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Éducation L'humain et son éducation

Le principe du Ma dans l’éducation

 “Le secret d’un bon enseignement est de considérer l’intelligence de l’enfant comme un champ fertile dans lequel les graines peuvent être semées, afin de croître sous la chaleur d’une imagination enflammée. Notre objectif n’est donc pas simplement de faire comprendre à l’enfant, et encore moins de le forcer à mémoriser, mais de toucher son imagination au point de l’enthousiasmer au plus profond de lui. “

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

maria montessori éducation
Maria Montessori en visite à la Gatehouse School, Londres, 1951. Popperfoto.

Entrouvrons la porte de l’éducation et observons de plus près l’itinéraire d’une femme italienne, à la fois engagée et avant-gardiste, Maria Montessori (1870-1952). Elle pourrait bien être à nouveau une source inspirante dans la période que nous traversons aujourd’hui. Son parcours de vie, ainsi que les concepts d’éducation qu’elle a proposés, semblent autant de façons de pouvoir se relier sensiblement au monde et d’y trouver une place aussi juste que possible.

Pour transmettre, ne faut il pas laisser cet espace d’élaboration, de création entre soi et le monde ? Cette femme n’a-t-elle pas finalement essayé de créer du Ma, un espace vide plein de possibilités et condition même des relations et des liens ? 

Et comment l’a-t-elle transmis ?

L’imprégnation du Ma dans la vie de Maria Montessori

Aujourd’hui le nom de Montessori connaît une popularité établie, bien au delà de celle qu’il connaissait déjà dans les domaines de l’éducation et de la pédagogie. Devenue une véritable image de marque, avec ses produits dérivés, marchandisés, et toutes les conséquences qu’un tel traitement implique. Le détail de sa vie remet en perspective une femme profondément engagée et en cohérence dans ses recherches, beaucoup plus approfondies que ne laisserait penser ce qui est parfois fait de ce nom aujourd’hui.

Afin de sentir l’unité et l’harmonie de ce qu’elle a pu proposer, car éprouvées par elle tout au long de sa vie, nous vous proposons de s’attarder un peu sur l’histoire d’une femme, qui fut comme imprégnée de cette nécessité de l’espace et de la relation entre toute chose. Une femme qui fit du Ma, de cet espace entre, un principe directeur jusqu’à sa mort. Le Ma est employé ici comme ce qui permet de mettre en valeur deux parties dans leurs différences et complémentarités, en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtils.

Le Ma peut se transmettre s’il est cultivé par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Le vivre c’est, à l’instar de Maria Montessori, être toujours dans une dynamique pour se former toute la vie et ne pas hésiter à ouvrir de nouveaux horizons. 

Laisser la place à cet espace d’élaboration, de créativité, entre soi et le monde, entre soi et les autres et par exemple entre différentes disciplines et spécialités semble permettre une compréhension plus fine de la complexité du vivant. 

Maria Montessori naît en 1870 en Italie. Fille unique, elle emménage à Rome avec ses parents dès l’âge de 5 ans, et son goût pour les sciences l’amènera à entreprendre des études pour lesquelles elle devra se battre. Autant contre les préjugés familiaux que contre la société qui réservait à l’époque les universités aux hommes.

Mais en 1896 elle obtient brillamment un diplôme en médecine, affrontant avec persévérance les préjugés sociaux de cette époque sur le rôle de la femme dans la société. Elle devient alors une des premières femmes médecin d’Italie.

En s’appuyant sur sa pratique médicale, elle observera finement comment les enfants apprennent et se construisent à partir de ce qu’ils trouvent dans leur environnement.

En 1901, passant du corps à l’esprit, elle revient à l’Université pour étudier la psychologie et la philosophie, élargissant ainsi son regard sur l’enfant et plus généralement sur l’humain. Elle se formera tout au long de sa vie et maillera son propre savoir être avec la transmission, à d’autres, de ses observations et recherches dans le domaine de l’éducation.

Maria Montessori travaillera quelques années en psychiatrie, auprès d’enfants ayant des troubles psychiques, ce qui déclenchera son questionnement autour du développement et de l’éducation. Elle se tournera ensuite vers des enfants de quartiers plus défavorisés de Rome et ouvrira la première « maisons des enfants, La Casa dei Bambini » en 1907 ; premier lieu d’élaboration d’une nouvelle forme d’éducation. D’autres verront le jour dans plusieurs pays en Europe.

Avec persévérance et volonté, c’est toute sa personne qu’elle engage dans la recherche ainsi que dans la défense des droits des enfants et des femmes. De façon authentique et avec cœur, elle poursuit son cheminement sur et avec l’humain, et ce, malgré les crises majeures de cette période.

Elle a donné de nombreuses conférences, écrit de nombreux ouvrages qui finalement témoignent d’un questionnement permanent sur la place de l’Homme dans l’Univers, ses interdépendances naturelles, culturelles et relationnelles et enfin sa responsabilité vis-à-vis de la Terre.

Ayant vécu les deux guerres mondiales, elle s’est installée dans de nombreux pays (Etats-Unis, Angleterre, Espagne, Inde, Hollande…) et y a poursuivi ses recherches et observations. Partie se réfugier dans la campagne pastorale en Inde en 1939, elle y restera finalement une dizaine d’années et poursuivra ses travaux sur une approche éducative globale allant de la naissance à l’âge adulte. C’est notamment là-bas qu’elle va commencer à développer plus concrètement une proposition d’éducation globale de l’humain.

Après un retour à Londres vers 1945, elle part aux Pays Bas où elle s’éteindra à l’âge de 82 ans.

Dans son incessante observation de l’être humain, Maria Montessori a fait des liens, tout au long de sa vie. Les nombreux pays qu’elle a traversés ou habités ont été le terreau idéal pour observer et s’imprégner d’expériences culturelles, relationnelles ou encore environnementales. N’aurait-elle pas eu l’occasion d’accéder un peu mieux aux fondamentaux et universels de l’Homme de par ces voyages et l’attention qu’elle porte à toutes choses ?

De cette richesse perceptive, elle semble avoir développé un véritable savoir-être. On pourrait dire qu’elle a créé du Ma entre elle et le Monde, elle s’en est imprégnée.

Son positionnement lui permet de passer de l’expérience à l’analyse et inversement dans les nombreux ouvrages qu’elle écrit. Des spécialités, certes, mais seulement en regard les unes des autres. Le parallèle qui existe entre sa formation personnelle et la mise en pratique de ses recherches apporte justesse et harmonie dans sa démarche. Il découlera de ses expériences de vie la proposition d’une approche générale de la formation de l’être humain, une nouvelle pédagogie, qui sera notamment formalisée et présentée sous le nom d’éducation cosmique concernant la tranche d’âge 6-12 ans.

L’éducation cosmique ou la tentative de faire naître du Ma chez l’humain

Cette proposition d’éducation cosmique vient s’inscrire dans la continuité des travaux déjà effectués par M. Montessori sur la toute petite enfance (de la naissance, à l’âge de 6 ans environ).

Concernant cette première partie de la vie d’un enfant, elle parlera d’une propriété psychique très particulière qu’elle nomme “l’esprit absorbant”.

L’enfant, au contact de différentes activités, cultures ou encore différents environnements montre une capacité réelle à absorber toutes les aptitudes nécessaires à son développement et à ses besoins quotidiens. 

Prenons l’exemple de l’apprentissage de la langue maternelle, qui se fait sans effort particuliers pour un enfant. En revanche, pour la plupart des adultes, l’apprentissage d’une langue combine de nombreuses capacités et cette langue doit être pratiquée de longues heures avant d’être assimilée. L’effort est là et il n’y a plus cette capacité psychique d’assimilation telle qu’elle existe dans la toute petite enfance et qui permet par exemple à un enfant de positionner rapidement et à la perfection sa bouche, sa langue et sa gorge afin que, sans aucun exercice particulier, il reproduise exactement la langue du milieu culturel dans lequel il évolue. 

Après cette première période, qui aura permis à l’enfant d’assimiler et d’absorber de façon spontanée tout ce qui se trouve autour de lui, l’éducation cosmique peut commencer à être amenée. Vers 6 ans environ, les enfants changent et commencent à vouloir connaître le pourquoi et le comment des choses. Cette deuxième grande période est décrite comme telle par Maria Montessori:

“C’est la période où les graines de tout savoir peuvent être semées, l’esprit de l’enfant étant comme un champ fertile, prêt à recevoir ce qui va germer dans la culture.”

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

Ici, “cosmique” est emprunté directement au cosmos Grec, au sens d’Univers. Ce qui traduit une intention de faire découvrir l’ensemble du monde et de ses existants pour aider l’enfant à y trouver sa place et participer à sa continuité et à son évolution.

Cette philosophie Montessorienne replace l’enfant au centre de son environnement, de sa propre vie ; comme une aide à se construire pleinement, de manière autonome, afin de pouvoir espérer devenir un adulte éclairé et responsable.

Accéder à la complexité de la Terre et de la Vie, à sa fragilité, et pouvoir interagir harmonieusement avec les différents êtres qui peuplent le monde, voilà ce que propose cette nouvelle forme d’éducation et qui semble être intéressant pour les temps à venir.

Cette éducation pourrait être inspirante pour préparer les enfants au monde de demain et les aider à faire face aux prochains défis qui semblent nous attendre. 

Pour illustrer cette proposition et représenter la vision complexe et globale présentée par cette éducation, un dessin fut réalisé par le président d’une association Nord Américaine qui forme des enseignants à l’approche de Maria Montessori.

education cosmique et japon
| RÉALISÉ PAR KAHN, DAVID, WHAT IS MONTESSORI ELEMENTARY, NAMTA 1995.

Le schéma traduit en français :

education cosmique shéma cercle
Traduction en français

L’enfant est au centre de ce cercle. Des disciplines ou des grands domaines sont représentés comme différents rayons.

Ceux listés sur ce schéma sont les suivants : physique, astronomie, géographie, géologie, chimie, biologie, nourriture, vêtements, abri, transport, défense, premiers humains, premières civilisations, culture, art, religion/croyances, langage, écriture, lecture, grammaire, arithmétique, géométrie et algèbre. 

Ces domaines sont autant de possibilités, de pistes à explorer pour comprendre la place de l’humain dans le Monde et l’Univers. Des éléments qui permettent d’appréhender plus clairement l’infini et la complexité du monde sont représentés comme autant de rayons dans ce cercle, et il pourrait y en avoir davantage ou encore être différents.

Pour ceux qui transmettent, l’enjeu est de pouvoir faire comprendre par des récits et des expériences que de l’infime au plus grand, tous les éléments du vivant obéissent à des lois que l’on peut appréhender. Lois universelles, qui nous englobent. 

Et enfin dans ce schéma, il y a les cinq cercles qui entourent celui de l’enfant et qui sont des récits. Sous la forme d’histoires, de documentaires, agrémentés d’expérimentations concrètes, et emprunts d’art et d’images symboliques, ils viennent nourrir son imagination. 

Pour une représentation un peu plus concrète…

os radius éducation
“De nombreux os (surtout des radius) d’animaux munis, de plusieurs encoches ont été découverts en Europe, datant de 20 000 à 35 000 ans ; ils constituent les plus anciennes « machines à compter ».”
education et chiffres tablette cunéiforme
“Premières symbolisations des nombres sur de l’argile, vers 3600 avant J-C. “

| SOURCE : http://lechiffre.free.fr/page_som.html.

Prenons un exemple : lorsque l’enfant se met à s’intéresser aux chiffres, aux mathématiques, il paraît important de l’amener à lier cette matière avec d’autres. Au-delà de l’utilisation du chiffre, l’enfant doit pouvoir accéder à l’histoire de cetteinvention. Peuvent alors être abordées les questions liées à l’évolution; au fil de l’histoire on peut appréhender comment les premiers hommes ont eu le besoin de compter (des objets, des bêtes…) et encore où, quand et comment la symbolisation du nombre est arrivée. Entre différentes matières comme l’histoire, les mathématiques ou encore la géographie se crée alors un dialogue fécond. Le domaine du français est travaillé tout au long de ce genre de cheminement afin de répondre à ces grandes questions ou encore de produire des documents qui synthétisent le nouvel apprentissage.Entrelaçant les matières entre elles, tels autant de brins d’une tapisserie, les enfants tissent peu à peu une œuvre finale qui a du sens et qui permet de rendre visible la complexité qui sous-tend notre monde. 

Dans cette forme d’éducation, entre Ciel et Terre, l’enfant est invité à observer sa place et sa relation au monde afin d’espérer mieux comprendre les innombrables interactions qui participent à l’équilibre d’un écosystème diversifié.

Pour leur transmettre cette attitude, ce regard, et peut-être tenter de faire naître du Ma dès le plus jeune âge chez l’humain, il semble fondamental de s’appuyer sur la perception, l’expérimentation. C’est dans le monde extérieur et concret que ces petits explorateurs pourront être sensibilisés à la richesse des interdépendances d’un écosystème, aux connexions fécondes entre animal, minéral, végétal, et humain. Questionner le monde se fait en alternant des phases de questionnement et des phases d’expérimentation. Il semble important de reconnecter nos enfants avec le monde du vivant et de s’éloigner un peu des écrans, de les faire manipuler à nouveau la matière.

Replacer la pensée de cette femme dans son contexte historique et géographique semblait important pour souligner le rôle de pionnière qu’elle a pu véritablement jouer.

Découvertes, innovation, remise en cause de l’ordre établi, c’est sur ces bases que débute l’histoire de cette nouvelle proposition d’éducation. 

C’est parce qu’elle tisse des liens entre tous les aspects de la vie, et qu’elle laisse les dialogues ouverts afin que les sensibilités et les curiosités s’y engouffrent, que l’approche de Maria Montessori a cette qualité dynamique qui permet un déploiement de sens dans l’existence de chacun. Aujourd’hui il paraît important de pouvoir rendre visible à nouveau ces personnes inspirantes, de questionner à nouveau ce qu’elles ont semé. Chez Maria Montessori, c’est l’espace de dialogue créé entre toutes choses qui permet la richesse et la création de sens.

Ce Ma, cet espace laissé entre toute chose pour que s’y développent des connexions et des liens complexes en chacun, permet des attitudes de respect à soi, et aux autres, dans la considération de leur existence propre et dans la conscience d’un monde que nous avons en partage avec d’autres dans l’Univers. 

Cette attitude semble pouvoir prendre sens à nouveau aujourd’hui. Et ce n’est d’ailleurs pas la seule, qui dans le domaine de l’éducation, abordera le sujet de cet espace entre, qui permet de créer, d’élaborer et de lier des choses qui peuvent sembler très différentes au départ.

Donald Winicott parlera, lui, d’espace potentiel. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

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Un groupe d’enfants parisiens en pleine nature, parti découvrir un environnement qu’ils ne connaissent que peu ou pas.
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Interdépendance et interstices L'humain et son éducation

Comment placer du Ma entre deux pôles qui depuis trop longtemps s’ignorent ?

Le « Ma » nous vient d’Orient et tout particulièrement du Japon. Il est cette manière particulière de relier deux choses distinctes et souvent opposées, en créant une zone, pas simplement spatiale mais aussi temporelle, où on peut reconnaître et apprécier la rencontre harmonieuse des deux choses sans pour autant les confondre. 

Ainsi dans l’architecture d’une maison traditionnelle japonaise, il n’y a pas comme en Occident une coupure franche entre le jardin et la maison mais un intermédiaire, ni jardin ni habitat mais les deux à la fois, pour s’imprégner à la fois dans l’espace et le temps de la qualité des deux entités. 

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Une Maison de thé traditionnelle japonaise

| PHOTO EXTRAITE D’UN ALBUM LAQUÉ DES ANNÉES 1880-1890 – PHOTOGRAPHE INCONNU

Le « Ma » permet de mettre en valeur les deux parties dans leur différences et complémentarités en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtiles. Le « Ma » ne peut pas être uniquement défini rationnellement. Il fait aussi appel à la poésie, à l’intuition, il s’ouvre aux approches empiriques pourvu que le résultat soit là : une harmonie naturelle, un savant équilibre où les briques du bon, du beau et du juste délimitent des chemins qui relient. On perd le « Ma » lorsqu’on laisse le jardin intérieur sans entretien et sans direction. Il retombe dans le chaos et l’inconscient. Ce jardin abandonné n’a rien à voir avec la majesté des forêts primaires et sauvages. En l’humain il est synonyme de partialité, de perte d’autonomie dans les réflexions et les décisions, de rapports de force arbitraires, etc… 

Cependant le « Ma » ne tombe pas du ciel mais se transmet, se cultive par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Alors comment faire naître du « Ma » en soi et tout autour de soi ? De cette ambition se pose la question de la place du “Ma” dans l’éducation, et nous avons donc choisi d’explorer l’équilibre entre la liberté et l’interdit, mais aussi le dialogue entre l’égalité et la pluralité et la cohabitation entre la fraternité et l’antagonisme. Nous avons vu dans l’article “Liberté, égalité, fraternité, des amis en périls ?“ que ces concepts finissent par s’opposer ou s’ignorer, laissant le terrain aux trois poisons liber’rien, égalitarisme et défraternité. Liber’rien et défraternité sont deux néologismes pour marquer respectivement l’altération de la liberté et l’indifférence masquée. 

Ce qu’on propose ici n’est qu’une approche, parmi bien d’autres très certainement, pour créer et entretenir du « Ma ». S’inscrivant dans un temps élastique et s’appuyant sur 5 étapes, cette méthode dépend du niveau d’incorporation du « Ma » de celui qui la transmet et du niveau de conscience de celui qui reçoit l’enseignement.

Liberté – égalité – Fraternité – Interdit – Pluralité – Antagonisme

ETAPE 1 :

D’abord, l’idée est d’essayer de répondre aux questions qui suivent en cherchant des évènements et des expériences concrètes, dans sa propre vie et dans la société dans laquelle on est, qui sont capables de les illustrer. On peut tourner ces questions de bien des façons, l’essentiel est de créer du sens pour chacun des 6 mots et entre ces mots. Cette réflexion permet aussi de se rendre compte qu’il n’est pas simple de les ajuster ensemble car, par nature, on peut avoir tendance à en privilégier certains plus que d’autres. 

  • Y a-t-il des limites à sa propre liberté et si c’est le cas comment les définir ?
  • Sous prétexte de protéger, doit-on accepter tous les interdits ?
  • Sous prétexte d’égalité, doit-on imposer à tous les mêmes choix ?
  • Sous prétexte de respect des différences donc de la pluralité, doit-on en déduire des échelles de valeurs ? 
  • Faut-il partager des appartenances pour être fraternel ?
  • La fusion ou le rejet sont-elles les uniques solutions pour ceux qui s’opposent et sont donc antagonistes ? 

Si on se place dans le cadre de l’enseignement donc de l’éducation, de telles questions sont certainement trop complexes à aborder directement avec de jeunes élèves. Il va falloir utiliser les situations de vie, donc des évènements du quotidien, pour que petit-à-petit ces élèves s’approprient ces concepts et soient capable de les différencier. 

Se pose alors la question de comment on enseigne aujourd’hui. Si les enseignants comme les parents ne font qu’apporter à l’élève ou à l’enfant des connaissances dans les moments de vies partagés, la possibilité de créer du « Ma » est très faible. Les connaissances deviennent alors stériles, elles ne font pas ou peu émerger de l’élève ou l’enfant de nouvelles attitudes et comportements car alors on lui demande seulement d’absorber des connaissances pour pouvoir les restituer intelligiblement. On ne lui demande pas de les confronter à un vécu et d’en tirer des expériences. 

Pour que les enseignants amènent leurs élèves non seulement à se poser la question du sens des choses mais aussi à faire des liens avec leurs vies, cela implique entre eux et leurs élèves l’existence d’un « Ma ». Dans cette approche, le « Ma » dévoile ses exigences avec la nécessaire intention, attention et donc reconnaissance réciproque pour que la relation induite soit féconde et transformatrice dans le bon sens. C’est bien sûr aux enseignants à faire les premiers pas. C’est à eux de savoir comment rentrer dans une certaine intimité avec les élèves sans enfreindre leurs libertés, comment rester impartial face aux évidentes pluralités, comment faire preuve de fraternité sans tomber dans la familiarité ou les préférences. Ce faisant les enseignants sont à l’épreuve de faire du « Ma » et assume leur position de modèle même imparfait.

Pour former des citoyens libres, égaux et fraternels, ils doivent avoir incorporé en eux cet idéal de citoyen ou au moins y tendre. C’est tellement plus simple de se réfugier dans les savoir-faires et la technique avec pour seule exigence le fait de savoir. Etre engagé à faire émerger des qualités, c’est autre chose, notre grande responsabilité humaine, et la clé de l’étape suivante. 

ETAPE 2 :

Imaginons toutefois que non seulement ceux qui sont placés comme enseignants cherchent et arrivent à partager des moments de vie avec leurs élèves, qu’ils sont vigilants à faire sortir ces 6 questions dans le contexte des vécus partagés, ils vont peut-être arriver à ce que ces questions deviennent intéressantes et importantes pour leurs élèves, donc que ces derniers s’impliquent. Cette étape est en quelque sorte l’étape pivot, car aujourd’hui qui se donne l’autorisation de mettre l’accent dans les échanges au quotidien sur des concepts qu’on a vite catalogué comme concepts d’ordre philosophique ou moral ? 

Cela sous-entend donc que sans vie morale et questionnement philosophique, l’idéal du citoyen soucieux de liberté, égalité et fraternité ne peut être transmis. En effet, il ne va pas de soi d’être attentif à limiter sa propre liberté pour garantir celle d’autrui. Il ne va pas de soi de s’empêcher, donc de se poser des interdits, pour que chacun puisse jouir de sa liberté. Il ne va pas de soi d’être impartial et de garantir l’égalité quand à l’inverse on peut en tirer un profit. Il ne va pas de soi qu’en reconnaissant les différences donc la pluralité on ne cherche pas à se comparer pour légitimer une place au-dessus. Il ne va pas de soi de reconnaître une communauté de destin donc une forme de fraternité, quand les appartenances de l’autre s’opposent aux siennes. Il ne va pas de soi d’accepter des antagonismes quand on a la faiblesse de vouloir être aimé ou apprécié à n’importe quel prix. 

Dans cette étape, il faut être patient car nombreuses sont les voies d’assimilations et avec, la façon pour chacun de s’impliquer à donner du sens à ces questions. L’étape suivante est celle où dans un groupe, un nombre suffisant d’élèves se sont impliqués. Une dynamique se met alors en place et entraîne même les plus récalcitrants. Ces derniers ne sont pas rejetés ni poussés mais pris en compte et entraînés pour être de plus en plus concernés. 

ETAPE 3 : 

A partir de l’implication des élèves qui développent alors la capacité à trouver par eux-mêmes des situations relevant de chacune de ces questions, les enseignants peuvent alors commencer à mailler les 6 questions entre elles. C’est le moment des analogies, des tissages fondateurs de repères. Chez les élèves émerge la capacité de jugement, le discernement et la possibilité de prendre du recul sur les tendances de la société comme sur ses propres tendances. La complexité se met en place, et avec le « Ma », qui se traduit par un regain de tolérance, d’intérêt et d’ouverture pour les différences. L’élève sort de la chrysalide de l’à priori et des modes. Cette étape marque l’autonomie de chaque apprenant qui par lui-même cherche non seulement à comprendre mais à vivre harmonieusement pour lui et tout ce qui l’entoure les 6 concepts de liberté, interdit, égalité, pluralisme, fraternité et antagonisme. Les 6 ont une place en lui, il les a différenciés, mais ce n’est pas pour cela qu’il les applique avec discernement au quotidien. Arrive alors l’étape d’une réelle introspection. 

ETAPE 4 :

On peut revenir alors aux termes de liber’rien, d’égalitarisme et de défraternité qui sont les preuves d’absence ou manque de « Ma » entre les 6 termes. Et l’élève de s’interroger où chez lui, le « Ma » peut être amélioré et se mettre à l’ouvrage pour devenir meilleur. Il découvre ses limites et avec ses peurs et ses ombres. Il passe par un combat intérieur et s’il ne s’arrête pas là, arrive la 5° et dernière étape.

ETAPE 5 :

Cette étape est celle où par ses efforts pour s’améliorer, un centre et une raison d’être émerge. Dans le cadre des concepts qui nous intéressent ici, on peut dire que la dimension de citoyen est totalement incorporée, qu’on est prêt à la partager et à la faire prospérer à travers ce que la vie nous a donné comme moyens d’expressions. 

Pour conclure, quand le mariage entre liberté, égalité, fraternité et interdit, pluralité, antagonisme est harmonieux, cela signifie la présence du « Ma » entre les six. Souhaitons que ce court article puisse inspirer tous ceux qui en position d’enseignant sont motivés à faire éclore des citoyens en commençant par le faire déjà en soi. Et si les six mots proposés ici ne parlent pas, on peut les remplacer par d’autres comme par exemple, créativité, altruisme et intégrité mariés avec responsabilité, différenciation et souplesse. L’essentiel, on le répète, est de donner l’opportunité de s’engager dans un processus d’individu responsable, intègre et altruiste, la voie ou « Do » pour reprendre un autre terme japonais. 

« Nous vivons dans un monde avec beaucoup moins de certitudes et chacun doit se tourner vers ses certitudes intérieures, essayer de se reconstituer un certain monde. Dans les époques antérieures régnait une morale fixe, trop rigide certainement, mais aujourd’hui, où la morale est mise à mal par la domination de l’argent, chacun doit trouver le moyen dans ce monde-là de se reconstituer une certaine éthique1Henry Bauchau, Un arbre de mots, p.18, Ed. de Corlevour, 2007.. »
Henry Bauchau

Odile redon, un oeil vers l'infini, liberté, égalité, fraternité
À Edgar Poe (L’oeil, comme un ballon bizarre se dirige vers l’infini)

| LITHOGRAPHIE D’ODILON REDON – LOS ANGELES COUNTY MUSEUM OF ART

Références

1 Henry Bauchau, Un arbre de mots, p.18, Ed. de Corlevour, 2007.
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Films L'humain et son éducation

Paul dans sa vie

paul dans sa vie documentaire
Paul dans sa vie est un documentaire de Rémi Mauger sorti en 2006.

| PHOTOGRAPHIE EXTRAITE DU DOCUMENTAIRE

Rémi Mauger est journaliste et réalisateur de documentaires. Originaire de Normandie et amoureux de son terroir, il décrit la façon dont Paul Bedel, un paysan normand alors âgé de 76 ans, est présent dans sa vie.

De façon très poétique, sensible et pudique, l’intimité de Paul Bedel se dévoile, une intimité où tout s’articule et se renforce pour durer harmonieusement, magnifiée par la patine du temps et les bonnes intentions. Paul dans sa vie est un hymne à la simplicité et à la sobriété et où pourtant la richesse foisonne. C’est aussi le témoignage de la fin d’une façon d’être dans le monde où l’humain était partie prenante et intégré à la nature dans sa diversité. Si voir ce documentaire peut créer une certaine nostalgie, c’est aussi une invitation optimiste pour faire preuve de résilience, de créativité et de foi quels que soit les imprévus et les épreuves qu’on traverse.

Pour reprendre un thème qui nous est cher, Paul, à travers l’exemple de sa vie, réussit un « bon ma » avec tout ce qui l’entoure. Rien n’y est exclu, tout y a sa place et fait sens. Paul a des liens organiques et des échanges vivants avec le village, les habitants, la famille, l’église, le café, les commerçants, le bocage, la mer, les animaux domestiques comme sauvages, les vieilles machines, les arbres, les fleurs, la météo et même l’étrange usine qu’on aperçoit, là-bas, au loin. Tous ont besoin de Paul et inversement.

Cette relation d’osmose si particulière nous semble très importante à faire connaître pour montrer d’une part que c’est possible. D’autre part, du point de vue de l’éducation, cela évoque ce qu’Edgar Morin appelle l’enseignement de la condition humaine

paul bedel
Paul Bedel est décédé en 2018 à 88 ans.

| PHOTOGRAPHIE DE JEAN PAUL-BARBIER