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Cycle des Puissants Nomades – 3/8

Une inspiration du règne animal

 La Chauve-Souris

« – Il est l’heure de rentrer, il fait nuit depuis un bon bout de temps. Au lit les enfants !

Encore un peu, juste quelques minutes. »

C’est devenu un rituel. Nos parents en roulement devront nous relancer au moins deux ou trois fois pour obtenir ce qu’ils souhaitent, puis finalement nous regarder virevolter et nous harasser jusqu’à la lie.

C’est l’été, un de ces soirs où la chaleur paresse sur la place du village juste à côté de l’église. Les murs de granit rayonnent et attirent une multitude d’insectes venus se chauffer les ailes. On joue aux Chauves-Souris, ces fantômes au vol imprévisible. Elles sont là, à chasser les insectes, et nous les imitons en fonçant sur elles dans tous les sens. À chaque fois, au dernier moment, elles zigzaguent et nous évitent. Ce sont les championnes de l’écholocalisation, cette vision acoustique obtenue par l’émission d’ultrasons dont elles recueillent l’écho. Et elles nous connaissent, à force. Chacun a sa place dans ce ballet magique, et même nos cris et hurlements ne parviennent pas à les perturber. En venant virevolter ainsi, tout près de nous dans l’obscurité, la Chauve souris ne voudrait-elle pas nous livrer quelques-uns de ses secrets ?

A commencer par exemple par cette incroyable façon de se mouvoir. Dans la pratique des arts martiaux, la Chauve-Souris est une source d’inspiration quand, bougeant à la façon des flammes, elle est aussi insaisissable. Et le feu a cela d’incorruptible que rien ne peut le souiller, tout comme la Chauve-Souris qu’aucun virus n’atteint tant son système immunitaire est à toute épreuve.

En Chine, la Chauve-Souris est nommée Bian Fû et symbolise la prospérité et le bonheur. Ces deux qualités se retrouvent dans la scène d’un enfant jouant avec un cerf-volant, tel un feu apprivoisé et bienfaisant. C’est également le cas sur les places de villages, quand il reste encore des Chauves-Souris et des insectes.

Dans l’enfance, nos amies ailées sont des voisines très respectées. De temps en temps, mais toujours discrètement, on monte au clocher de l’église pour voir le monde d’en haut et faire tinter les cloches ; mais aussi, en passant dans les combles du toit, pour admirer ces grappes étranges pendues la tête en bas et emmaillotées dans leurs ailes. Si braver l’interdit de monter au clocher ne nous pose pas de problème, jamais on ne briserait la quiétude de nos amies Chauves-Souris. Il y a comme un pacte entre nous, une connivence qui se passe de paroles, et nous restons toujours à les observer sans mot dire. Parfois, une se gratte ou déploie une aile qui ressemble à un bras ailé, et ainsi elle nous inspire dans nos tentatives aériennes. Elles émettent aussi quelques petits cris, parfois un œil suspicieux nous observe par intermittence, mais notre distance respectueuse doit les rassurer car elles restent toujours en place.

Quand le ciel se voile, que le soleil se fait moins présent, le départ des alouettes, hirondelles et martinets est bien connu. Postés sur le haut des arbres ou amassés sur un fil électrique, ils se tiennent prêts. Pour la Chauve-Souris, c’est une autre histoire. Arrivées et départs sont plus mystérieux. Elle est là, elle n’est plus là, tel Batman l’insaisissable. 

L’étrangeté de ce petit animal a également fasciné certains artistes. Vincent Van Gogh notamment, le peintre au croisement entre lumière et obscurité, qui l’anthropomorphise dans son tableau nommé La Chauve-souris : ses pattes et ses ailes sont devenues des pieds et des mains. Il fallait bien, tout comme la Chauve-Souris, qu’il ait la tête en bas pour cueillir ses tableaux, là où les opposés se rencontrent, comme l’Occident et l’Extrême Orient. Jusqu’à le rendre fou ? Ses ciels étoilés, ses volutes aimantées, peut-être est-ce ainsi que se dévoile la réalité des paysages pour la Chauve-Souris ? 

Comment revenir parmi les humains ? La tentation de rester emmailloté dans ces visions doit être très forte…

Hybride est aussi la Chauve-Souris, à la fois oiseau et mammifère, le seul mammifère volant ! Il lui faut un sacré radar et des qualités remarquables pour se situer sur une telle ligne de crête parmi les espèces. Aussi, passe-t-elle de longs moments à s’absenter, à dormir une grande partie de sa vie, ou à l’abri de ses ailes cocon elle sonde et interroge inlassablement ces zones entre-deux, faites de clair-obscur.

Cette ambivalence fait que tantôt on l’adule, la voyant comme symbole des forces souterraines et chtoniennes1 Relatif aux divinités et aux forces profondes de la terre, parfois considérées comme infernales., tantôt on la rejette comme ennemi de la lumière, qui fait tout à l’envers avec sa tête en bas. Ainsi la Chauve-Souris est remarquable dans bien des domaines et apparaît comme un animal situé au seuil, à la frontière, faisant sans cesse le pont entre ce qui semble opposé. Mais quand l’ambivalence est assumée, elle représente alors l’être complet, un état initial et perdu que les humains seraient en mesure de retrouver en réunifiant en eux le céleste et le terrestre.

C’est certainement pour cela que de tous temps, des êtres humains supportant mal les antagonismes et préférant simplifier les rapports au monde, diabolisent ou encore veulent exterminer cet être intermédiaire, de l’entre-deux. Aujourd’hui ce sont les hygiénistes qui lui en veulent, car elle est porteuse de tous les virus. Ils oublient, par contre, de dire que la Chauve-Souris ne trouve plus de lieux où poser ses méditations tant les humains empiètent sur tous les écosystèmes. Ils oublient aussi de mentionner que son système immunitaire est unique et qu’on aurait sûrement à y gagner en s’y intéressant de plus près.

Le Dauphin

Ceux qui ont grandi au bord d’une côte fréquentée par les Dauphins connaissent bien l’émerveillement que suscite la rencontre avec ce cétacé acrobate. Hormis les sardines, les calmars, les crustacés et les thons qui ont de bonnes raisons de se plaindre de lui, n’est-il pas plébiscité par tous pour sa sympathie, son esprit d’entraide, sa beauté et sa bonne humeur ?

On ne compte plus ses amitiés inter-espèces, ses jeux partagés, ses coopérations, ses actes de bravoures pour protéger les plus faibles, sauver des naufragés ou des blessés. Rieur et captivant, il est à la fois guerrier pacifique des mers et des océans, bien évidemment poète et, très certainement, lettré à sa manière. Il dispose d’un langage unique et multiforme fait d’ultrasons, de clics, de sifflements, d’aboiements et d’expressions corporelles, qui n’a rien à envier à nos langues les plus complexes. Si la Chauve-Souris est la championne de l’écholocalisation sur terre, c’est bien dans l’eau que le Dauphin s’illustre dans ce domaine. Il est jalousé par tous les sous-marins du monde pour ses performances. S’ils ne pratiquent pas les arts martiaux, les scientifiques leur attribuent tout de même ce qui se rapproche d’un cri qui tue, appelé Big Bang du Dauphin. Ainsi, tel un pratiquant martial, il pousse des Kiaïs2 Terme japonais désignant un cri servant à réunir l’énergie de l’esprit et celle du corps lors de l’entraînement ou en combat. Le kiai est composé des kanjis « ki » qui désigne l’énergie interne, l’âme, l’esprit ou la volonté et « ai » qui signifie réunir. C’est la concentration de toute l’énergie du pratiquant dans un seul mouvement. D’après https://espritbubishi.wordpress.com/2011/12/24/le-kiai-energie-et-harmonie/ ultrasonores pour assommer ses proies et les prend ensuite comme dans une nasse avec l’aide de ses compères. Sa finesse de perception acoustique lui permet aussi de déjouer la ruse de certaines proies qui se font passer pour mortes mais qui ne le sont pas.

Ajoutons que c’est parce que respirer est un acte volontaire, et non un automatisme comme chez l’humain, qu’il ne peut être endormi sans être tué, et que la moitié de son cerveau reste toujours en veille. Il dispose donc en lui d’un vigile attentif et opérationnel 24H /24, tous les jours de l’année.

La fresque aux Dauphins du Musée archéologique d’Héraklion en Crète

Fresques Minoennes, époque néo-palatiale (1700 à 1450 Av JC), site de Cnossos. Photographie de Olaf tausch

S’il est rusé comme Ulysse, il est par contre nomade par opportunisme : il suit les bancs de poissons dans leurs pérégrinations. Et parfois, croisant une embarcation ou un nageur, il se rapproche et engage une conversation. Il existe entre l’Homme et le Dauphin une sympathie réciproque, une forme de « complicité archaïque » malgré les souffrances et exterminations que certains humains infligent à son espèce.

Contrairement aux chiens, le Dauphin n’a pas été apprivoisé et il n’est pas devenu dépendant de l’espèce humaine. D’ailleurs, un Dauphin en captivité vit trois à quatre fois moins longtemps que libre dans les océans. C’est pourquoi, quand il vient à la rencontre de l’Homme et joue avec lui, il rappelle une interdépendance possible entre les espèces que la plupart des humains ont oubliée. Ils ont cette façon de communiquer et de se rapprocher mais sans se laisser domestiquer, ni attenter à la puissance de leur nature « sauvage ».

Cette manière d’être est d’ailleurs d’actualité et peut concerner d’autres espèces, comme c’est évoqué ici dans un passage du livre Manières d’être vivant :

« […] l’élevage des rennes par les Touvains de Sibérie (peuple chamaniste et animiste), [est] analysé par l’anthropologue Charles Stépanoff. Le renne est volontairement maintenu à l’état sauvage, mais néanmoins engagé dans une coopération mutualiste avec les humains qui influencent et orientent son comportement. Il conclut que « paradoxalement, les humains ne peuvent domestiquer les rennes que s’ils les maintiennent à l’état sauvage ». Dans cette autre conception des relations aux animaux, on vit mieux avec eux de les influencer dans leur vitalité intacte, plutôt que de les affaiblir pour les contrôler. »3 Baptiste Morizot, op. cité, p. 185.

Comme pour les rennes, il existe sans aucun doute, avec les Dauphins, cette possibilité de coopérer ensemble, sans leur imposer la domestication et tout en respectant leur mode de vie sauvage.

À un niveau de perception plus subtil, chaque Dauphin dégage une individualité propre qu’on perçoit à la richesse de son langage et à son autonomie face à ce qu’on pourrait appeler l’âme groupale de l’espèce. Le Dauphin n’est pas un renne, ni un mouton (deux espèces que l’on apprécie bien sûr pour ce qu’elles sont par ailleurs) même s’il est très sociable et apte à vivre en groupe. Il nous ressemble étrangement quant à son rapport à la liberté intérieure. Ce qui est frappant en lui, c’est qu’il n’use pas de sa liberté pour s’imposer aux autres, mais pour coopérer et cohabiter en bonne entente, en champion de l’altruisme et de l’interrelation. Le Dauphin devient alors une force inspiratrice pour tout humain cherchant à dépasser les contingences de son « moi » pour se recentrer vers un « nous » et vers l’universel. 

Le Criquet

Voici venu le temps de parler d’un petit insecte mal-aimé dans de nombreuses parties du monde, synonyme de nuées dévastatrices, de famine ou de fléau faiseur de désert. Il est vrai qu’il fait des ravages, et l’Ouganda se rappelle bien de lui, tout comme la corne de l’Afrique balayée par ses essaims en 2020. Avec le changement climatique, le Criquet risque bien de se transformer de plus en plus souvent en Attila des steppes …

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Le Criquet, lui, n’y est pour rien des malheurs qui arrivent après son passage. Auparavant, les humains migraient naturellement pour ne pas stériliser les terres et laisser du temps pour qu’elles se renouvellent. L’arrivée du Criquet annonçait pour les humains le départ plutôt que la misère, et pour les terres une mise au repos, après le passage d’un feu animal. 

Est-ce sa faute si l’Homme ne l’écoute plus ? 

En imposant partout dans le monde un modèle de vie sédentaire avec ses frontières et ses propriétés privées, l’Homme a accusé le Criquet comme d’autres espèces, d’être un nuisible. Une bénédiction pour les affaires d’industriels d’agro-chimie mal intentionnés.

Prendre la défense du Criquet, c’est prendre la défense de millions d’autres espèces qui peuvent être menacées d’extinction. Souvenez-vous dans votre enfance, l’histoire de Pinocchio. Sa conscience et sa bonne étoile sont représentées par un Criquet nommé Jiminy Cricket. Grâce à lui, le petit pantin de bois s’extrait des mauvais chemins et finit par devenir un humain véritable, bon et juste.

Le Criquet peut donc être considéré autrement en portant notre attention sur ses qualités : il nous ramène notamment à l’essentiel, au centre, à la conscience. Ici, un parallèle avec ce que représentait le dieu Seth dans l’Egypte ancienne peut être fait. Seth est le maître du désert, porteur d’une puissance de feu destructrice. Il est l’opposé d’Horus, qui lui, incarne la fécondité et la vie. Mais la sagesse égyptienne vient nous préciser que c’est en reliant les deux en complémentarité que les forces de destruction et de création s’équilibrent harmonieusement et que la vie est heureuse. L’équilibre du Monde est ainsi préservé.

Gardons-nous alors de percevoir Seth comme un être uniquement malfaisant et négatif car en le rejetant on perd la possibilité de canaliser sa force. Sa puissance désordonnée est aussi un moyen de contribuer à l’équilibre cosmique.

Gardons-nous d’opposer Seth et Horus, car les deux ont leur place dans le bon déroulement des cycles qui régénèrent.

Gardons-nous enfin de confondre Seth avec Apophis (le serpent du chaos) car ce dernier ne permet pas la régénération mais engendre, lui, la fin d’un cycle.

Seth harponne Apophis pour défendre la barque de Rê. 

Détail du papyrus de dame Cherit-Webeshet dans le livre de la vie et de la mort des anciens égyptiens.

A l’image de Seth, le Criquet, s’il détruit les récoltes, pousse les mammifères et les humains à se déplacer permettant la régénération des terres mises ainsi au repos. 

Dans une approche d’interdépendance, que pourrait bien attendre de nous le Criquet ?

Comme tant d’autres espèces, il pourrait intenter un procès à nous autres humains et vouloir nous bannir tant nous incarnons ce que nous lui reprochons. Ce fameux aspect destructeur, voyons-nous vraiment à quelle échelle et dans quelles proportions nous l’infligeons à d’autres êtres vivants ?
Et si le Criquet est finalement bien plus proche de la représentation du Jiminy de Pinocchio, l’expression “œil pour œil, dent pour dent” ne correspond pas du tout à sa façon d’être et apparaît comme une projection de l’humain sur un insecte.
Il pourrait nous solliciter pour obtenir quelques couloirs de vie destinés aux nomades, et nous glisser à l’oreille que quelques brèches dans nos zones géographiques compartimentées pourraient induire de nouvelles amitiés et des rencontres insoupçonnées. Enfin, en abandonnant notre mainmise sur des portions de territoires qu’il convoite parfois, il nous aiderait sûrement à mieux accepter de perdre ce que nous croyons posséder et à nous ouvrir au partage, même si dans un premier temps cela semble nous désavantager.

Enfin, pour ne pas se faire oublier et conserver sa place parmi les vivants, le Criquet chante. Par le frottement de ses pattes sur ses ailes, il crée la stridulation, une mélodie au son métallique qu’il sait amplifier pour tenter de résister au vacarme des routes et pour se faire entendre par son alter ego.

Et pour terminer, sachez que parfois, il émet aussi quelques tribunes à notre intention, en voici un extrait :

Oui le Criquet est un affamé
qui détruit quand il est en nombre.
Oui, il met à nu sans retenue, mais
que de choses il sort de l’ombre
Certes, il dévoile tout impunément,
des forces et des faiblesses insoupçonnées.
Mais jamais et partout il ne ment,
Et toi, repars à zéro, renais !
Comme moi, n’aie pas peur du feu, courage !
Brûle chrysalide et quitte ce vieil âge !
Permet-toi la régénération
Celle qui fait naître de nouveaux sillons.

 Le Sanglier

Voici déjà venu le moment de quitter nos chers représentants du règne animal mais, juste avant, prenons le temps de cette dernière histoire où, comme vous le verrez, il est difficile de dire si c’est du lard ou du cochon. La surdensité et les nuisances attribuées aux nuées de Criquets et évoquées précédemment nous renvoient directement à d’autres espèces. C’est maintenant d’un animal puissant capable de parcourir des distances considérables dont il va être question. Présent ou simplement de passage dans toutes les forêts de France, vous l’avez peut-être déjà croisé, c’est le Sanglier.

Lui aussi est rejeté et considéré comme “nuisible”. L’augmentation de sa population est un autre fléau que les chasseurs dénoncent régulièrement, et que chaque année ils tentent d’éradiquer. Pourtant en y regardant de plus près, l’humain ne serait-il pas une fois de plus venu interférer dans le savant équilibre de la Terre ? C’est un sujet épineux que celui-là mais deux articles du blog de Mathieu Ricard peuvent éclairer cet imbroglio sous l’angle bouddhiste :

https://www.matthieuricard.org/blog/posts/jouir-des-beautes-de-la-nature-sans-tuer-1

https://www.matthieuricard.org/blog/posts/jouir-des-beautes-de-la-nature-sans-tuer-2

Mais après tout, le Sanglier aime peut-être la chasse lui aussi ?

A priori non, mais il faut reconnaître qu’il aime la castagne et aussi la châtaigne, celle qui pique tout le monde, sauf son groin. Difficile de défendre le Sanglier, car si le plus souvent il est la proie, il n’hésite pas à renverser les rôles du chasseur et du chassé. Mais c’est une chasse très spéciale dont il est alors question, pas celle des chasseurs officiels. C’est une sorte de rugby décalé, où l’écart de force est tel que ce qui compte, c’est d’esquiver au dernier moment, de faire semblant de se tabasser voire de se faire des marques par bâtons ou arbres interposés. L’apéro qui suit ce match endiablé est l’occasion de parler de nos erreurs et de nos exploits. C’est lui le plus fort, le plus mastoc, le plus toqué et il le sait ! Il aime bien que quelques gringalets viennent se mesurer à lui, pas simplement pour confirmer sa supériorité, mais pour la joie de foncer et de déployer toute sa puissance musclée. Cet esprit se retrouve chez son cousin taureau lors des férias espagnoles, pendant lesquelles la bête est lâchée dans les rues. Gare à ceux qui ne sont pas assez lestes et capables d’esquives !

Drôle de jeu, direz-vous. 

C’est vrai, c’est un peu brut, mais cela a le mérite d’être franc et direct. Dès tout petit, le Marcassin courant à pleine vitesse est capable de tomber de plusieurs mètres dans des éboulis de rochers, de faire des roulé-boulés et de continuer sans ralentir et sans dommage. Même pas mal !

Quant aux mâles adultes, au niveau de leurs épaules le cuir est renforcé, formant une véritable armature que les dents comme les flèches auront beaucoup de mal à transpercer. Incassable et impénétrable, symbole de force brute, sa détermination sans faille est un autre aspect de sa puissance. Avec son groin qui fait des sillons dans le sol, il est l’ouvreur de chemin, le pourfendeur de ronces et de tous les obstacles. Il ne fait pas dans la dentelle, mais peut-on faire autrement quand il s’agit de faire sauter les résistances et les positions figées à l’excès ? 

Ainsi le comportement du Sanglier peut venir interroger notre relation à la paix. Lorsque torpeur, frilosité et statu quo prennent toute la place, les choses ne finissent-elles pas par croupir ou encore s’envenimer? N’est ce pas là une situation délétère bien connue de l’Homme ? N’est-ce pas là une forme de violence bien plus grave et dérangeante que celle toute relative du Sanglier ?

Et si le Sanglier, dans ce genre de cas, venait nous transmettre son message, celui de la terre, une terre synonyme d’ancrage et d’enracinement ? Proche de cette dernière, puissant, droit et direct, cet hôte de la forêt pourrait bien nous inspirer. Tel un druide vivant retiré dans sa forêt, un sage, il viendrait nous aider à déterrer littéralement nos idéaux et à passer à l’action.

Le Sanglier a pour fonction d’ébranler, bousculer, voire démolir ce qui est trop faible ou trop vieux. Il met à l’épreuve de la résistance et de la capacité à se protéger. Et si son passage chamboule tout, il permet aussi de régénérer en profondeur. C’est en cela qu’il est également symbole de fertilité. Une telle vertu à propos du Sanglier ne doit pas être du goût de tous les jardiniers. Mais grâce à lui, ils doivent apprendre à installer des barrières, à limiter l’accès à certains territoires tels des gardiens du seuil, car avec le Sanglier, un simple écriteau de “Propriété privée” ne suffit pas. Rien de faramineux, aucun mur de la honte ni miradors à construire, mais des barrières raisonnables qui s’intègrent au paysage tout en étant étanches pour bien d’autres choses.

Héraklès ramenant le sanglier d’Erymanthe à Athéna
Oenochoé attique à figures noires
– 520-500 av.JC, British Museum

Là où cela ne va plus, c’est quand le chasseur, dit sportif, se plaint du sanglier tout en se vantant des cartons qu’il fait sur lui. Il a déjà été souligné que les chasseurs sont à l’origine du grand nombre de Sangliers qu’ils ont poussé, facilement il est vrai, vers quelques cochonnes en rose. Voilà que partout cette étrange marmaille s’étale, prolifère, envahit les campagnes jusqu’aux périphéries des villes. Un hybride bizarre est né, le Sanglochon4 Sanglochon : né du croisement de cochon et de sanglier, qui bien souvent ne sait plus être Sanglier. Le risque encouru lors de sa rencontre et l‘obligation de grimper à l’arbre qui devrait en résulter ne sont plus systématiques. Même des mères avec leurs Marcassins, trop occupées à se bâfrer, regardent à peine ceux qui passent près d’eux à quelques mètres.

Avec la disparition du Loup et de l’Ours dans nos campagnes, le Sanglier restait l’unique compère pour affûter notre vigilance. Certains, parmi les hardes, jouent encore ce rôle mais par intermittence et sans réel entrain. Le Sanglier, s’il reste nomade, est de moins en moins sauvage et perd de sa puissance. Il reste imprévisible mais devient trop placide. 

Et si au lieu d’encourager sa concupiscence nous avions cherché avec lui une réelle interdépendance, couplée à une responsabilité de faire grandir son individualité ?

Nous pourrions imaginer qu’après les moissons, des graines soient laissées éparses pour qu’à son tour le Sanglier s’égaye dans les champs et les retourne mieux, en termes de profondeur, que n’importe quel tracteur. Parfois, dans un champ unique aux murets protecteurs, il serait invité à un spectacle où les jeunes apprendraient à affronter la peur en traversant au plus juste et sans témérité ce territoire partagé. Cela finirait peut-être, comme dans ce fameux village gaulois, autour d’un banquet empreint de sobriété. Un Sanglier, un seul, à la broche, évènement rare et festif, à la gloire de ce dernier sans peur et sans reproche.

Il fut un temps où toutes les campagnes bruissaient de ses histoires. La plus célèbre et la plus répandue était celle d’un Sanglier qui toujours déjouait les chasses, les battues et les pièges tendus à son encontre. Ce Sanglier insaisissable devenant légendaire, on accourait toujours de plus loin pour s’y mesurer, mais toujours sans aucun résultat. Et chaque année, il prenait du poids et de la taille pour devenir l’être le plus colossal jamais vu dans les parages. On en appelait au chef du village, au Seigneur principal, au Roi, à la suprême autorité capable d’organiser une battue dont même une souris ne pourrait réchapper. La poursuite s’engageait, complètement inégale, mais le “Roi” Sanglier résistait encore et encore, acculé, lui comme ses poursuivants, et chacun poussé dans ses retranchements. Alors que ces derniers pensaient enfin le tenir, dans un ultime effort, il se réfugia au sommet d’un promontoire, à l’aplomb d’un apique vertigineux, un gouffre insondable. Et c’est alors qu’il choisit de se jeter dans le vide plutôt que de se faire prendre !

Le lendemain, une équipe fut envoyée dans ce trou infernal pour ramener sa carcasse qui devait être brisée en mille morceaux, et surtout pour rendre un dernier hommage à sa vaillance exemplaire. Nulle trace de la bête ! On eut beau chercher dans tous les recoins, envoyer les plus fins limiers, le Sanglier avait disparu, volatilisé. On ne le revit jamais, sauf parfois dans des rêves, où dit-on, par son regard, il transmet sa puissance pour aider ceux qui vont vivre des situations de paroxysmes à ne pas jeter l’éponge et à être prêt au grand saut s’il le faut.

Ainsi, de part et d’autre, la symbolique du Sanglier est puissante. On le retrouve de l’Orient à l’Occident, incarnant tour à tour force et témérité. Laboureur mal aimé, il peut-être associé à une certaine forme de sagesse, celle qui implique enracinement et bon sens. Ce seigneur des forêts, quand il garde son identité sauvage, ne mérite-t-il pas un peu plus de respect et de considération ? 

Ohara Koson, Le Sanglier, Hanga Gallery, Durham

Canard, Loup, Anguille, Tortue, Chauve-souris, Dauphin, Criquet, Sanglier, où êtes-vous ? Quelles places prennent dans le ciel de chacun ces puissants arpenteurs ?

Que des animaux prennent de la place dans le ciel, ce n’est pas nouveau. Nombreuses sont les constellations d’étoiles auxquelles les anciens ont donné des noms d’animaux. Au cœur de la nuit, elles nous rappellent la diversité du monde et par leurs parcours, l’origine du nomadisme. Ces grandes puissances inspiratrices, qui pourtant brillent toujours, ont fini dans l’oubli, dans l’ombre du siècle des lumières.

Nout, la déesse égyptienne du ciel étoilé

Alors dévoilons d’autres mystères, pour donner envie « d’élargir notre souci du vivant hors de nous et en nous »5 Baptiste Morizot op. cité, p.279. Nous qui avons fait sécession avec les autres représentants du vivant, nous devions certainement en passer par là. Depuis au moins un demi-siècle nous aurions pu changer de cap, mais nous sommes lents, non pas à la manière de la Tortue, mais plutôt à la façon de l’Autruche quand elle met la tête dans le sable. Pourtant, ne sentons-nous pas que continuer dans cette voie est insoutenable tant les tensions sont extrêmes ? Un changement de cap est déjà en cours sous une forme des plus radicale, qui risque de nous cueillir, nous les « humaintruches », hébétés et impréparés.

Commencer ce récit des puissants nomades par ces humbles animaux, c’est vouloir leur attribuer la même importance que ce qui relève de l’humain. C’est tenter d’aider chacun d’entre nous à porter à nouveau son regard sur eux, et cesser de les considérer comme nos propriétés ou des êtres inférieurs. A l’image de ces quelques récits de Puissants Nomades du règne animal, n’est-il pas temps de tendre l’oreille et de se reconnecter autrement avec le monde du vivant ? N’est-il pas temps de reconnaître en eux des modèles d’inspiration dont l’accès demanderait à la fois humilité et persévérance ? N’est-il pas temps d’imaginer qu’il nous est possible de dialoguer avec eux, rendant toujours plus présent ce qui nous relie, ce qui nous est commun ? Et cette envie d’échanges ne serait-elle pas partagée ? 

Références

Références
1  Relatif aux divinités et aux forces profondes de la terre, parfois considérées comme infernales.
2  Terme japonais désignant un cri servant à réunir l’énergie de l’esprit et celle du corps lors de l’entraînement ou en combat. Le kiai est composé des kanjis « ki » qui désigne l’énergie interne, l’âme, l’esprit ou la volonté et « ai » qui signifie réunir. C’est la concentration de toute l’énergie du pratiquant dans un seul mouvement. D’après https://espritbubishi.wordpress.com/2011/12/24/le-kiai-energie-et-harmonie/
3  Baptiste Morizot, op. cité, p. 185.
4  Sanglochon : né du croisement de cochon et de sanglier
5  Baptiste Morizot op. cité, p.279.
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Cycle des Puissants Nomades – 2/8

Une inspiration du règne animal
Les Loups

La patrouille des Loups s’ébranle d’une seule trace. Elle peut cheminer ainsi indéfiniment, comme si le temps et l’espace se rétractaient, comme si les reliefs s’aplatissaient tant les sommets et les creux sont avalés sans peine. A intervalle régulier, un arrêt marqué aux endroits dégagés, là où la vue et les hurlements portent loin. La horde à nouveau s’enfonce dans l’inconnu/connu. Parfois, comme un éclaireur, l’un d’eux s’écarte de-ci de-là, mais revient inexorablement se fondre dans la trace. Puis un arrêt plus long. Les traces montrent qu’ils se sont tous postés sur une butte et se concertent ; c’est un vrai conciliabule avant que chacun s’élance, complémentaire, dans son rôle. Comme un chef d’orchestre, le mâle dominant a donné le signal, la meute s’élance, force unie, dans un galop furtif et silencieux, si ce n’est quelques jappements pour se coordonner. Rien ne peut les arrêter, car ensemble ils sont invulnérables et ils le savent.

On se pourlèche, on se bouscule, les oreilles se lèvent ou se baissent, quelques crocs étincellent, des grondements. Si les plus petits font diversion, on les laisse faire mais on les guette, la meute toujours veille, toujours prête. Si chacun n’a pas eu sa ration ou parce que la destination n’est pas encore atteinte, la meute repart et va déambuler jusqu’au petit matin et plus s’il le faut.

Photo Vincent Munier, Arctique, 2017

Le soleil se lève, pour certains le temps est venu de s’éloigner de la meute ou de rester. Il n’y a pas de règle, si ce n’est qu’une fois adulte, chacun et chacune peut alterner entre présence au sein de la meute et solitude, sans remettre en cause leur loyauté réciproque. Pour eux, la hiérarchie n’est pas une souffrance ni une soumission, ni la solitude une malédiction. Les deux ensemble permettent à chacun de se situer et de trouver sa place. Pour se retrouver, il y a toujours les hurlements, lancés à la face du monde et qui effacent les distances. Des hurlements qui posent aussi des empreintes indélébiles dans l’espace, en faisant briller les astres et trembler les êtres.

Le Loup affirme ainsi sa présence et sa volonté. Maître des nuits, mais aussi des jours s’il le veut, il représente l’éveillé. Ses sens sont affûtés au maximum et son corps infatigable décourage les plus endurants. Dans des situations de combat, on peut s’inspirer de lui, notamment quand il est en meute. Lorsque les formations classiques se sont désarticulées et que la mêlée vient, la coordination instinctive et désinhibée de la meute est au-dessus de tout. Même les requins en bande ne sont pas aussi efficaces.

Enfin arrêtons-nous un instant sur la mâchoire du loup qui est associée à une puissance sans limite. Si ses crocs terrifient, ils ont aussi dans l’imaginaire une valeur symbolique tout autre : en déchirant les chairs et en dépouillant les corps, ils mettent à nu la condition terrestre et nous emmènent vers le monde des défunts. Ils créent ainsi un pont entre les vivants et les morts.

La page des Loups se referme, mais la Louve qui a tout entendu se rapproche et nous glisse à l’oreille :

« A la manière des Loups, l’humain peut apprivoiser et canaliser son instinct de pouvoir pour le bien de tous et de toute chose. Meute à lui tout seul, il s’éveille quand le dominant qui est en lui n’a plus à dominer et trouve sa place de chef d’orchestre ». Et elle ajoute « Il n’y aura plus d’étrangers quand nous pourrons déambuler parmi vous sans qu’on crie “au loup !” Vos propres frontières et celles dressées entre notre règne et le vôtre ne seront pas pour autant abolies, mais elles signifieront seulement des limites de respect et de cohabitation à ne pas dépasser et non des séparations franches où aucun espace de dialogue n’est possible. »

Les Canards sauvages

C’est la fin de l’automne, les premières gelées blanches sont là, le brouillard tarde à se lever. Le matin, à la fraîche, il faut se poster sur les sommets qui se dressent tels des mâts au-dessus des arabesques laiteuses. L’esprit tangue entre le ciel et la terre, se laisse bercer, songe, quand soudain à l’horizon… une hallucination ? Non, ce sont bien eux ! D’abord un point, puis très vite cette forme caractéristique en pointe de flèche, la plus opérationnelle pour s’épauler dans les voyages au long court. Ils sont fidèles au rendez-vous. Fidèles entre eux par couple, fidèles à leur formation, fidèles à leurs points de ralliement et de retour. Cette fidélité transpire dans leur vol, dans la régularité de la forme en déplacement, dans la précision du placement de chacun, dans la coordination des battements d’ailes, dans la solidarité des changements réguliers du meneur, là où l’effort est le plus intense. Ce n’est pas un hasard si les armées de terre comme du ciel se sont souvent inspirées de cette formation spécifique pour l’ordre, l’efficacité et l’organicité ainsi obtenus dans les rangs.

Du temps de leur splendeur, dans un seul champ de vision, des dizaines de formations pouvaient ainsi s’égrener tout au long de la journée. Et le soir venu, l’ultime récompense : un vol en quête d’une aire de repos se met à tournoyer, à hésiter, puis finalement à plonger en spirale vers la terre, plutôt proche d’un point d’eau et d’une forêt.

Utagawa Hiroshige, « Pleine lune à Takanawa », tirée de la série Vues célèbres de la capitale de l’Est. (Collection du Musée mémorial d’Ôta)

De tous ces caquètements, une équipe se fait entendre. Celle qui après un long effort commun et persévérant, commente le voyage, plaisante et prend soin de chacun et chacune. Si les plus faibles écoutent et reprennent leur souffle, malgré la fatigue la joie d’être ensemble dans une telle aventure efface les contraintes et les requinque rapidement. Il y a quelque chose de magnétique dans ces oiseaux-là : la résistance de leurs ailes, la capacité de leurs plumes et de leur duvet à repousser l’eau et le froid, le son de leurs chants, leur boussole infaillible.

Quand tout est bouleversé, plein d’incertitudes et d’épreuves, ne faut-il pas imiter les canards pour retrouver le nord, un axe capable de guider en toutes circonstances ?

Par leur ballet migratoire qui scande le rythme des saisons, ils nous rappellent l’alternance et la puissance régénérative des cycles.

L’Anguille

Elle passe tellement inaperçue que cette presque inconnue mérite d’abord d’être présentée.

Le périple de cet être minuscule commence dans les fosses abyssales aux eaux chaudes, comme la mer des Sargasses, au large des îles Mariannes ou à l’est de Madagascar. Depuis le cœur de l’océan, elle remonte sur parfois plus de 5000 kilomètres vers les côtes des continents, à la fois espérées et redoutées. Espérées car en rejoignant les sources des rivières et des ruisseaux, elle retrouve son antre, celle de ses parents, grands-parents, arrière-grands-parents et plus encore. Redoutées car nombreux sont les barrages, les becs, les lumières, les filets et les filous qui veulent la stopper ou en faire pitance. Alors qu’elle s’engage dans les estuaires des fleuves et des rivières, elle entame sa première métamorphose pour devenir poisson d’eau douce. Elle ne mesure alors que 7 centimètres et en Europe, on l’appelle civelle.

Avec sa gueule de serpent, son humeur cachotière, ses virées nocturnes, elle se faufile dans le chemin de sa vie, patiente et discrète. Elle grandit, grandit, grandit et parfois s’allonge jusqu’à 120 cm. Elle a tout son temps, tapie dans les sédiments. Véritable cauchemar pour ses proies, elle jaillit de la vase sans crier gare, totalement indétectable par les sens communs. Proportionnellement, sa force de saisie comme d’étreinte est optimale. Les braconniers ne le savent que trop bien, lorsqu’elle s’enroule autour du poignet. Sa vie n’est que mystère : qu’en est-il de son réel parcours, de ses noces, de ses accouplements ? S’intègre-t-elle réellement à la famille des poissons, elle qui peut traverser des champs et résister des heures à l’air libre en gardant un peu d’eau dans ses branchies grâce à sa respiration cutanée ? L’Anguille est tannée pour résister, sa peau est le parchemin des Dieux.

 La grosse anguille, poème de Maurice ROLLINAT, 1846-1903

La grosse anguille est dans sa phase
Torpide : le soleil s’embrase.
Au fond de l’onde qui s’épand,
Huileuse et chaude, elle se case
À la manière du serpent :
Repliée en anse de vase,
En forme de 8, en turban,
En S, en Z : cela dépend
Des caprices de son extase.
Vers le soir, se désembourbant,
Dans son aquatique gymnase
Elle joue, elle va grimpant
De roche en roche, ou se suspend
Aux grandes herbes qu’elle écrase,
La grosse anguille.

L’air fraîchit, la lune se gaze ;
Moitié nageant, moitié rampant,
Alors elle chasse, elle rase
Sable, gravier, caillou coupant…
Gare à vous, goujonneau pimpant !
Gentil véron, couleur topaze !
Voici l’ogresse de la vase, 
La grosse anguille!
Aquarelle de Kajika Aki
source

Blottie au coin des sources et des étangs, elle laisse le temps défiler pendant parfois plus de quarante ans. Immobile, invisible ou presque, elle décide un beau jour de repartir et d’entamer sa dévalaison. Au fur et à mesure de sa descente elle effectue sa métamorphose, cette fois de poisson d’eau douce à poisson d’eau de mer. Elle retourne à son autre pôle, le ventre des océans, où d’autres migrants se retrouvent : les courants froids et chauds. Messagère à la fois du cœur des océans et des sources, elle porte la mémoire des sédiments archaïques comme celle des eaux nouvelles.

Gare à ceux qui en plongeant au plus profond de ses yeux voudraient dévoiler son mystère ! Ils risqueraient bien de se transformer en pierre, subissant le même sort que les ennemis de la Gorgone mythique.

Rusons pour déjouer un tel regard et, comme l’Anguille, persévérons. Si l’Anguille garde jalousement ses mystères, elle donne par ailleurs des indices à qui se laisse porter par le souffle de sa curiosité.

Premier indice : elle sait rester à l’affût indéfiniment tout en étant totalement transparente. La surprise lorsqu’elle jaillit rend sa saisie ou son étreinte d’autant plus efficace.

Deuxième indice : elle accomplit son rôle de gardienne de la mémoire en reliant, par un unique aller-retour en une vie, les deux parties les plus opposées de l’eau (les sources au sommet des montagnes et les grands fonds marins). N’y a-t-il pas là inspiration à puiser dans cette quête du dépassement des dualités, un moyen de retrouver et de garder la mémoire ? 1Partir en quête de ses plus grandes contradictions, et pour cela repousser ses limites par l’ascèse, synonyme de Misogi chez les japonais

Troisième indice : son mariage et sa naissance nous échappent. L’Anguille résiste à la domestication malgré toutes les technologies et l’intérêt matériel que cela représente pour certains. Mais l’amour doit-il nécessairement se dévoiler ? Ne faut-il pas lui laisser son parfum de mystère, si l’on veut qu’il perdure et qu’il nous enchante ?

Quatrième indice : l’Anguille vit dans les sédiments humides qu’elle marque de son empreinte. N’est-ce pas là ses pages d’écritures pour les siècles passés et les siècles futurs ? N’est-elle pas le scribe qui inlassablement et de génération en génération inscrit les pages de l’histoire ? Des fossiles d’anguilles vieux de plus de 100 millions d’années ont été retrouvés !

Néanmoins, les zones de sédiments humides sont aussi peu prises en considération que l’Anguille. Cela devrait nous alerter. Ne sommes-nous pas allés trop loin en rendant les sédiments toxiques, y compris pour la puissante Anguille ?

La Tortue marine

Qui n’a pas répété ces deux vers dans son enfance, ou plus tard lors d’expériences de la vie : « rien ne sert de courir, il faut partir à point » ? La lenteur, la maladresse et la lourdeur de la Tortue sur terre sont légendaires comme réelles. À sa décharge, elle porte cette carapace, cette maison ambulante, cette peine d’Atlas ! Que faire quand en permanence quelque chose pèse sur les épaules ?

Comme souvent dans la nature, la Tortue a su faire de son désavantage un avantage. En cas d’attaque, elle transforme sa carapace en bouclier étanche. Elle peut y séjourner indéfiniment, au moins suffisamment longtemps pour décourager l’agresseur dont la patience n’égale jamais la sienne. Dans l’eau, grâce à son poids et ses formes aérodynamiques, sa nage se fait véloce et élégante. Et s’il faut plonger dans les fonds marins, cette parure la protège de la pression comme du froid. La Tortue rêve ! C’est encore sa carapace qui, grâce à ses zébrures fractales, images du Ciel et de la Terre, lui fait faire des rêves prémonitoires. Elle danse aussi. Dans l’eau en grand public et sur Terre toujours secrètement. Seuls de grands maîtres d’arts martiaux disent l’avoir observée dansant sur la terre ferme. On ne peut que les croire, vu que leurs éloges de la Tortue concordent. Ils disent tous que c’est par elle qu’ils ont saisi l’essence du mouvement martial, la vitesse dans la lenteur. Mais comme c’est un secret, difficile d’en savoir plus…

La Tortue marine, quant à elle, sillonne les océans partout où l’eau est tiède, en revenant périodiquement et inlassablement sur sa plage d’origine pour déposer ses œufs. Avec sa grande longévité (certaines Tortues ont dépassé les 150 ans), elle est le symbole de l’endurance, de la constance mêlée à la persévérance. Et son image de sagesse n’est pas due qu’à son grand âge, mais aussi à un autre attribut de sa carapace : l’image du Ciel et de la Terre réunis. En sortant la tête de sa carapace, l’humble Tortue hume les vents mêlés de la Terre et du Ciel. Sa sagesse se fait prémonitoire car elle acquiert alors cette capacité de pressentir et donc d’anticiper.

Zhang Gui, peintre de la dynastie des Jin, vers 1156-1161, la Tortue

Ce n’est pas un hasard si la Chine, qualifiée d’empire du Milieu, puise l’origine de sa culture dans les carapaces de tortues : « C’est à l’âge du Bronze que se situe cette origine commune de l’écriture et de la rationalité chinoise. À cette époque, pour se renseigner sur l’opportunité d’un projet, on approchait une carapace de tortue d’une source de chaleur ce qui y provoquait des fendillements dont les formes étaient analysées. On notait ensuite le pronostic tiré de cet examen en gravant des signes à même la carapace. Ces fendillements linéaires auxquels les anciens Chinois ont décidé de donner du sens deviendront les traits rectilignes des figures du Yi Jing (les hexagrammes) et les courbes élégantes des idéogrammes chinois. Ils ouvrent l’originalité de la pensée chinoise. »2Cyrille J-D Javary, Le discours de la Tortue, Ed Albin Michel, 2003

Apprenons des intentions « tortueuses ». Comme au jeu de go, on a vite fait d’être encerclé et dominé par la lente et discrète progression de telles stratégies. Car dans cette lenteur, les incertitudes, les erreurs et les imprévus peuvent se déployer, être digérés et se métamorphoser pour finalement toujours servir les intentions d’origine. La carapace de la Tortue et le Yi Jing chinois embrassent tous deux l’infini des changements, car la dualité brute du “oui” ou du “non” n’a pas sa place dans leurs interprétations. 

Souvenons-nous-en et développons en nous la culture de l’impermanence, même si en apparence, et comme dans la vie des Tortues, rien ne change !

Enfin, abordons un dernier paradoxe avant de quitter cet être à l’apparence débonnaire : la formation de combat la plus célèbre de la légion romaine se nomme la Tortue, un bouclier fractal hérissé de pointes et constitué de tous les boucliers de légionnaires formant, vu du ciel, une carapace de Tortue. Si chaque légionnaire tient son poste, aucune meute ne peut la mettre en déroute ou la disloquer. On vient s’y embrocher, s’y écraser, s’y faire meuler ou piétiner… Gare à la Tortue !

Références

Références
1 Partir en quête de ses plus grandes contradictions, et pour cela repousser ses limites par l’ascèse, synonyme de Misogi chez les japonais
2 Cyrille J-D Javary, Le discours de la Tortue, Ed Albin Michel, 2003
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Cycle des Puissants Nomades – 1/8

Introduction

Après le cycle du guerrier, qui a permis de traverser les époques et les continents, voici une autre proposition de voyage : partir à la rencontre des nomades. Mais pas n’importe lesquels, ceux qui, par leur transhumance, proposent ou ont proposé (car la plupart ont disparu, sont sur le déclin ou se font discrets), une manière d’être « extrêmement vivante ».

« Puissants Nomades » car, par leur attitude et leur vie en parfaite symbiose avec le vivant sous toutes ses formes, et étant élevés pour aller au sommet d’eux-mêmes, ils percent certains secrets de la nature, et maintiennent ou se souviennent de modes de communication oubliés ou insoupçonnés. C’est surtout ce dernier point qui interpelle, car il faut bien le reconnaître, nous, qui « avons fait sécession avec les 10 millions d’autres espèces de la Terre »1Titre du livre de Baptiste Morizot “Manières d’être vivant”, qui a grandement inspiré les premières étapes de ce cycle, sommes arrivés à un seuil : celui où aller plus loin dans l’isolement nous condamnerait tous à disparaître. Ce processus ainsi lancé est qualifié par certains d’Anthropocène. S’il touche d’abord et principalement les 10 millions d’espèces autres que l’espèce humaine, il semble évident que lorsque les conséquences des actes de l’espèce qui a fait sécession auront touché leur point de non-retour, c’est bien cette même espèce isolée qui sera la moins apte à trouver des solutions et à s’adapter aux imprévus et catastrophes. S’inspirer des Puissants Nomades pour renouer avec le vivant dans sa diversité n’est pas une fin en soi, ou encore un moyen pour mieux s’en sortir. C’est plutôt une conséquence de la prise de conscience d’un état d’être au monde et d’une nécessité intérieure de rentrer dans le giron de la grande famille des vivants, sans pour autant briser ou nier son altérité. Cette prise de conscience portait peut-être dans son cheminement la nécessité d’en passer par l’atrophie de certaines de nos capacités pour en apprivoiser d’autres. Peut-être était-il nécessaire au mental rationnel, fierté et point de départ du positionnement au monde de notre espèce, de constater son impuissance à résoudre la complexité des enjeux nés avec le XXIème siècle, pour enfin lâcher prise et commencer à envisager d’autres « manières d’être vivant » ?

Toiles d’araignées en automne, massif du Tanargue, Ardèche, France

Si l’image précédente pourrait évoquer celle d’une échographie, il n’en est rien. Il s’agit d’un tapis de toiles d’araignées, saisi sur le massif du Tanargue, et mis en lumière par le soleil couchant. Pourtant, l’évocation dans nos imaginaires de l’échographie, suite à la vision de cette image, n’est pas sans analogie avec les araignées, qui ici peuvent prendre cette place symbolique de mères de la Terre, entourant cette dernière de leurs fils protecteurs à la venue de l’automne.

En partant en quête des Puissants Nomades, ce nouveau regard à poser sur les êtres et les choses sera le guide et le fil conducteur qui permettra de s’inspirer et de goûter à d’autres façons d’être au monde, telle l’image des araignées mères de la Terre. Regarder autrement et sortir de nos catégories symboliques et imaginaires afin de déployer un nouvel angle de vue n’a rien d’une évidence, tant les barrières que nous avons dressées contre ces Puissants Nomades sont anciennes et ancrées.

Avant d’envisager la création de liens d’unions organiques, une étape intermédiaire est nécessaire : celle de proposer une zone à la fois spatiale et temporelle pour que ces deux antagonistes puissent se côtoyer et se familiariser l’un avec l’autre.
Cet espace de l’entre deux correspond au « Ma » japonais, si présent dans tous les aspects de cette culture.

Pour nourrir cet espace de rencontre et ce « Ma », des témoignages réels ou imaginaires, mais toujours poétiques de ces Puissants Nomades accompagneront ce parcours, afin de pouvoir se rapprocher de leur façon d’être et de s’en inspirer. Cet espace poétique sera le lieu de vigilance qui tentera de ne tomber ni dans l’écueil de la caricature, ni dans celui de la perte de la spécificité et de l’altérité qui est celle de l’espèce isolée et en sécession.

Ce cycle s’attache à porter son regard sur des nomades qualifiés de « puissants ». Une puissance qui les rend extrêmement vivants, par une vitalité grandiose et une grande qualité de présence au monde. Cela peut paraître étonnant mais les premiers puissants nomades qui vont suivre ne sont pas du règne humain mais du règne animal, car dans cette idée de s’ouvrir à d’autres manières d’être vivant, ils ont toujours été des puissances inspiratrices.

Partons maintenant vers ces sommets de l’extrêmement vivant sans hésiter à prendre les chemins de traverse.

Références

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1 Titre du livre de Baptiste Morizot “Manières d’être vivant”, qui a grandement inspiré les premières étapes de ce cycle
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Articles Films Interdépendance et interstices Poésie

Le « Land Art » dans Rivers & Tides

land art branches
Instantané extrait du film Rivers and Tides

L’artiste Andy Goldsworthy, par ses œuvres, rend non seulement hommage à un site et son environnement mais le fait parler et nous rend accessible l’âme du lieu à travers des images. Fragiles, éphémères et éternelles, ses œuvres, reflets de ce qui est invisible aux yeux, sont des ponts qui permettent de reprendre le dialogue avec la Terre et la nature en général. Leur processus de création est long (en effet, l’élaboration peut durer plusieurs mois) et incertain quant au résultat (car un souffle de vent peut faire s’écrouler l’œuvre en cours). Cela demande une totale implication et une observation profonde, beaucoup de cœur, de patience et de détachement, ainsi qu’une certaine recherche d’harmonie et de communion avec le monde naturel. Le Land Art fait partie de ces nouvelles voies en accord avec le besoin général de ralentir, d’écouter, de préserver, d’aimer, sans être dans une passivité oisive, ni en réactivité avec la société. En d’autres termes, la perception du temps change et met en perspective notre propre temporalité, car chaque œuvre est éphémère.

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November 2013 – Andy Goldsworthy – source

Le Land Art, sans être un but ultime, inspire à créer des états de conscience où l’âme de la nature devient perceptible. 

Pour apprendre à naviguer dans un environnement rempli d’incertitudes, ce processus de création ne serait-il pas un des plus beaux cadeaux à faire à nos enfants et à nous-mêmes ? Le fait de voir son œuvre disparaître selon les lois de la nature ne pourrait-il pas aider à développer la notion de résilience1En physique, la résilience traduit l’aptitude d’un corps à résister aux chocs et à reprendre sa structure initiale. et la capacité à élargir nos propres frontières ? Quoiqu’il en soit, dépêchons-nous, car le béton, les routes et les champs d’agriculture industrielle décomposent toujours plus les paysages et cette dégradation réduit ainsi la possibilité de pratiquer le Land Art.

A l’instar de Vincent Munier, ce documentaire est un des rares témoignages dédiés au beau dans le monde d’aujourd’hui.

Références

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1 En physique, la résilience traduit l’aptitude d’un corps à résister aux chocs et à reprendre sa structure initiale.
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Articles Compréhension et incompréhension Interdépendance et interstices

Lettre à Edgar (Morin)

Nous ne comptons plus tes livres, articles et interviews qui ont jalonnés les chemins de nos pensées, depuis plus de 30 ans pour certains. Toute ton oeuvre forme une constellation qui nous inspire, un magnifique ciel étoilé qui éclaire aussi bien le passé et ses racines, notre présent et les temps à venir.

Et là, encore, alors qu’en 2021 tu auras 100 ans, nous avons dans nos mains ton nouvel essai écrit avec ta compagne Sabah Abouessalam, « Changeons de voie ».

Edgar mirin
MORIN Edgar – journal du cnrs – Edgar Morin ou l’éloge de la pensée complexe

| ©BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGE

Edgar, c’est une déclaration d’amour que nous te livrons ici. Un amour platonique mais qui oscille entre sapiens et demens. Nous sommes un échantillon des mauvaises herbes que tes pensées ont fait grandir. Et dans les champs que tu as produit, les mauvaises herbes que nous étions sont devenues des arbres, une forêt, sans même s’en rendre compte. Un être complexe, « multi-être », abritant de nombreuses autres espèces, conscient de ses nombreuses ramifications.

Edgar, toi le grand arbre, Maître arbre, du haut de tes 10 fois 10 ans, entends-tu, ressens-tu comme nous ce martèlement des bottes1En référence à la montée du climat de guerre entre 1930 et 1940, époque qu’Edgar Morin a vécu alors jeune adolescent, mais déjà conscient et engagé., ce moment où les armées se mettent en place ?

Mais comme tu l’as si souvent écrit, l’improbable peut aussi survenir alors peut-être que nous nous trompons, gardons l’espoir. 

Tu as aussi certainement perçu ce calme avant la tempête, à l’occasion du covid 19, avec dans les villes et les campagnes l’arrêt des moteurs et des bruits artificiels, des ciels redevenus clairs sans traînées de passages d’avions, un air plus propre et à nouveau des senteurs naturelles, l’arrêt de ce qui va vite. Et puis l’été arrivant et le nombre de malades baissant, la reprise en marche forcée, l’injonction de relancer les machines… Tristesse.

Edgar, nous ne sommes pas inquiets pour nous, pas trop. Nous souhaitons depuis longtemps tourner la page de ce qui fait tourner ce monde. Que certains de ses aspects disparaissent ne nous gêne pas, au contraire. Mais comme toi, nous aspirons profondément lors du passage de relais, à savoir quoi dire et être pour ceux qui suivent.

Toi qui n’a eu de cesse de te battre pour léguer à la postérité les ingrédients du sel de la vie, avant que tu partes, nous avons besoin d’un signe, d’un interstice, quelque chose d’invisible mais bien réel, quelque chose de magique entre nous alors que nous ne sommes qu’une minuscule forêt de ton immense jungle.

Aussi, comme de ton vivant, très certainement nous ne nous rencontrerons pas, nous te proposons un pari qui ne va pas dans le sens de ta laïcité mais qui va bien dans le sens de tes incertitudes. Au cas où une fois mort, tu n’es pas complètement mort et que tu peux te déplacer à ta guise, peux-tu de temps en temps nous visiter ? 

Nous, le carré de la minuscule forêt. Au ciel, il doit bien y avoir l’équivalent d’un GPS pour s’y retrouver.

Nous comptons sur toi pour nous glisser des messages, quelques bonnes suggestions sur nos erreurs et nos vérités, sur nos compréhensions et incompréhensions, sur notre capacité à intégrer nos contradictions. Et aussi tous tes autres conseils auxquels on ne pense pas, mais qui peut-être sautent aux yeux depuis ton futur poste d’observation.

Cher Edgar, on ne veut pas te pousser trop vite sur l’autre rive, surtout pas. C’est ton magnifique visage sur la couverture de ton dernier livre « Changeons de voie », ce clin d’œil éternel qui nous a poussés à oser être si familier. Nous sommes si proches !

Merci Edgar !

edgar morin changer de voie
Edgar Morin, Changeons de voie, Ed. Denoël, 2020

Références

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1 En référence à la montée du climat de guerre entre 1930 et 1940, époque qu’Edgar Morin a vécu alors jeune adolescent, mais déjà conscient et engagé.
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Interdépendance et interstices L'humain et son éducation

Comment placer du Ma entre deux pôles qui depuis trop longtemps s’ignorent ?

Le « Ma » nous vient d’Orient et tout particulièrement du Japon. Il est cette manière particulière de relier deux choses distinctes et souvent opposées, en créant une zone, pas simplement spatiale mais aussi temporelle, où on peut reconnaître et apprécier la rencontre harmonieuse des deux choses sans pour autant les confondre. 

Ainsi dans l’architecture d’une maison traditionnelle japonaise, il n’y a pas comme en Occident une coupure franche entre le jardin et la maison mais un intermédiaire, ni jardin ni habitat mais les deux à la fois, pour s’imprégner à la fois dans l’espace et le temps de la qualité des deux entités. 

maison-japonaise_auteur-incconu
Une Maison de thé traditionnelle japonaise

| PHOTO EXTRAITE D’UN ALBUM LAQUÉ DES ANNÉES 1880-1890 – PHOTOGRAPHE INCONNU

Le « Ma » permet de mettre en valeur les deux parties dans leur différences et complémentarités en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtiles. Le « Ma » ne peut pas être uniquement défini rationnellement. Il fait aussi appel à la poésie, à l’intuition, il s’ouvre aux approches empiriques pourvu que le résultat soit là : une harmonie naturelle, un savant équilibre où les briques du bon, du beau et du juste délimitent des chemins qui relient. On perd le « Ma » lorsqu’on laisse le jardin intérieur sans entretien et sans direction. Il retombe dans le chaos et l’inconscient. Ce jardin abandonné n’a rien à voir avec la majesté des forêts primaires et sauvages. En l’humain il est synonyme de partialité, de perte d’autonomie dans les réflexions et les décisions, de rapports de force arbitraires, etc… 

Cependant le « Ma » ne tombe pas du ciel mais se transmet, se cultive par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Alors comment faire naître du « Ma » en soi et tout autour de soi ? De cette ambition se pose la question de la place du “Ma” dans l’éducation, et nous avons donc choisi d’explorer l’équilibre entre la liberté et l’interdit, mais aussi le dialogue entre l’égalité et la pluralité et la cohabitation entre la fraternité et l’antagonisme. Nous avons vu dans l’article “Liberté, égalité, fraternité, des amis en périls ?“ que ces concepts finissent par s’opposer ou s’ignorer, laissant le terrain aux trois poisons liber’rien, égalitarisme et défraternité. Liber’rien et défraternité sont deux néologismes pour marquer respectivement l’altération de la liberté et l’indifférence masquée. 

Ce qu’on propose ici n’est qu’une approche, parmi bien d’autres très certainement, pour créer et entretenir du « Ma ». S’inscrivant dans un temps élastique et s’appuyant sur 5 étapes, cette méthode dépend du niveau d’incorporation du « Ma » de celui qui la transmet et du niveau de conscience de celui qui reçoit l’enseignement.

Liberté – égalité – Fraternité – Interdit – Pluralité – Antagonisme

ETAPE 1 :

D’abord, l’idée est d’essayer de répondre aux questions qui suivent en cherchant des évènements et des expériences concrètes, dans sa propre vie et dans la société dans laquelle on est, qui sont capables de les illustrer. On peut tourner ces questions de bien des façons, l’essentiel est de créer du sens pour chacun des 6 mots et entre ces mots. Cette réflexion permet aussi de se rendre compte qu’il n’est pas simple de les ajuster ensemble car, par nature, on peut avoir tendance à en privilégier certains plus que d’autres. 

  • Y a-t-il des limites à sa propre liberté et si c’est le cas comment les définir ?
  • Sous prétexte de protéger, doit-on accepter tous les interdits ?
  • Sous prétexte d’égalité, doit-on imposer à tous les mêmes choix ?
  • Sous prétexte de respect des différences donc de la pluralité, doit-on en déduire des échelles de valeurs ? 
  • Faut-il partager des appartenances pour être fraternel ?
  • La fusion ou le rejet sont-elles les uniques solutions pour ceux qui s’opposent et sont donc antagonistes ? 

Si on se place dans le cadre de l’enseignement donc de l’éducation, de telles questions sont certainement trop complexes à aborder directement avec de jeunes élèves. Il va falloir utiliser les situations de vie, donc des évènements du quotidien, pour que petit-à-petit ces élèves s’approprient ces concepts et soient capable de les différencier. 

Se pose alors la question de comment on enseigne aujourd’hui. Si les enseignants comme les parents ne font qu’apporter à l’élève ou à l’enfant des connaissances dans les moments de vies partagés, la possibilité de créer du « Ma » est très faible. Les connaissances deviennent alors stériles, elles ne font pas ou peu émerger de l’élève ou l’enfant de nouvelles attitudes et comportements car alors on lui demande seulement d’absorber des connaissances pour pouvoir les restituer intelligiblement. On ne lui demande pas de les confronter à un vécu et d’en tirer des expériences. 

Pour que les enseignants amènent leurs élèves non seulement à se poser la question du sens des choses mais aussi à faire des liens avec leurs vies, cela implique entre eux et leurs élèves l’existence d’un « Ma ». Dans cette approche, le « Ma » dévoile ses exigences avec la nécessaire intention, attention et donc reconnaissance réciproque pour que la relation induite soit féconde et transformatrice dans le bon sens. C’est bien sûr aux enseignants à faire les premiers pas. C’est à eux de savoir comment rentrer dans une certaine intimité avec les élèves sans enfreindre leurs libertés, comment rester impartial face aux évidentes pluralités, comment faire preuve de fraternité sans tomber dans la familiarité ou les préférences. Ce faisant les enseignants sont à l’épreuve de faire du « Ma » et assume leur position de modèle même imparfait.

Pour former des citoyens libres, égaux et fraternels, ils doivent avoir incorporé en eux cet idéal de citoyen ou au moins y tendre. C’est tellement plus simple de se réfugier dans les savoir-faires et la technique avec pour seule exigence le fait de savoir. Etre engagé à faire émerger des qualités, c’est autre chose, notre grande responsabilité humaine, et la clé de l’étape suivante. 

ETAPE 2 :

Imaginons toutefois que non seulement ceux qui sont placés comme enseignants cherchent et arrivent à partager des moments de vie avec leurs élèves, qu’ils sont vigilants à faire sortir ces 6 questions dans le contexte des vécus partagés, ils vont peut-être arriver à ce que ces questions deviennent intéressantes et importantes pour leurs élèves, donc que ces derniers s’impliquent. Cette étape est en quelque sorte l’étape pivot, car aujourd’hui qui se donne l’autorisation de mettre l’accent dans les échanges au quotidien sur des concepts qu’on a vite catalogué comme concepts d’ordre philosophique ou moral ? 

Cela sous-entend donc que sans vie morale et questionnement philosophique, l’idéal du citoyen soucieux de liberté, égalité et fraternité ne peut être transmis. En effet, il ne va pas de soi d’être attentif à limiter sa propre liberté pour garantir celle d’autrui. Il ne va pas de soi de s’empêcher, donc de se poser des interdits, pour que chacun puisse jouir de sa liberté. Il ne va pas de soi d’être impartial et de garantir l’égalité quand à l’inverse on peut en tirer un profit. Il ne va pas de soi qu’en reconnaissant les différences donc la pluralité on ne cherche pas à se comparer pour légitimer une place au-dessus. Il ne va pas de soi de reconnaître une communauté de destin donc une forme de fraternité, quand les appartenances de l’autre s’opposent aux siennes. Il ne va pas de soi d’accepter des antagonismes quand on a la faiblesse de vouloir être aimé ou apprécié à n’importe quel prix. 

Dans cette étape, il faut être patient car nombreuses sont les voies d’assimilations et avec, la façon pour chacun de s’impliquer à donner du sens à ces questions. L’étape suivante est celle où dans un groupe, un nombre suffisant d’élèves se sont impliqués. Une dynamique se met alors en place et entraîne même les plus récalcitrants. Ces derniers ne sont pas rejetés ni poussés mais pris en compte et entraînés pour être de plus en plus concernés. 

ETAPE 3 : 

A partir de l’implication des élèves qui développent alors la capacité à trouver par eux-mêmes des situations relevant de chacune de ces questions, les enseignants peuvent alors commencer à mailler les 6 questions entre elles. C’est le moment des analogies, des tissages fondateurs de repères. Chez les élèves émerge la capacité de jugement, le discernement et la possibilité de prendre du recul sur les tendances de la société comme sur ses propres tendances. La complexité se met en place, et avec le « Ma », qui se traduit par un regain de tolérance, d’intérêt et d’ouverture pour les différences. L’élève sort de la chrysalide de l’à priori et des modes. Cette étape marque l’autonomie de chaque apprenant qui par lui-même cherche non seulement à comprendre mais à vivre harmonieusement pour lui et tout ce qui l’entoure les 6 concepts de liberté, interdit, égalité, pluralisme, fraternité et antagonisme. Les 6 ont une place en lui, il les a différenciés, mais ce n’est pas pour cela qu’il les applique avec discernement au quotidien. Arrive alors l’étape d’une réelle introspection. 

ETAPE 4 :

On peut revenir alors aux termes de liber’rien, d’égalitarisme et de défraternité qui sont les preuves d’absence ou manque de « Ma » entre les 6 termes. Et l’élève de s’interroger où chez lui, le « Ma » peut être amélioré et se mettre à l’ouvrage pour devenir meilleur. Il découvre ses limites et avec ses peurs et ses ombres. Il passe par un combat intérieur et s’il ne s’arrête pas là, arrive la 5° et dernière étape.

ETAPE 5 :

Cette étape est celle où par ses efforts pour s’améliorer, un centre et une raison d’être émerge. Dans le cadre des concepts qui nous intéressent ici, on peut dire que la dimension de citoyen est totalement incorporée, qu’on est prêt à la partager et à la faire prospérer à travers ce que la vie nous a donné comme moyens d’expressions. 

Pour conclure, quand le mariage entre liberté, égalité, fraternité et interdit, pluralité, antagonisme est harmonieux, cela signifie la présence du « Ma » entre les six. Souhaitons que ce court article puisse inspirer tous ceux qui en position d’enseignant sont motivés à faire éclore des citoyens en commençant par le faire déjà en soi. Et si les six mots proposés ici ne parlent pas, on peut les remplacer par d’autres comme par exemple, créativité, altruisme et intégrité mariés avec responsabilité, différenciation et souplesse. L’essentiel, on le répète, est de donner l’opportunité de s’engager dans un processus d’individu responsable, intègre et altruiste, la voie ou « Do » pour reprendre un autre terme japonais. 

« Nous vivons dans un monde avec beaucoup moins de certitudes et chacun doit se tourner vers ses certitudes intérieures, essayer de se reconstituer un certain monde. Dans les époques antérieures régnait une morale fixe, trop rigide certainement, mais aujourd’hui, où la morale est mise à mal par la domination de l’argent, chacun doit trouver le moyen dans ce monde-là de se reconstituer une certaine éthique1Henry Bauchau, Un arbre de mots, p.18, Ed. de Corlevour, 2007.. »
Henry Bauchau

Odile redon, un oeil vers l'infini, liberté, égalité, fraternité
À Edgar Poe (L’oeil, comme un ballon bizarre se dirige vers l’infini)

| LITHOGRAPHIE D’ODILON REDON – LOS ANGELES COUNTY MUSEUM OF ART

Références

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1 Henry Bauchau, Un arbre de mots, p.18, Ed. de Corlevour, 2007.
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Articles Interdépendance et interstices Sciences

La fascination pour l’ombre : de l’esthétique à l’astrophysique

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| MONOTYPE DE CAMILLE COSSON

Ce sont les nombreuse périodes d’incertitudes que nous traversons au cours de la vie, comme celle que nous vivons en ce moment avec les diverses crises à travers le monde, qui nous paraissent les plus sombres. En effet, le doute nous met dans une situation inconfortable, comme dans la pénombre. Pourtant, c’est de cette incertaine ombre qu’émèrgent la curiosité, l’intérêt, voire la fascination. Dans l’esthétisme japonais comme dans la science, c’est dans cet interstice entre lumière et ténèbres que réside le sublime.

Dans son essai Éloge de l’Ombre1 Éloge de l’Ombre, Junichirô Tanizaki – 1933, Junichirô Tanizaki nous dévoile sa fascination pour l’esthétique traditionnelle japonaise. A l’opposé du style occidental blanc, propre, lumineux voire aveuglant, l’esthétique japonaise est plutôt d’ombre, “un peu sale”. Les objets ayant accumulé avec le temps des marques de l’usage et de la crasse, “le lustre de la main”, gagnent une valeur très particulière. Pour Tanizaki, les objets d’époques, mais aussi le théâtre, tout ce qui participe du patrimoine traditionnel, sont faits pour être contemplés dans la pénombre. Nos nouveaux éclairages, nos nouveaux besoins d’immaculé rendent ces objets grossiers et tape-à-l’œil. Ils emportent toute la finesse de l’art traditionnel japonais.

C’est qu’il y a dans l’ombre tout ce que notre imagination veut bien créer. C’est un terrain de jeu pour l’esprit, où le mystère précède à la créativité puis redevient mystère. Ainsi l’ombre sublime les objets et les personnes (Tanizaki évoque dans ses ouvrages la figure de la “femme de l’ombre”, presque intégralement cachée par ses vêtements et recluse dans sa maison). L’apparition d’un détail à la lumière faible d’une bougie ou des rayons du soleil filtrés par les shôji sur un bol, un meuble submergé de ténèbres rend ce détail infiniment précieux. Notre imagination est lancée dans un voyage créatif pour tenter de deviner la partie ombragée de l’objet.

L’ombre, c’est aussi le noir dans la lumière. Elle se détache de la pleine lumière, mais elle n’est visible qu’à proximité d’une source lumineuse. C’est dans l’opposition des ténèbres à la lumière qu’elle existe, comme si elle cherchait à brouiller cette opposition, à la rendre plus subtile.

Mais les finesses et les mystères traditionnels sont menacés par nos néons, nos carrelages blancs, nos polissages. Aussi, il semble difficile aujourd’hui de réunir les conditions esthétiques optimales pour apprécier ces objets anciens. Pour qui résiste à la fascination de l’ombre, les objets de culture traditionnelle risquent de devenir vulgaires et sans intérêt. 

L’astrophysique ravive cependant cette dimension de l’esthétique japonaise. Le cosmos, c’est l’espace de l’imaginaire où il nous reste tant à découvrir. C’est l’espace de la matière noire, de l’énergie noire — que l’on se plaît à assombrir en français, par rapport aux termes anglais “dark matter” (matière sombre) et “dark energy” (énergie sombre). On retrouve toute notre fascination pour l’obscurité, que l’on avait peut-être oubliée à force de progrès. Et même si aujourd’hui on cherche activement à jeter la lumière sur ces mystères que sont la matière noire et l’énergie noire, la pénombre ne disparaîtra pas avec notre méconnaissance. Le ciel nocturne est toujours noir, même maintenant que la raison de cette noirceur nous est connue.

L’adjectif “noir” a été choisi pour désigner plusieurs objets de la physique2D’après Les Idées noires de la Physique, Roland Lehoucq et Vincent Bontems – 2016 : la matière et l’énergie comme on l’a déjà dit, mais également les corps noirs, les trous noirs… Il marque notre méconnaissance, mais aussi notre curiosité, notre fascination pour ces objets. Le qualificatif s’accole au nom commun pour le sublimer (du banal trou à l’insondable trou-noir). C’est l’admirable niger (“noir”, “noir brillant w” en latin), par rapport au noir ater (“noir mat”, qui donne le suffixe péjoratif -âtre). 

La tentation d’illuminer de nos connaissances ces ténèbres de l’univers persiste, mais ces concepts astrophysiques nous redonnent au moins la fascination perdue de l’ombre. Peut-être peut-on espérer un jour, par l’influence des sciences sur notre culture, retrouver dans la patine des couverts le noir sublime que nous louange Tanizaki, plutôt que l’ater dont nous tentons sans cesse de nous débarrasser. Peut-être saura-t-on apprécier à nouveau les objets traditionnels tels que les artisans les avaient fabriqués : dans l’ombre, et révélant tout leur beauté dans cette même ombre.

trou noir super massif Nasa
Le télescope Hubble a permis de découvrir un trou noir supermassif dans un galaxie naine extrêmement dense en étoiles.


| IMAGE NASA – 2017 

Références

Références
1  Éloge de l’Ombre, Junichirô Tanizaki – 1933
2 D’après Les Idées noires de la Physique, Roland Lehoucq et Vincent Bontems – 2016
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Éducation Films Interdépendance et interstices Poésie

Vincent Munier : L’éternel émerveillé

Le monde ne mourra pas par manque de merveilles,
 mais uniquement par manque d’émerveillement.

La voix humble, le regard franc, Vincent Munier est au diapason, à l’écoute, un animal parmi les autres, dans un respect absolu de l’altérité du vivant dans ce monde que nous avons en partage.

On accède à travers ce documentaire à plusieurs notions de fond qui font écho à la sensibilité humaine : le respect, l’humilité, l’importance de la transmission de ces valeurs envers la nature et le vivant par son père, l’émerveillement renouvelé sans cesse face à la beauté du monde. La patience, la mise en confiance.

Cette beauté du monde, source de l’émotion la plus vive, nous est proposée par ce regard particulier.

Et c’est parce qu’il n’a jamais perdu cette direction fondamentale de parler avec ce qu’il est, avec son cœur et ses émotions authentiques, que la force des images de Munier reste intacte, et qu’il peut autant inspirer, à la fois par son travail photographique et par ce qu’il est en tant qu’humain.

C’est également parce qu’il ne considère jamais la photographie comme une fin, mais toujours comme moyen, un outil pour véhiculer des émotions, que ses images ont cette densité si rarement présente. Cette différence est également cruciale pour comprendre le fond qui anime cet homme et qui fait de son regard une singularité remarquable.

Vincent Munier ne cherche pas l’image à tout prix, il cherche la relation. Avant de fixer une vue, il cherche d’abord à rencontrer l’animal, et ressentir cette émotion de la rencontre. Cette priorité décidera de toutes les conséquences, qu’il en reste des traces visuelles ou non.

Telle une éloge de la relation, aux autres, au vivant, ce film nous témoigne de l’importance de ce que l’on vit, de ce que l’on ressent, et comment ce fil directeur peut être à la fois un moteur puissant d’action, de rayonnement, de rencontre avec le beau, mais également un pilier d’intégrité et d’authenticité qui permet de garder un cap et d’être toujours au plus juste de ce que l’on est et de ce que l’on fait.

Cette conscience de ce qui est moteur pour lui, lui permet de renouveler sans cesse ce regard émerveillé sur le monde, tel un enfant qui découvre ce qui l’entoure, et de ne jamais se lasser de ce geste répété.

C’est ainsi qu’il peut accepter cette promesse de l’invisible, où rien n’est garanti, avec bonheur et passer des heures sans que rien ne se passe, et se positionner de telle façon que chaque moment vécu est reçu comme un don et non comme une victoire sur les êtres et les choses.

***

En toute cohérence éthique, sensible et à taille humaine, Vincent Munier a créé une maison d’édition afin de produire et de diffuser ses livres : http://www.editions.kobalann.com/ 

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Interdépendance et interstices Poésie

Taches de vie

Le pinceau est lancé, 
l’eau bondit. 
Un pied s’élève dans les airs, les oiseaux se préparent. 
La haut, 
les guerriers veillent dans la montagne.

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De la “Coronavigation en air trouble” d’Alain Damasio

Parmi la quantité d’articles en rapport avec la crise du coronavirus, la série de 3 articles d’Alain Damasio intitulée “Coronavigation en air trouble” nous a parue particulièrement pertinente pour ce pas de côté qui nous est cher. Se positionner par rapport à cet auteur engagé permet non seulement de prendre du recul mais aussi de voir l’actualité sous un angle moins formaté grâce à la touche de poésie si particulière d’Alain Damasio. Nous vous invitons à lire ces articles ainsi que nos réflexions sur certains points qui nous ont fait rebondir, afin d’amener une diversité dans cette approche de pas de côté.

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (1/3)”, 27 avril 2020

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (2/3): petite politique de la peur”, 29 avril 2020

Damasio A., “Coronavigation en air trouble (3/3): pour des aujourd’huis qui bruissent”, 2 mai 2020

Bd horde du contrevent
Bande-dessinée “La Horde du Contrevent”, roman d’Alain Damasio

| ILLUSTRATION PAR ERIC HÉNINOT

Être ou ne pas être platonicien ?

“Je n’ai jamais été platonicien, ni cru que la vérité se cachait et que notre tâche serait de la dévoiler. Je crois que la vérité est produite, comme Foucault, Nietzsche ou Deleuze. Qu’elle est une construction”.

(Article 1/3)

Sans croire à un déterminisme absolu, on peut constater un certain nombre de “coïncidences” tant dans la vie que dans le monde qui nous entoure. Et cela va dans l’idée platonicienne que la vie et l’histoire ont un sens, ou tout du moins sont sous des influences fortes et parfois absolues. Paradoxalement, on peut aussi constater que nous sommes libres de tenir compte ou non de ces influences. Aussi, avant de produire de la vérité, comme l’affirme Alain Damasio, ne produit-on pas d’abord un chemin ? Ce chemin est large et laisse faire à chacun ses expériences. Cependant, si ces dernières nous éloignent, voire nous font sortir du chemin, cela provoque ce qu’en Inde on nomme le karma, une loi pour rappeler le sens des choses et parfois brutalement. 

Ce qui est complexe dans l’épanouissement humain et son chemin, c’est d’aspirer à la fois à être différent au niveau individuel et d’être inclus. Si l’humain en question accepte ce processus d’involution/évolution, il passe d’abord par une étape préparatoire (sa formation, avec la mise à disposition de ce qui au début n’était que latent et la prise de conscience de ses limites), puis par une étape où, ayant en mains tous les outils, il se met à l’épreuve pour aller au-delà, rentrer en contact avec le mystère et ce qui lui échappe. Ce faisant il affronte ses peurs et comprend le sens de la vie, sans pour autant la vivre effectivement. Il peut alors faire le don de sa vie en se mettant au service des autres. C’est l’étape du dépouillement où en abandonnant toutes les vieilles peaux et les préjugés tant sur soi-même que sur les autres et le monde, il va petit-à-petit s’accepter profondément puis trouver la façon de vivre son dharma ou loi d’action, pour reprendre un terme bouddhiste. Prenons maintenant l’exemple d’un arbre: la graine contient dès le début la composante “arbre” qui alors n’est qu’à l’état potentiel. Il n’est pas dit que l’arbre pourra s’épanouir, car dans sa vie pleine d’épreuves des facteurs rentrent en compte, parfois indépendamment de ses propres actions. De plus si l’arbre se prend pour une pierre, il y a de fortes chances que son épanouissement en tant qu’arbre ne se passe pas au mieux. Derrière cette image, il y a la notion d’être inclus et pour l’arbre de faire un avec sa propre nature. Bien sûr abandonner les vieilles peaux ne va pas de soi, mais si vaille que vaille le cap est maintenu, la sagesse éclaire alors le chemin, et tout fait sens dans ses trois acceptions. Le sage ou l’arbre vénérable ainsi révélé peut alors aider ceux qui aspirent à de tels parcours et sans jamais l’imposer.

Quelle est la place de la peur ?

“Ce couplage entre l’angoisse et ses conjurations imparfaites est un must du psychopouvoir. Une machine de guerre qui tourne toute seule à plein régime parce que son carburant est en vous, inépuisable : c’est la peur de mourir — et de faire mourir. Ceux qui ragent contre la restriction hallucinante de nos libertés en si peu de temps et de façon si abusive ont intégralement raison. Sauf qu’ils voient rarement que le contrôle est une demande sociale massive. Le gouvernement n’aura même pas besoin d’imposer le port du masque ni cette appli d’inter-délation censée tracer les porteurs du virus. Il n’y pas de complot. Il n’y a jamais que des stratégies à l’arrache de gouvernements aux abois qui se raccrochent aux branches d’un paternalisme qu’on leur demande de fleurir, nous les enfants peureux.”

(Article 1/3)

“Pourquoi un tel empire de la peur sur nos choix ? Un tel besoin viscéral de sécurité triste ? J’essaie depuis 30 ans dans mes romans de répondre à ces questions. Parce qu’elles touchent pour moi au cœur de ce que j’aimerais, à l’inverse, porter : une capacité à être digne de cette grâce, de ce don sublime d’être vivant. D’être un être vivant. Avec sa liberté intacte, qu’accroissent et déploient nos liens soutenus avec les autres.”

(Article 2/3)

“Tout part selon moi d’un rapport à la peur. La peur est cette émotion précieuse pour toute espèce parce qu’elle préside, à l’origine, à notre survie concrète. Elle nous sauve en nous alertant d’un danger imminent et mortel. Sauf que notre modernité, à mes yeux, l’a complètement dévoyée. En éliminant nos prédateurs et nos principales causes de mort possible, en terraformant nos espaces et en les hygiénisant, nous avons tout à la fois augmenté notre espérance de vie et abaissé notre niveau de tolérance au danger, à tout danger, même minime. Notre aptitude au courage a suivi : moins vive, moins coriace.”

(Article 2/3)

“En cédant à la peur, on cède du même coup aux stratégies triviales des pouvoirs. On les permet et on les facilite. On leur offre un boulevard.”

(Article 2/3)

“Si le capitalisme est si présent, s’il infiltre partout ses liquides, s’il démultiplie de façon fractale ses logiques jusqu’aux secteurs qui avaient su longtemps le repousser (l’éducation, la santé, l’humanitaire, l’amitié, la militance, l’art…), c’est parce qu’il prend en nous son énergie. On l’irrigue avec notre sang ; on l’électrise avec nos nerfs ; on le rend intelligent avec nos cerveaux. Il nous manipule avec nos propres mains. Barbara Stiegler encore : « le néolibéralisme n’est pas seulement dans les grandes entreprises, sur les places financières et sur les marchés. Il est d’abord en nous, et dans nos minuscules manières de vivre qu’il a progressivement transformées ».”

(Article 2/3)

Ces 5 extraits des articles d’Alain Damasio sont en rapport avec la peur. À juste titre, Damasio démontre comment en voulant chasser la peur et l’éradiquer, nous permettons à celle-ci de nous gouverner et de nous faire même passer à l’état de manipulés avec consentement. A l’extrême de ce processus d’humain vaincu, c’est ce que Hannah Arendt a nommé “l’homme de masse”. 

L’homme de masse n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé, même au milieu des siens. Il est donc facilement séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité d’un système. Alors, attention à l’indifférence, attention au repli sur soi, attention au trop grand besoin de confort et de sécurité. 

martin luther king

Heureusement, de tout temps, il a existé des hommes et des femmes qui en aucunes circonstances n’ont perdu le lien avec leur intégrité morale. La raison d’être de ces hommes et de ces femmes a à voir avec cette question de la peur et plus précisément du rapport entre la vie et la mort. Or, penser qu’il s’agit ici de guerriers ou de militaires de toutes sortes serait extrêmement réducteur car on ne compte plus les myriades de guerriers qui ont “vendu leur âme” pour se préserver ou pour être reconnus. Ceux qui nous intéressent ici sont présents dans toutes les classes de la société et à toutes les époques. On pense notamment aux paysans qui dans les campagnes allemandes ont préféré être exécutés plutôt que de servir en tant que SS, aux avocats comme Nelson Mandela ou Clarence Benjamin Johns, avocat de Martin Luther King et co auteur du discours “I have a dream”, qui n’ont pas hésité à aller en prison ou être bafoués pour ne pas ternir leurs convictions profondes, ou aux politiques comme Vaclav Havel ou Gandhi qui n’ont jamais renié leurs convictions humanistes et morales face aux nombreuses pressions qu’ils ont subies. Leur point commun est que tous sont prêts à perdre leurs sécurités, leurs avantages et même leurs vies, si les valeurs profondes qui les constituent sont mises dans la balance. 

Aujourd’hui, il est difficile de les reconnaître, surtout quand la vie est un long fleuve tranquille. Et parmi ceux qui sont au devant de la scène ou/et qui ont le pouvoir, y en a t-il de cet acabit ? On peut en douter mais c’est certain qu’il y a des grands commis d’états et des chefs d’entreprises humanistes, à la fois modèles d’intégrité et de courage, à qui il faut beaucoup de courage pour assumer de grosses responsabilités dans un contexte délétère et essayer d’infléchir, au moins un peu, le cours des choses. 

C’est aussi le poison des média, l’ultime manipulation de nous faire croire que les vertus ont disparu, c’est jouer sur les antagonismes. La crise du coronavirus qui casse le quotidien permet de mettre la loupe sur ceux qui s’agitent sur le devant de la scène et ceux qui seraient la cause des dysfonctionnements. Jusqu’à présent et pour aller dans le sens d’Alain Damasio, tant que globalement ceux qui gouvernent et qui ont le pouvoir ne seront pas intègres, capables de transparences et de transcendances, le système orwellien continuera à tourner à plein régime.

Quelles solutions ?

“Il est temps de se donner les moyens d’une expérience partagée des disponibilités que la pandémie nous a offert malgré elle. Dans mon roman Les Furtifs, j’appelle ça créer des ZAG (zones auto-gouvernées) ou des ZOUAVES (zone où apprivoiser le vivant ensemble)”.

(Article 3/3)

“Ces initiatives, à l’instar des ZAD et des gilets jaunes, qui sont la portion médiatisée de l’iceberg, ont ceci de commun qu’elles refusent les hiérarchies, le culte des chefs, le patriarcat. Elles se foutent de consommer, de « faire de l’argent », de prendre le pouvoir. Elles préfèrent enfanter dans la couleur que dans la douleur — même si elles encaissent leur lot de souffrances. Qui ne croit plus que l’indépendance soit la source de toute liberté mais plutôt que ce sont les interdépendances acceptées qui nous ouvrent un monde plus fécond et au final nous émancipent mieux.”

(Article 3/3) 

Alain Damasio constate que les ZAD, les gilets jaunes, ce qu’il nomme la partie immergée de l’iceberg, sont des lieux à développer où la hiérarchie, la génération de l’argent et l’indépendance à tout prix n’ont plus lieu d’être et où les interdépendances acceptées ouvrent vers un nouveau monde. Or quand on enquête sur le fonctionnement de ces types de lieux, les prises de décision y sont souvent interminables et conflictuelles, l’argent n’y est pas un problème, et l’interdépendance ne va pas de soi. 

Pour autant, cela ne remet pas en cause le choix par Damasio de ce type de lieux pour un nouveau monde. On peut toutefois suggérer d’apprendre à faire quelques pas de côté dans ces lieux pour relier ce qui semble incompatible. Ainsi et à propos de la hiérarchie, même si l’on cherche les consensus et la prise en compte de toutes les diversités, on peut reconnaître des savoirs-faire et des savoirs-être et donc des hiérarchies naturelles. A propos de l’argent, si le troc est un mode d’échange à privilégier et à développer, il reste une part importante de frais qui passent par la monnaie du pays où l’on est, donc la nécessité de dégager du temps et des moyens pour obtenir ce qu’il faut, à la fois pour l’essentiel et pour l’exceptionnel. Enfin l’interdépendance n’implique t-elle pas des individus ayant déjà acquis leur propre indépendance ? Si ce n’est pas le cas, dans les non-dits se glissent des dépendances qui pèsent à ceux qui en ont conscience.

Pour finir et à propos d’apprendre à faire des pas de côté, cela implique que l’éducation (dans le sens de “faire sortir de”) est l’aspect essentiel pour que les lieux aspirants à un nouveau monde aient un avenir. Et cette éducation, elle est à confier aux modèles d’intégrité et de courage qu’on a cité précédemment, ceux qui ont parcouru ou tentent du mieux qu’il le peuvent le chemin d’involution/évolution et sont prêts à le partager.