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Lettre à Edgar (Morin)

Nous ne comptons plus tes livres, articles et interviews qui ont jalonnés les chemins de nos pensées, depuis plus de 30 ans pour certains. Toute ton oeuvre forme une constellation qui nous inspire, un magnifique ciel étoilé qui éclaire aussi bien le passé et ses racines, notre présent et les temps à venir.

Et là, encore, alors qu’en 2021 tu auras 100 ans, nous avons dans nos mains ton nouvel essai écrit avec ta compagne Sabah Abouessalam, « Changeons de voie ».

Edgar mirin
MORIN Edgar – journal du cnrs – Edgar Morin ou l’éloge de la pensée complexe

| ©BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGE

Edgar, c’est une déclaration d’amour que nous te livrons ici. Un amour platonique mais qui oscille entre sapiens et demens. Nous sommes un échantillon des mauvaises herbes que tes pensées ont fait grandir. Et dans les champs que tu as produit, les mauvaises herbes que nous étions sont devenues des arbres, une forêt, sans même s’en rendre compte. Un être complexe, « multi-être », abritant de nombreuses autres espèces, conscient de ses nombreuses ramifications.

Edgar, toi le grand arbre, Maître arbre, du haut de tes 10 fois 10 ans, entends-tu, ressens-tu comme nous ce martèlement des bottes1En référence à la montée du climat de guerre entre 1930 et 1940, époque qu’Edgar Morin a vécu alors jeune adolescent, mais déjà conscient et engagé., ce moment où les armées se mettent en place ?

Mais comme tu l’as si souvent écrit, l’improbable peut aussi survenir alors peut-être que nous nous trompons, gardons l’espoir. 

Tu as aussi certainement perçu ce calme avant la tempête, à l’occasion du covid 19, avec dans les villes et les campagnes l’arrêt des moteurs et des bruits artificiels, des ciels redevenus clairs sans traînées de passages d’avions, un air plus propre et à nouveau des senteurs naturelles, l’arrêt de ce qui va vite. Et puis l’été arrivant et le nombre de malades baissant, la reprise en marche forcée, l’injonction de relancer les machines… Tristesse.

Edgar, nous ne sommes pas inquiets pour nous, pas trop. Nous souhaitons depuis longtemps tourner la page de ce qui fait tourner ce monde. Que certains de ses aspects disparaissent ne nous gêne pas, au contraire. Mais comme toi, nous aspirons profondément lors du passage de relais, à savoir quoi dire et être pour ceux qui suivent.

Toi qui n’a eu de cesse de te battre pour léguer à la postérité les ingrédients du sel de la vie, avant que tu partes, nous avons besoin d’un signe, d’un interstice, quelque chose d’invisible mais bien réel, quelque chose de magique entre nous alors que nous ne sommes qu’une minuscule forêt de ton immense jungle.

Aussi, comme de ton vivant, très certainement nous ne nous rencontrerons pas, nous te proposons un pari qui ne va pas dans le sens de ta laïcité mais qui va bien dans le sens de tes incertitudes. Au cas où une fois mort, tu n’es pas complètement mort et que tu peux te déplacer à ta guise, peux-tu de temps en temps nous visiter ? 

Nous, le carré de la minuscule forêt. Au ciel, il doit bien y avoir l’équivalent d’un GPS pour s’y retrouver.

Nous comptons sur toi pour nous glisser des messages, quelques bonnes suggestions sur nos erreurs et nos vérités, sur nos compréhensions et incompréhensions, sur notre capacité à intégrer nos contradictions. Et aussi tous tes autres conseils auxquels on ne pense pas, mais qui peut-être sautent aux yeux depuis ton futur poste d’observation.

Cher Edgar, on ne veut pas te pousser trop vite sur l’autre rive, surtout pas. C’est ton magnifique visage sur la couverture de ton dernier livre « Changeons de voie », ce clin d’œil éternel qui nous a poussés à oser être si familier. Nous sommes si proches !

Merci Edgar !

edgar morin changer de voie
Edgar Morin, Changeons de voie, Ed. Denoël, 2020

Références

Références
1 En référence à la montée du climat de guerre entre 1930 et 1940, époque qu’Edgar Morin a vécu alors jeune adolescent, mais déjà conscient et engagé.
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