dévie pas de son axe et continue à viser le retour vers Ithaque. Ulysse renoue avec Athéna, sa conseillère. Les terres d’Ithaque se rapprochent. Il ne pourra pas être accueilli comme un roi car beaucoup de ses proches restés sur place l’ont trahi et intriguent. Ulysse est transformé en berger par Athéna, méconnaissable de tous sauf de son fils, Télémaque.

Athena facilitant la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa sur l’île de Skheria, Ulysse tente pudiquement de masquer sa nudité avec quelques branches.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES ROUGES – VULCI – VERS 440 AVANT J.C. –  PHOTOGRAPHIE DE CAROLE RADDATO CCASA 2.0.

Une fois bien organisé, il n’hésite pas à tuer tous les traîtres de façon expéditive tout en cherchant à préserver leurs familles et éviter de nouveaux conflits. Il retrouve Pénélope restée fidèle et qui a su utiliser l’épreuve de l’arc (celui donné par Autolycos) comme moyen de maintenir à distance tous les prétendants.

épreuve arc
Ulysse, déguisé en esclave, tue les prétendants de Pénélope lors de l’épreuve de l’arc. BOL ATTIQUE VERS 440 AV. JC. – STAATLICHE MUSEEN ZU BERLIN – PHOTO : © BPK – || PHOTO AGENCY

Ulysse n’a pas fini de remettre de l’ordre. Il lui reste à tenir son engagement d’offrande au dieu Poséidon qu’il a outragé en blessant un de ses fils cyclope. Un nouveau long voyage, sur terre cette fois-ci, l’attend pour pouvoir faire l’offrande au lieu souhaité.

Du point de vue de la religion Orphique des mystères encore d’actualité du temps d’Ulysse, les cyclopes sont sacrifiés par Zeus pour créer de leurs cendres les humains. Ceci fait allusion au fait que les cyclopes seraient les ancêtres des humains. L’âme enfermée dans le corps comme dans une prison, porte le fardeau d’un crime originel, celui des Cyclopes. Elle ne s’évadera de cette prison, après de nombreux cycles d’existences (transmigrations), que lorsqu’elle sera purifiée, conformément aux règles, par les jeûnes, l’ascétisme et l’initiation qui est essentielle pour connaître l’itinéraire spirituel. Ainsi, les épisodes d’Ulysse en rapport avec les cyclopes et l’offrande à Poséidon seraient comme une allusion à ce moment de l’histoire, une façon aussi de se rappeler ses racines profondes et des devoirs qui incombent à chacun pour s’y relier.

Comme pour Arthur, un flou persiste quant à sa mort lors de la dernière épreuve. Comme pour Arthur, s’il ne meurt pas, il peut rentrer sur ses terres d’Ithaque et éclairer ses proches du plus humble au plus grand par sa grande expérience de la vie comme guerrier sage.

Cette quête marque la fin du modèle des héros ou demi-dieux et le début d’un modèle de héros plus humain qui, avec des moyens ordinaires, génère l’extraordinaire s’il reste fidèle à sa voie.

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Cycle du Guerrier – partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

takuan inspirateur samurai
Takuan Soho 1573-1645

Takuan Soho est né au Japon en 1573. Il a été à la fois moine zen, calligraphe, peintre, poète, maître d’art du jardin et de l’art du thé. Il entre au monastère à 10 ans et devient à 35 ans, ce qui n’a pas de précédent au Japon, le moine supérieur du Daitokuji, le principal temple zen de Kyoto, la ville qui avant 1603 était encore capitale du Japon. Proche des plus grands (l’empereur comme le shogun alors que les deux étaient en conflits) comme des plus humbles, esprit indépendant à la plume et au verbe acérés, Takuan touche toutes les strates de la société japonaise. Quatre siècles après, ses écrits restent au Japon des sources importantes d’inspiration.

Les commentaires qui vont suivre sont en rapport avec trois lettres de Takuan à des samouraïs, dans lesquelles il s’efforce de rapprocher l’esprit zen de l’esprit du sabre. Il y met en lumière ce qui fait la grandeur et l’universalité de la voie des samouraïs.

Ce qui est écrit ici est inspiré de Takuan et n’est pas une traduction littérale de ses écrits. Nous nous appuyons sur une traduction très approximative de ces trois lettres (traduction en français d’une traduction anglaise), et nous nous sommes permis, à travers nos propres expériences martiales, de réinterpréter les textes. Ici ont été développés des liens et des analogies à partir de son livre, “l’Esprit indomptable”. Rien n’a pour vocation à être pris au pied de la lettre. C’est une invitation à échanger et dialoguer à partir des sujets de fond dévoilés par Takuan.

Le résultat rappelle tantôt un dialogue entre deux personnes, tantôt un dialogue intérieur. Et les trois lettres forment comme un cheminement, une boucle, dont le sens profond n’apparaît qu’une fois l’avoir accompli. 

Dans les textes précédents du cycle du guerrier, nous avons avancé l’idée que la quête du guerrier est universelle et passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. Ici, ce n’est pas le propos. Ici, c’est la sagesse, à travers le personnage de Takuan, qui s’adresse à ceux qui aspirent à cette quête, c’est-à-dire les guerriers pacifiques lettrés et poètes. Et le rapprochement entre le bouddhisme zen et la voie du sabre permet de dévoiler le fonctionnement interne du guerrier, sa propre constitution et sa ligne de conduite. 

La première lettre, « Fudôchishinmyôroku », traite des techniques du sabre, mais aussi et surtout de l’état intérieur du samouraï au moment de la confrontation et des moyens qu’il peut se donner pour devenir un tout unifié.

La deuxième lettre, « Reirôshû », s’attache à décrire la nature du samouraï, afin que ce dernier comprenne la différence entre le bien et ce qui n’est qu’égoïsme, qu’il perçoive quand et comment mourir. Les samouraïs n’ont pas toujours brillé dans leur discernement quand il s’agit de donner ou se donner la mort.

La troisième lettre, « Taiaki », traite des aspects psychologiques de la relation entre les samouraïs et les autres. Il conclut par des concepts philosophiques à propos de la vie et de la mort et de ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».

Ces trois lettres, reprises dans un livre, « L’Esprit indomptable », forment un ensemble très cohérent, véritable art de vivre pour le samouraï, mais aussi par analogie, pour toute personne en qui la voie du guerrier pacifique poète et lettré fait écho avec sa raison d’être et qui est donc prêt à répondre aux exigences que cela implique envers soi-même. Ainsi, même si les exemples servant à illustrer cet art de vivre sont en rapport avec le Japon du début du 17° siècle, ils ne sont que le décor du message universel et atemporel que Takuan a voulu délivrer. 

Fudôchishinmyôroku

Dans cet écrit, Takuan commence par distinguer l’âme de l’esprit.
Si le sabre représente l’âme du samouraï, son esprit lui est libre donc non fixé à un aspect quelconque. Il rappelle que dans le bouddhisme, il est dit qu’il existe 52 stations où l’esprit s’arrête, et donc perd sa liberté et ce qui le distingue. Il précise alors que l’arrêt de l’esprit est une illusion et génère l’ignorance et les jugements. L’esprit est par nature en mouvement et représente la sagesse immuable.

Puis il définit l’illumination dans la voie du sabre.
Takuan rappelle d’abord que l’illumination dépend des efforts consentis. Elle advient quand le katana et l’esprit sont à la fois distincts et ne font qu’un. Autrement dit, c’est quand l’âme est résolument tournée vers l’esprit qui l’éclaire et lui donne la compréhension immédiate. Une image correspondante est celle du dieu Kannon aux milles bras. Tous les bras sont en phase et agissent de concert. A une autre échelle c’est le samouraÏ nullement perturbé ou arrêté par l’attaque de 10 hommes. C’est le parcours du pratiquant samouraï, qui au début perd sa liberté en construisant la roue des techniques, puis il construit la roue des principes. Enfin il part avec sa charrette aux deux roues (techniques et principes) pour revenir accompli et libre en conscience. 

Il amène ensuite la question de comment être en phase avec l’esprit.
Le fondement est le non calcul, c’est une présence aux situations qui ne laisse pas passer le moindre cheveu. Et dans le cas d’un combat c’est ce qu’on peut appeler une réponse immédiate qui n’a pas le temps de passer par la tête. Cette réponse fait corps avec ce qui l’a généré. Cette façon d’être est typique de l’esprit indomptable, cet esprit qui n’est pas arrêté et qui par sa totale liberté a toujours une réponse adéquate. C’est le non agir qui laisse agir. Takuan donne aussi l’exemple de l’étincelle et de la pierre. Quand l’esprit touche la pierre, instantanément se produit l’étincelle, donc ce qui à la fois éclaire et fait office de réponse. 

Dans l’enseignement traditionnel des arts martiaux au Japon, la franchise, l’honnêteté, la spontanéité et la politesse sont des vertus essentielles qui vont se traduire dans un code de conduite, ou « Regisaho », que les samouraïs sont amenés à suivre. Faire jaillir instantanément ces qualités sans l’ombre du moindre doute ou calcul est un premier pas pour imiter l’esprit et commencer à polir son âme représentée par le katana. 

Puis il revient sur la nature de l’esprit. L’esprit, dit-il, est nulle part et partout. C’est comme en physique quantique avec la théorie de la superposition : un électron peut être considéré en plusieurs endroits différents simultanément, avec des probabilités diverses. Il échappe à nos lois physiques habituelles. Il est libre et traverse nos pensées sans jamais s’arrêter. On peut le comparer au souffle ou au vide médian qui imprègne toutes les choses et les êtres, et est présent partout sans pour cela laisser de traces.

Enfin il amène la question de la distinction entre l’esprit juste et l‘esprit confus.
On va se permettre ici de remplacer « esprit » par « âme » pour mieux aider à la compréhension de ce qui va suivre. Car l’esprit tel que défini précédemment par Takuan, par nature est. Il est juste et parfait, donc il n’est pas en devenir avec la nécessité de sortir de la confusion. Par contre l’âme, qui quand elle est bien orientée tend à ressembler à l’esprit, cette âme n’en est pas moins imparfaite, elle est en devenir. Elle est le charbon qui tend vers le diamant, quelque chose de plus ou moins confus à réorganiser et orienter. 

Takuan donne des exemples de confusion :
Quelqu’un vous parle et vous êtes envahi de pensées. Vous n’écoutez plus votre interlocuteur, vous êtes arrêté par vos pensées. L’âme, quand elle est comme l’eau, peut circuler, être alerte. Mais si elle est comme la glace, elle se fige et perd sa capacité d’adaptation. Ainsi il s’agit plutôt d’une distinction amenée par Takuan entre âme juste et âme confuse, en étant entendu que l’âme juste tend à être le reflet de l’esprit ,par nature, juste et parfait.

Pour ne pas tomber dans la confusion, Takuan conseille de ne pas se laisser distraire, d’être vigilant et concentré, d’être sérieux, mais en accord avec « l’esprit du non esprit », c’est-à-dire détaché donc souple et plastique.

Paradoxalement, au début de la voie, il avance qu’il vaut mieux au début se fixer sur certains aspects (l’apprentissage technique dans les arts martiaux par exemple), pour éviter là encore la confusion. Et ce n’est que plus tard, petit à petit, qu’à l’image de l’esprit, l’âme peut retrouver sa liberté, car elle ne se laisse plus prendre par la torpeur ou les distractions.

Il précise que l’âge et la vieillesse ne sont pas des prétextes pour laisser l’âme s’endormir et que s’attacher aux événements passés est nuisible à la liberté naturelle de l’âme. Ce dernier point amène à savoir distinguer les événements (qu’on qualifie de bons ou mauvais) des expériences, qui sont la capacité de savoir tirer des événements des choses plus justes pour se corriger, s’orienter et s’améliorer.

Il conclut le « Fudôchishinmyôroku » par l’orientation qu’un samouraï doit donner à sa vie.
Le samouraï cherche à faire preuve de rectitude et d’exemplarité en orientant sa vie vers le bien, le bon, le juste et la droiture. Cela fait naître en lui la paix et la loyauté. Les poisons sur ce sentier sont l’avidité et l’ignorance, qu’il évite en se tournant vers les humains bons et sages.

Le guerrier Musashi apprend à voir les reflets des choses…

| ESTAMPE SUR BOIS DE UTAGAWA KUNIYOSHI 1797 – 1861.

Reirôshû

Dans cette seconde lettre, Takuan met la loupe sur la ligne de conduite du samouraï et les obstacles qu’il peut rencontrer.

La ligne de conduite :

En première instance, l’âme du samouraï n’est pas à vendre et il doit préférer la mort s’il le faut. Il insiste en précisant que dans les moments clés de la vie, jamais le samouraï ne se déleste de sa conscience, car alors il tombe à l’état de ce que Hannah Arendt a nommé « homme de masse », celui qui par confort ou par peur a délégué sa conscience à autrui ou à un système.

Le samouraï apprend à observer ses pulsions, ses désirs et ses projections comme un courant dont il est indépendant, donc un courant sur lequel il peut naviguer s’il le faut mais sans se laisser emporter. Ses boussoles sont le caractère (une lame bien trempée), la vertu (regisaho et ma), la voie (foi en son étoile), la bonté (être au service), la probité (honneur et honnêteté), la droiture. Le samouraï peut se tromper et faire des erreurs de jugement, qu’il corrige dès qu’il en a pris conscience.

Sa vie est une boucle vertueuse ascendante :

  • il reconnaît ce qui est sacré et inaltérable (cette reconnaissance se renforce à chaque boucle)
  • il se corrige, maîtrise ses choix de vie et ses actions
  • un axe de droiture se met en place et fait ressortir ce qui est moins droit

Takuan cite alors les faux moteurs de vie chez le samouraï.
Les honneurs (et non l’honneur), se faire un nom pour acquérir des biens matériels et gravir les échelons de la société ne sont que des aspects secondaires chez le samouraï engagé dans la voie.

Takuan donne ensuite une explication plus profonde sur les causes de l’existence de ces faux moteurs en rapport avec la constitution interne de l’humain.
D’abord il souligne l’ambivalence du désir. Apparemment tout est désir, car le désir est constitutif de notre propre nature. Mais, et c’est là le point important, tout n’est pas complètement désir. Une partie enfouie à l’intérieur de chacun échappe, ou plutôt peut échapper au désir. C’est ce qu’il nomme « le coeur intègre de l’esprit » et qu’on va traduire par l’âme orientée vers la part ineffable en chacun, l’esprit, et que les japonais nomment aussi “Kimochi” . Quand l’âme se tourne vers l’esprit elle n’est plus prisonnière du désir, elle se libère. A l’inverse, lorsqu’elle se tache de désir elle devient confuse.

Takuan aborde alors sa conception interne de l’humain issue du bouddhisme.
L’humain est constitué de 5 skandhas ou agrégats qui sont rupa, vedana, sanjna, samskara, vijnana.

Rupa est en rapport avec la forme et le corps charnel.

Vedana est en rapport avec les sensations : nos ressentis à travers nos filtres.

Sanjna est en rapport avec nos perceptions qui à la base sont neutres, mais qu’on classe selon 3 types : bénéfiques, mauvaises ou indéterminées. Ces perceptions se font à partir de nos 5 sens (les perceptions externes) et du mental (les perceptions internes).

Samskara est en rapport avec nos formes mentales. Chaque individu a un bagage, une culture et des prédispositions qui l’amènent à classer et qualifier ses perceptions d’une certaine manière.

Vijnana est en rapport avec la conscience, qui détermine finalement nos actes et nos choix. C’est en rapport avec l’orientation de l’âme de chacun.

Puis il dévoile des lois primordiales issues du zen donc du bouddhisme.
Le coeur intègre de l’esprit est, on l’a déjà mentionné, le choix d’une âme orientée vers l’esprit. Une telle orientation se fait progressivement, pour l’immense majorité. 

Comme pour un capitaine aux commandes de son navire, l’orientation doit être prioritaire. Alors le navire et le capitaine vont dans la bonne direction. Les deux incarnent leur « dharma » ou leur raison d’être ou encore loi d’action.

Mais la traversée est longue et les tempêtes sont fréquentes. Parfois ces tempêtes sont dues aux circonstances extérieures, parfois leurs causes sont les erreurs ou négligences du capitaine. Si ce dernier est à l’écoute et sait tirer les expériences de son vécu, il rétablit le cap. Il comprend que ces obstacles et difficultés sont le fruit de son propre « Karma » ou du karma de l’ensemble dont il fait partie. 

Le karma est une loi d’action/réaction qui rétablit le cours naturel des choses.

Enfin, il justifie la transmigration des âmes ou réincarnation par le fait qu’en fin de vie, l’individu n’ayant pas encore atteint le stade où aucune ombre ne ternit le reflet de l’esprit sur l’âme, il a besoin de nouvelles vies ou expériences pour continuer sa progression.

Il finit le reirôshû en mettant en garde ceux qui se prononcent et donnent leurs avis sur ce qu’ils ne connaissent pas, ces lois primordiales. Ils ne sont pas encore en mesure de les appréhender et devraient donc s’y mettre avant de juger.

Taiaki

C’est la lettre d’un ami à un autre, quelqu’un qui vous veut du bien et connaît de l’intérieur vos questions.

Un artiste martial ne se bat pas pour gagner ou perdre. Il n’y a pas d’ennemi non plus et être fort ou faible est circonstanciel. Takuan prend l’exemple de Bouddha qui est totalement détaché tout en étant parfaitement concerné et conscient. Un tel état de vacuité s’atteint toujours par la persévérance et l’humilité. Et si des pouvoirs nouveaux apparaissent, ils n’ont pas à être recherchés.

Un certain positionnement intérieur, l’habileté et la sagesse émergent toujours à partir de choses ordinaires, de la patience et de l’abnégation. Ce qui émerge peut être défini par « Taia », le sabre intérieur pourfendeur de toutes les lames. Tous les humains possèdent en potentiel Taia.

Le sabre essentiel est le sabre intérieur, celui qui se forge et s’aiguise par les contacts de l’âme et de l’esprit.

A l’ultime étape de la voie du sabre : le non sabre.

A la fin de Taiki, Takuan décrit ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».
La voie, rien ne l’enseigne, aucun mot, aucun discours. C’est la transmission au-delà de tout enseignement. On se permet le commentaire suivant : cela ne veut pas dire que rien ne se passe, et que tout vient par le seul positionnement individuel. Mais arrivé à un stade, la complicité, la connexion, le fait d’être en ligne, tout cela certainement ne demande aucun mot, aucun discours, à peine quelques regards !…

corbeau katana
Corbeau et Katana du clan Minamoto

| PEINTURE JAPONAISE ÉPOQUE HEIAN, 9° au 13° siècle

La suite du cycle du guerrier :

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Cycle du guerrier – partie 2 : La quête Arthurienne et ses étapes

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 2 : La quête Arthurienne et ses étapes

Graal table
Quête du Saint Graal, Les Chevaliers à la Table du Graal

| MANUSCRIT SUR PARCHEMIN, COPIÉ À TOURNAI EN 1351, ENLUMINURES PAR PIERARS DOU TIELT, BNF, BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL, MS. 5218 FOL. 88

Dans le premier thème de ce cycle en rapport avec le guerrier, nous faisons l’hypothèse que tous les guerriers lettrés et poètes passent par une quête en 3 étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour.

Nous entrerons ici davantage dans le détail de ces trois étapes en évoquant les chevaliers de la table ronde et plus particulièrement la quête Arthurienne.

On situe le début des récits arthuriens à la fin de l’empire romain en Angleterre aux alentours du 5° siècle Ap. JC. Ils perdureront oralement jusqu’à l’apogée de la chrétienté, la période des cathédrales et ce n’est qu’au 12° puis 13° siècle, avec notamment Chrétien de Troyes, que la quête est traduite par écrit. Il y a donc de très nombreuses interprétations qui parfois se recoupent mais aussi s’opposent. Ce qui ici a dicté le choix du déroulement de la quête est l’utilisation du langage symbolique, non pas à la recherche d’hypothétiques vérités historiques, ce qui n’est pas sa fonction, mais plutôt à la recherche du sens de chaque personnage dans cette quête et de ses moments clés. Alors émerge l’espérance qu’une trame à la fois universelle et bien spécifique à cette période de l’histoire puisse se dévoiler.

Arthur est celui qui va au bout de la quête mais il n’est pas le seul parmi les chevaliers. Sa spécificité est de passer par toutes les étapes et les épreuves qui vont avec, raison pour laquelle nous allons nous intéresser plus particulièrement à lui.

De nombreux écrits existent, regroupés autour du terme générique “la légende arthurienne”. Parfois des siècles séparent ces versions et, en fonction de la sensibilité de chaque auteur, un sujet ou un autre sera abordé par le biais de tous ces personnages. Nous ne nous baserons pas sur une version spécifique et tenterons de dépasser ces différences en nous appuyant sur ce qui semble être l’essence de cette quête.

La préparation

Cette première étape peut s’étendre de la naissance d’Arthur jusqu’au moment où il extrait de la pierre l’épée légendaire qui porte le nom d’Excalibur. Il est alors à l’âge où, dans les sociétés traditionnelles, s’organise le passage de l’enfance à l’âge adulte sous forme de rites d’initiation. Ainsi l’individu devient responsable et prend sa place dans la communauté avec des droits et des devoirs qu’il se doit de connaître et de mettre en oeuvre.

Revenons un peu sur le début de son histoire : Arthur serait le fils du roi Uther Pendragon et de la femme d’un de ses vassaux, qui se prénommait Ygraine. 

Fils illégitime, il sera confié dès sa naissance à une famille de petite noblesse, en ignorant tout de ses origines. Il est alors éduqué dans une grande simplicité et durant toute cette période, il peut s’épanouir dans une certaine naïveté et innocence. C’est dans la spontanéité et l’enthousiasme que grandit Arthur. Il vit paisiblement et se montre droit et loyal. Le temps semble suspendu durant cette période idyllique de l’enfance, dans laquelle il aurait pu rester toute sa vie, prolongeant indéfiniment sa dépendance envers ses parents adoptifs. Il aurait alors bénéficié d’une sécurité et d’un cocon protecteur, mais telle n’est pas sa destinée.

Une autre période débute alors, celle de l’adolescence. Il devient écuyer du fils de ses parents adoptifs. Arrive le jour où il rencontre des chevaliers. Cette rencontre met en lumière un premier passage, ce moment entre deux, où apparaissent les premières insatisfactions qui ne sont pas d’ordre physiologiques ou de sécurité mais d’ordre intérieur et en rapport avec le sens de la vie.

En effet, l’appel de l’âme enjoint Arthur à se mettre en quête, bien que pour le moment, cet appel reste dans le domaine de l’inconscient. C’est en cela que la première rencontre avec les chevaliers fait écho à l’intériorité d’Arthur. L’adolescent qu’il est alors peut stagner indéfiniment dans cette période, censée être un court passage, tant qu’il n’accepte pas la prise de risque consistant à se découvrir aux autres et à lui-même. S’il évite le risque, il reste l’éternel insatisfait, critique et donneur de leçons mais incapable de sortir de sa zone de confort, là où les compétences ne suffisent pas. Le processus qui mène à la maturité, à l’acceptation de soi et à une meilleure compréhension des autres n’est alors pas enclenché. Au contraire, Arthur passe cette étape en se montrant responsable et en assumant le risque de se mesurer à ce qui est inconnu.

Arthur retirant l’épée de la pierre

| BNF

S’ensuit une période de questionnements qui, là encore, n’est pas complètement consciente chez Arthur. Par intuition, il prend du recul sur son quotidien. Il se prépare, il fourbit ses armes, son corps évolue et il devient adulte. Il se teste en tant que guerrier et n’hésite pas à se mettre à l’épreuve. Ce faisant, il actualise son potentiel. Il repousse ses limites et en les dépassant, il constate les dégâts que son égo peut provoquer quand il est débridé. Mais Arthur choisit un autre chemin, celui où il commence sincèrement à se corriger pour devenir meilleur, même si sa démarche reste maladroite et approximative.

A la mort du roi Uther Pendragon, ce dernier n’ayant pas de successeur, des guerres fratricides risquent d’éclater dans tout le royaume afin de lui en trouver un. Cela fait écho au moment historique où aucun individu n’incarne la fonction royale qu’est celle d’être modèle, d’être un centre, porteur de justice et d’équité. C’est ici que le personnage de Merlin intervient. Ce dernier représente symboliquement la part d’intuition en Arthur qui le mène à sa destinée. Et en effet, peu après, Arthur trouve l’épée légendaire qu’il extrait du bloc de roche. Le contact avec Excalibur marque le passage où Arthur éclaire son âme et décide de sa voie. C’est aussi le moment clé, où malgré ses erreurs, ses inattentions et les dégâts qu’il a causés de façon non préméditée, la balance penche du « bon côté ». D’autres portes s’ouvrent à lui car il a su faire preuve d’authenticité, d’enthousiasme et de persévérance dans sa quête.

La mise à l’épreuve

C’est avec Excalibur, l’épée magique en mains, qu’Arthur doit maintenant apprendre à donner un sens à son règne. Il quitte sa famille adoptive et fait ses premiers pas sur la voie, celle dont l’âme éclairée donne la direction.

Il fait alors de nombreuses rencontres et se met au service des autres, notamment des plus faibles. Il est dans son rôle de protecteur et tente d’unifier le royaume autour d’un idéal commun. Sa quête pourrait s’arrêter là, pensant qu’il a trouvé sa raison d’être, mais alors il risquerait de tomber dans le piège de vouloir être aimé à n’importe quel prix. Il lui faut prendre à nouveau de la distance pour poursuivre sa quête sans culpabiliser en pensant qu’il a abandonné les autres.

Il se doit de suivre son chemin, qui le mènera au bout de ses contradictions, non par la débauche mais par l’ascèse (le fameux Misogi des samouraïs japonais). Et pour cela, il rencontre à nouveau Merlin (à cette étape, Merlin représente symboliquement la capacité de dialogue intérieur), qui le guide pour aller au plus profond de lui-même. Arthur, étant entré en contact avec son centre, peut penser avoir réglé définitivement les questions en lien avec l’identité et le sens de la vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a effacé ses ombres et qu’il est parfait. Il avancera dans sa quête en acceptant que le combat intérieur n’est jamais fini.

Arthur commence à intégrer ce que l’on pourrait nommer sa part féminine. A l’épée s’est jointe la fleur. Il apprend les codes de l’amour parfois à ses dépens. Arthur incarne en même temps son rôle de roi en embrassant en conscience une cause supérieure à lui-même. Au château de Camelot, il crée la confrérie des chevaliers de la Table Ronde et il s’ensuit une période faste. Sa soif de pouvoir grandissante lui fait mettre ses meilleurs chevaliers au défi de partir à la quête du Graal sans préparation initiale. Ces derniers se font alors massacrer. S’il reste quelques survivants, la confrérie est décimée. Arthur pris dans son désir d’être le meilleur échoue dans l’épreuve d’être à l’écoute de sa part féminine qui l’aurait amené à plus de tempérance et d’humilité. Tout ceci est aussi marqué dans l’histoire par ses relations difficiles avec la reine Guenièvre et par l’influence grandissante de Morgane, sa demi-soeur, qui en intriguant donne naissance à un fils d’Arthur, Mordred, qu’on peut nommer l’ombre du roi. Arthur est tombé dans le piège de l’orgueil.

amour sacré chevalier
(Bernard de Ventadour, conteur de la fin’amor, 12° siècle ) Le seigneur Konrad von Altstetten, Au-dessus du couple d’amoureux, l’écusson et le heaume du seigneur.

| MANUSCRIT ENLUMINÉ, CODEX MASSENE (MANUSCRIT DE POÉSIES LYRIQUES) 1310 / WIKIMEDIA COMMONS

Le retour

La plupart des chevaliers sont morts. Ils représentent toutes les projections d’Arthur, du monde qu’il a rêvé et dont il était le centre. Arthur a perdu l’amour de Guenièvre. Mordred, son ombre, a pris du pouvoir et menace son royaume. C’est le moment crucial pour Arthur : il doit accepter la chute, mais pour se relever comme le phoenix. C’est là qu’il doit lâcher tous les oripeaux issus du passé qui l’encombrent. Mordred représente la partie la plus sombre d’Arthur. Si ce dernier s’identifie à Mordred, il s’apitoie sur lui-même et tombe alors dans la déchéance et la désolation. Cela correspond au moment où il jette l’épée magique Excalibur dans un lac. Cette étape, il la passe en laissant mourir l’irresponsable qui pouvait s’exprimer en lui et en acceptant la réalité telle qu’elle est. Ce qui doit être sera et rien ne sert de s’y opposer d’une quelconque manière. C’est à ce moment que Viviane, le pendant féminin de Merlin, lui rend l’épée Excalibur qu’elle a sortie des eaux. Arthur assume alors sa position de centre et instaure un dialogue fécond avec sa part de sagesse. Symboliquement, il est alors porteur d’un nouvel attribut, le livre, qui ouvre dans sa quête les portes de la sagesse universelle.

Arthur renaît et avec, tout ce qui l’entoure. Camelot, le château où le meilleur converge, renaît aussi, peut-être avec un aspect moins brillant qu’auparavant mais avec des fondations beaucoup plus solides. Arthur réalise toujours mieux qui il est, au point de faire un avec sa voie. Cela lui donne de la confiance et de l’énergie, en même temps qu’il mesure à quel point incarner Camelot est exigeant et lui demande tout de sa vie. De nombreux et nouveaux obstacles apparaissent comme pour tester sa détermination. Arthur peut alors s’épuiser et épuiser ceux qui l’entourent à la tâche.

Le lâcher-prise qu’il doit mettre en œuvre consiste à accepter qu’une vie parfois ne suffit pas. Les plus beaux rêves ne verront peut-être jamais le jour même si les moyens et les conditions sont presque réunis. Arthur passe l’étape en arrêtant de vouloir presser le pas. Il apprend à se mettre au diapason des cycles et des saisons et à accepter que certaines choses lui échappent sans pour autant être négligent.

Arthur a rebâti Camelot, il est de retour chez lui avec tous ses attributs. Il semble en paix et organise sa vie pour transmettre son expérience centrée sur la sagesse. Il cherche l’harmonie en lui et partout autour de lui. Une dernière épreuve l’attend. Sa grande clarté de conscience sur lui-même comme sur les autres le pousse à imposer ses choix pour le bien de tous, pense-t-il. La guerre revient au coeur de Camelot et deux armées se font face, celle de Mordred et celle d’Arthur. A cette occasion, des chevaliers qui avaient quitté Arthur, comme Lancelot, reviennent combattre avec lui. Il dispose alors de toutes ses forces pour abattre l’armée ennemie. Le dénouement arrive quand Arthur et Mordred se donnent mutuellement la mort ou quand Mordred est terrassé par Arthur, comme Saint Michel terrasse le Dragon, mais sans pour cela le tuer.

Bataille de Salisbury 

| MANUSCRIT ENLUMINÉ – LA MORT DU ROI ARTHUR, ROMAN DU DÉBUT DU XIIIE SIÈCLE – BNF

Le fait de garder ouverts deux scénarios concernant la fin de la quête Arthurienne permet d’éclairer deux aspects complémentaires mais bien distincts.

D’une part, sur le plan historique, la mort du Roi Arthur sur le champ de bataille représente la fin de la chevalerie et de l’imaginaire qui lui correspond en Occident. Autrement dit, la position de guerrier ou chevalier perd de son prestige et de son intérêt. Petit à petit, les histoires de guerriers sont reléguées dans les contes et légendes pour enfants. S’y intéresser une fois devenu adulte devient désuet voire puéril compte tenu de l’imaginaire beaucoup plus prosaïque qui prend alors le relais.

D’autre part, dans le cas où la mort d’Arthur comme celle de Mordred restent indéterminées, Arthur représente l’humain qui atteint son sommet de guerrier sage. Il ne cherche plus à imposer une voie sous prétexte qu’il est plus conscient que les autres sur ce qui est bien ou pas. Il peut cohabiter avec l’intelligence comme avec la plus grande ignorance et sans pour cela être indifférent avec ceux qui sont le plus opposés à sa voie. Il est devenu un phare qui éclaire pour tous sans distinction. Guidé par Viviane, sa sagesse intuitive, il peut rejoindre Avallon, le royaume des sages et de Merlin. Il peut aussi, tant qu’il est incarné, faire en sorte que Camelot reflète au mieux Avallon sur Terre. Ici se boucle la quête Arthurienne, une quête universelle en dix étapes, la dixième faisant reflet de la première, mais avec l’expérience du cycle.

| MAÎTRE DE FAUVEL , ENLUMINURE POUR L’HISTOIRE DU SAINT GRAAL XVe SIÈCLE BNF

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Cycle du Guerrier – partie 1 : le guerrier

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 1 : Le guerrier

Le guerrier n’est pas que pourfendeur, il peut être aussi lettré et poète. C’est cette voie plus globale qui nous touche et nous inspire.

encre cycle guerriers
| MONOTYPE CAMILLE COSSON

Bien des aspects le caractérisent mais certains plus que d’autres :

– le courage pour relier et assumer ses contradictions sans rester spectateur et chercher à s’améliorer ;

– le discernement et la persévérance pour avancer dans l’inconnu, ne pas fuir ses peurs, affronter les dragons ;

– le détachement, tout en gardant le souhait d’être juste et bon, pour tirer des expériences d’événements qu’ils soient positifs ou négatifs.

D’un point de vue psychologique il est celui qui, prenant conscience de sa part intérieure féminine ou masculine selon les cas, n’hésite pas à la cultiver en quête d’un savant équilibre entre les deux. Plus le guerrier intègre sa polarité opposée, plus par écho, sa part naturelle s’exprime naturellement et harmonieusement. Il est frappant, par exemple, de constater la douceur et la subtilité qui peuvent se dégager des guerriers reconnus inversement pour leurs qualités viriles sur les terrains de leurs combats.  

Le guerrier lettré et poète est en quête, une quête qui passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. A travers ce parcours qui commence dès le plus jeune âge et finit avec la mort, il trouve son rôle et le sens de sa vie. Il devient le héros de sa propre histoire, petite ou grande. Il passe par des épreuves, il est mis face à l’extrême de ses contradictions, mais il n’abandonne pas. Au fond de lui il y a une forme de foi en la vie, au monde, aux autres et en lui-même. Et même s’il lui arrive de douter, de penser qu’il n’est pas à la hauteur, si malgré tout il garde le cap du « capitaine de lui-même», l’horizon finit toujours par se dégager, une étoile brille et le guide.

Le guerrier lettré et poète n’est pas l’apanage de certains. En chacun il sommeille, se débat, clignote ou émerge lentement. Au départ il est plutôt discret et humble, sauf dans les moments de paroxysmes où sa nature profonde se dévoile et prend les commandes. Ce n’est que très rarement qu’il resplendit dès le plus jeune âge, une étape où l’on perçoit toutefois ce qu’il sera plus tard. Car comme ces arbres multi centenaires, il a besoin de temps pour se déployer tant ses ramifications sont complexes et demandent un long et patient tissage.

Des modèles de guerrier dans l’histoire :

A travers ces modèles, on peut constater aisément la diversité par laquelle peut se vivre cette voie du guerrier poète et lettré, tout en gardant une universalité qu’on laisse découvrir à chacune et à chacun.  

Samouraï

La résolution incorruptible, l’absence de calcul. Il se grandit en s’ouvrant au zen ou au shinto et en cultivant d’autres arts ou sciences comme modèles d’harmonie et de sensibilité.

Attributs : le katana, la cuirasse.

Miyamoto musashi, Rônin, samouraï errant 

| AUTOPORTRAIT ATTRIBUÉ A MYYAMOTO MUSHASHI (1584-1645)

Chevalier

La bravoure, la courtoisie, la loyauté et la générosité. Il se grandit quand il ajoute à l’épée, la fleur (l’amour courtois) et le livre (ramener la sagesse et les connaissances lors de ses pérégrinations).

Attributs : l’épée, la fleur, le livre.

Yvain et Laudine, enluminure

Guerrier grec

Etre robuste, se contrôler, être autonome, devenir un héros est sa destinée. Il se grandit en assumant la totalité de sa quête reprise dans les modèles d’Ulysse ou de Thésée.

Attributs : la peau, la lance et le bouclier.

Des Hoplites, type d’infanterie grecque s’engageant dans une bataille au son de la musique.

| DETAIL D’UN VASE DE CHIGI-VAZA VIIe SIECLE AV. J.-C. SCANNÉE PAR SZILAS EXTRAIT DU LIVRE DE J. M. ROBERTS : Kelet-Ázsia és a klasszikus Görögország

Légionnaire romain

La résistance, la discipline, la fidélité, l’unité du corps. Il se grandit par la pratique de la virtus (force morale et courage), par l’implication citoyenne et la pratique de l’unité dans la pluralité.

Attributs : le casque, l’épée et le bouclier.

À la suite du conseil de guerre de 105 apr. JC, des légionnaires se mettent en marche.

| DÉTAIL – COLONNE TRAJANNE, 107 À 113 APR. JC – MUSEO DELLA CIVILTÀ

Kshatrya (Inde)

La voie du juste milieu, la conscience des 3 gunas : tamas, rajas, sattva. Il se grandit par le mariage de l’engagement et du détachement et sa dévotion envers les sages.

Attributs : le char et l’arc.

Possible représentation de Arjuna et Krishna lors de la mythique scène ‘Gitopadesham’ de la Bhagavad Gita

| TERRACOTA ENTRE 1600 À 300 ANS AVANT JC

Guerrier maasaï

Ilmao : accepter la dualité, Encipaï : être dans la joie, Osina Kishon : accueillir la souffrance-don pour ne pas diviser, Eunoto : devenir un planteur, Aingoru enkitoo : rechercher le bon ordre. Ces cinq principes s’unissent pour garantir l’unité et le maintien des traditions comme trésors légués de génération en génération.

Il se grandit aujourd’hui par sa résolution à maintenir un îlot de vie traditionnel face aux vagues du monde marchand.

Attributs : le masque, la lance et le bouclier.

guerrier maasai
Ole Senteu Simel, un des chefs Iaibons les plus respectés jusqu’à sa mort en 1986, 
C’était le petit fils du fameux Maasaï Laibon Mbatian.


| DROITS : MUSEE NATIONAL DU KENYA

Dans les caractéristiques attribuées à chaque guerrier, il y a bien sûr une part de subjectivité. On a cherché surtout à faire transparaître à la fois leur diversité et une certaine unité. Ainsi, si chaque espace et chaque période de temps sur cette terre marquent de leurs empreintes les humains, il reste un fond commun. Ce fond commun est cette qualité de guerrier sage et érudit qui porte toujours des armes tant réelles que symboliques, qui défend toujours des causes élevées, qui contribue à donner à chaque chose et à chaque être sa place harmonieuse.

Son rôle dans l’histoire bien canalisé, il est le gardien qui maintient l’ordre, les lois et protège. Il est le garant de la sécurité pour tous sans distinction. Il est au service du bien commun et d’une justice équitable. Il reconnait la sagesse et l’expérience auxquelles il aspire et qu’il défend. Il contribue à l’expression et à l’équilibre des diversités dans un monde où chacun et chaque chose peuvent s’épanouir.

S’il est l’ombre de lui-même, il utilise la force pour la force et souvent pour avoir le pouvoir. Il abuse, poussé par les excès et les vices auxquels il laisse prendre du terrain. Il est dogmatique et manipulable car fermé à ce qu’il ignore…

Pour conclure à propos du rôle du guerrier dans l’histoire, bien souvent il est déroutant tant ses choix et ses décisions peuvent parfois aller à contre-courant. Ce côté indomptable et original ne correspond pas à une volonté de se démarquer, mais à une détermination sans faille pour que l’avoir ne supplante pas l’être.

Continuer la suite du cycle du guerrier :