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Articles Compréhension et incompréhension

L’Homme face à l’épreuve de ses contradictions

Photographie de Ô Sensei Anzawa Heijiro (1887 – 1970)

Dans la tradition orientale et notamment chez les japonais, lorsqu’un individu s’engage dans une voie, qualifiée de “Do”, non seulement pour se connaitre soi-même mais aussi pour donner un sens à sa vie, il rencontre un principe important lors de ce parcours : le principe de « Misogi ».

Le Misogi consiste, par l’ascèse, à rencontrer ses propres contradictions pour apprendre à s’orienter et faire des choix engendrant plus de “grandeur d’âme” et d’éthique (une éthique qui se renforce par la solidarité et la responsabilité comme le définit Edgar Morin). 

Le Misogi est en quelque sorte la force de volonté de se recentrer (force centripète) face aux forces centrifuges et dispersantes que génèrent les contradictions lorsqu’elles ne sont pas acceptées ni dépassées. 

L’ascèse, dans ce contexte, est la capacité à persévérer dans un tel positionnement malgré la souffrance et les épreuves que génèrent la prise de conscience de ses contradictions et des dénis entretenus jusqu’à présent. Enfin, le temps passé à exercer la volonté de se recentrer va nourrir un dialogue intérieur fécond pour consolider ce type de choix. Un dialogue intérieur fécond est la capacité à ne pas se mentir, à chercher et trouver une transparence qui, sans être parfaite, tend vers toujours plus d’authenticité et pousse à se corriger et s’améliorer. Cette attitude et ce dialogue intérieur en lien permanent avec la vie et le concret génère en conséquence plus de responsabilité et de solidarité.

A l’inverse de la démarche du Misogi, les contradictions peuvent ne pas être posées ou reconnues, et ainsi être rejetées ou vécues dans leurs extrêmes avec, en général, un déni de responsabilités. Que ce soit par manque de persévérance, ou encore par faiblesse et par refus des épreuves, cela révèle dans tous les cas un manque de dialogue intérieur.

Le refus du Misogi et de l’ascèse qui va avec, laisse nos “extrêmes en liberté”. Et si toutefois la personne dans ce cas s’interroge sur elle-même, cette remise en question, si elle n’est pas liée à une attitude et des actions concrètes, ne dépasse pas le plan intellectuel et va finalement justifier le rejet ou la mise à l’écart des contradictions, et ainsi engendrer la déresponsabilité.
Pour illustrer cette démarche inverse du Misogi, on peut prendre l’exemple de l’addiction aux jeux vidéo. La personne a tendance à rejeter le monde quotidien et projette sur ce dernier toutes les causes de son mal-être. Par ailleurs, elle se laisse engloutir dans l’univers abstrait des jeux vidéos, univers qu’elle a idéalisé. A la longue, cela peut générer chez cette personne un isolement, une forme d’hébétude, des difficultés à s’intéresser au réel. Un tel rejet du monde réel peut même amener la personne jusqu’à tricher ou mentir, trouver des subterfuges pour rester dans son monde artificiel. Sans vouloir justifier cette addiction, notamment chez les jeunes, on peut souligner le besoin vital et légitime de modèles structurants. Et face au désert que propose trop souvent le monde quotidien, on peut comprendre le “choix” d’une fuite dans un univers abstrait et idéalisé.

Visage d'heraclite
Sculpture du philosophe grec Heraclite (fin du VIᵉ siècle av. J.-C.)

Jung cite Héraclite avec un autre concept nommé “énantiodromie”, qui nous permet d’aller plus loin en éclairant les conséquences de l’échec à l’épreuve du Misogi. L’énantiodromie est une loi psychologique, dont la fonction est de réguler les contradictions en chacun. Chaque fois qu’un individu prend une position unilatérale dans sa vie, il y a de fortes chances que ce qui se situe à l’opposé reste enfermé dans son inconscient. S’il n’y a pas la volonté de prendre conscience de ses contradictions par un dialogue intérieur et de faire le choix d’agir pour s’en détacher, la loi d’énantiodromie va faire qu’à un moment donné, ce qui était resté caché dans l’inconscient surgit brutalement sans que celui qui en est la cause s’en rende compte. La loi d’énantiodromie veille en quelque sorte à ce que les opposés finissent toujours par se dévoiler l’un, l’autre.

On peut prendre l’exemple d’une personne très moralisatrice et donneuse de leçons incapable de reconnaître et de constater en elle des comportements qu’elle condamne par ailleurs.

Collectivement, on peut aussi prendre l’exemple de notre société organisée toujours plus rationnellement et méthodiquement, mais qui par ailleurs peut agir de façon totalement irrationnelle face à des situations nouvelles ou non programmées.

Enfin, si l’on observe bien le fonctionnement du monde, on est arrivé au sommet d’une position dualiste issue d’une approche unilatérale où le progrès et le toujours plus, censés régler tous les problèmes et nous amener vers un avenir radieux, provoquent l’inverse avec de plus en plus de désastres.

Futamigaura
Les rochers mariés (Meoto Iwa) sur la plage de Futamigaura au Japon

Pourquoi avoir mis l’accent sur ces mots pratiquement inconnus, Misogi et énantiodromie ?
Car ils permettent d’éclairer très précisément nos dénis tant individuels que collectifs.
Le monde se meurt du cumul de nos contradictions non assumées et en conséquence le phénomène d’énantiodromie, c’est-à-dire faire émerger ce qui jusqu’à présent était caché, s’accélère.

Edgar Morin dans son livre « Changeons de voie » explique les maux de notre civilisation p.108 :

« La conjonction des développements urbains, techniques, étatiques, industriels, capitalistes, individualistes ronge de l’intérieur la civilisation que cette même conjonction a produite et épanouie. De sorte que l’envers négatif des bienfaits dont nous continuons à jouir n’a cessé de s’amplifier.

Les maux dont souffre notre civilisation sont ceux qu’a fait effectivement apparaître l’envers de l’individualisation, de la technicisation, de la monétarisation, du capitalisme, du développement, du bien-être.
Comme nous l’avons vu, la conjonction de l’égocentrisme – qui réduit l’horizon à l’intérêt personnel et dissout l’intelligence de ce qui est global – et de la compartimentation dans le travail détermine l’affaiblissement du sens de la solidarité, lequel détermine l’affaiblissement du sens de la responsabilité.

La déresponsabilité favorise l’égocentrisme, lequel conduit à la démoralité (dégradation du sens moral). La déresponsabilité et la démoralité favorisent la propagation de l’irresponsabilité et de l’immoralité. L’individuation est à la fois cause et effet des autonomies, libertés et responsabilités personnelles, mais elle a pour envers la dégradation des anciennes solidarités, l’atomisation des personnes, l’affaiblissement du sens de la responsabilité envers autrui, l’égocentrisme. » 1« Changeons de voie » Edgar morin – p108

Koyaanisqats rythme urbain
| IMAGE ANIMÉE EXTRAITE DU FILM EXPERIMENTAL KOYAANISQATS RÉALISÉ PAR GODFREY REGGIO – 1982 

Il est plus que temps d’accepter l’épreuve du Misogi qui nous rend acteur et conscient dans nos vies en nous encourageant à éclairer nos contradictions, et à les assumer.
Ce faisant et compte tenu de là où nous en sommes collectivement, cela passe par certains deuils.
L’épreuve du Misogi est toujours repoussée car elle implique de reconnaître qu’on se fourvoie ou qu’on fait des erreurs, mais qu’on est décidé à les corriger. Elle suggère des comportements en rapport avec la tempérance, la sobriété, des distances avec le superflu, la reconnaissance ou au moins la recherche de maturité. En cela, et on l’a déjà souligné, le Misogi est une ascèse d’autant plus difficile à mettre en œuvre de nos jours qu’on baigne dans une culture aux mœurs très libérales, poussant à satisfaire chacune de nos pulsions.

Pour conclure, on peut citer à nouveau Edgar Morin dans son livre « Changer de voie » p.106 à propos du couple solidarité/responsabilité :

« Solidarité et responsabilité sont des nécessités clés d’une société dont les membres sont libres : plus les libertés s’accroissent, plus les contraintes qui imposent l’ordre diminuent, plus s’accroissent les désordres inséparables des libertés, plus s’accroît la complexité sociale. Mais l’extrême désordre devient destructeur et la complexité se dégrade en désintégration. La seule chose qui puisse protéger la liberté, à la fois de l’ordre qui impose et du désordre qui désintègre, est la présence constante dans l’esprit de ses membres de leur appartenance solidaire à une communauté et de se sentir responsable à l’égard de cette communauté. Ainsi donc l’éthique personnelle de responsabilité/solidarité des individus est aussi une éthique sociale qui entretient et développe une société de liberté. » 2« Changeons de voie » Edgar morin – p106

Edgar Morin, avec ce couple solidarité/responsabilité, n’est-il pas en train de nous donner la clé pour s’orienter vers une « culture du Misogi » ?

En se positionnant comme solidaire et responsable, on peut plus facilement prendre conscience de ses contradictions, notamment dans les situations de conflits où l’on a tendance à considérer rationnellement son point de vue comme forcément le plus juste, mais où on est surtout incapable d’admettre la valeur d’un point de vue contraire. Par esprit de solidarité et de responsabilité, car on souhaite le meilleur pour tous et pas simplement pour soi, on peut admettre qu’on ne possède pas toujours les outils conceptuels, ou les bons connecteurs logiques, pour comprendre le point de vue d’autrui. Dans un second temps, on peut aussi accepter de ne pas comprendre rationnellement et donc laisser de la place à l’incertitude.
Avec l’entraînement, la confrontation de nos perspectives avec les autres, et donc avec d’autres perspectives, devient nécessaire même si cela génère des frictions. On peut constater alors que la prise de conscience de son propre point de contradiction grandit lorsqu’on laisse les deux perspectives s’affronter sans se polariser.

Tous les points de vue sont et resteront des perspectives. Toutes les perspectives sont vraies mais restent des perspectives et certaines sont plus englobantes, plus morales ou plus adaptées à un moment T. Et parfois, il faut pouvoir trancher.

Celles et ceux à qui incombent cette responsabilité devraient avoir la sagesse et la capacité de se mettre à la place de l’autre, de comprendre des perspectives différentes, et à un niveau plus profond d’avoir un axe qui relie les opposés. Le pouvoir devrait revenir aux plus empathiques d’entre nous, à celles et ceux capables de comprendre des positions opposées, des façons d’être différentes sans pour cela les considérer comme foncièrement négatives mais en les positionnant à leur juste place à un moment T.

Références

1 « Changeons de voie » Edgar morin – p108
2 « Changeons de voie » Edgar morin – p106
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Articles Découverte et incertitudes

“Nous devons vivre avec l’incertitude” Edgar Morin

« Nous devons vivre avec l’incertitude ». Tel est le titre de l’article tiré du journal du CNRS le 4 avril 2020 à l’occasion d’une interview d’Edgar Morin par Francis Lecompte, à propos de la crise du coronavirus. La vie, nous rappelle-t-il, est un océan d’incertitudes peuplé de quelques îlots de certitudes et nous avions pris l’habitude d’inverser les choses, notamment dans le domaine des sciences, que les polémiques entre experts de la médecine illustrent. Edgar Morin, à 99 ans, continue à nous éclairer et ce, particulièrement quand nous traversons des crises. Son approche globale nous aide à faire les liens complexes et utiles pour mener nos barques dans le monde qui vient : se rappeler de notre communauté de destin, se détacher de la culture industrielle, remettre au goût du jour ce qui fait la qualité de la vie comme l’amour, l’amitié, la communion et la solidarité.

Quelques extraits commentés :

La pandémie du coronavirus a remis brutalement la science au centre de la société. Celle-ci va-t-elle en sortir transformée ?
Edgar Morin : Ce qui me frappe, c’est qu’une grande partie du public considérait la science comme le répertoire des vérités absolues, des affirmations irréfutables. Et tout le monde était rassuré de voir que le président s’était entouré d’un conseil scientifique. Mais que s’est-il passé ? Très rapidement, on s’est rendu compte que ces scientifiques défendaient des points de vue très différents parfois contradictoires…

Commentaire : si trop de monde, y compris beaucoup de scientifiques, s’attendent à ce que la science produise des certitudes, on se coupe de ce qui est le propre de la science, un processus discontinu. Les grandes découvertes sont très souvent le fruit de pas de côté et la plupart du temps elles sont d’abord rejetées par les dogmes en place. Hubert Reeves dans son excellent ouvrage “Malicorne, Réflexions d’un observateur de la nature”1Hubert Reeves – Malicorne, Réflexions d’un observateur de la nature, Première partie, Chapitre 2. Éditions du Seuil 1990 nous dévoile le processus à la fois rationnel et empirique sur comment la “science avance” à travers l’exemple de l’utilisation des mathématiques. A la fin du 19° siècle, les mathématiciens se libèrent. Ils ne sont plus sous le joug de devoir trouver des applications concrètes aux théorèmes qu’ils développent, ils peuvent inventer et sortir du cadre établi. On peut citer un exemple tiré du livre de Reeves à propos d’Einstein qui cherche une réponse à l’orbite imparfaite de la planète Mercure et avec, répondre à la question de la force de gravité. Einstein va trouver ses réponses grâce aux formules mathématiques de Gauss et Riemann que ces derniers avaient développées sans jamais penser qu’elles pourraient servir l’astronomie et engendrer une nouvelles théorie sur les premières secondes de l’univers. 

Sommes-nous en train de vivre un changement politique, où les rapports entre l’individu et le collectif se transforment ?
Edgar Morin : L’intérêt individuel dominait tout, et voilà que les solidarités se réveillent…, ce confinement est peut-être le moment de se défaire de toute cette culture industrielle dont on connaît les vices…, nous devrions prendre conscience que nos destins sont liés, que nous le voulions ou non. Ce serait le moment de rafraîchir notre humanisme, car tant que nous ne verrons pas l’humanité comme une communauté de destin, nous ne pourrons pas pousser les gouvernements à agir dans un sens novateur.

Commentaire : La crise du coronavirus nous fait prendre conscience qu’un grand nombre de services essentiels qu’on avait comme oubliés, poussés par les habitudes du confort, ne vont pas de soi. D’autre part, dans notre monde où la rentabilité économique prime, tout est très imbriqué, avec de moins en moins de marges de manoeuvres. Un évènement inattendu et les faiblesses du système se dévoilent. Nous sommes arrivés au moment où les deux aspects (confort individuel déresponsabilisé et rentabilité primant sur tout le reste) commencent à devenir insoutenables y compris pour une partie de ceux qui en profite. Toutefois, on peut douter que le choc actuel du coronavirus et ses conséquences suffisent à nous faire changer de direction tant un autre virus, celui de la consommation et des avoirs, a lourdement imprégné toutes les couches de population. 

Pour ce dernier virus, il n’y a pas et il n’y aura jamais de vaccin. Combien de chocs faudra t-il pour que chacun ouvre son coeur et crée ainsi ses propres défenses immunitaires ? Car sans cette ouverture du coeur, comment espérer un retour d’humanisme et de solidarité ? 

La décroissance thermo-industrielle est inexorable. Plutôt que de la subir, osons l’anticiper dans nos propres actes au quotidien et décisions. Osons par nous-mêmes effectuer des changements dans nos vies comme le covid19 a su nous l’imposer. Ce faisant, étant moins pris dans des choses futiles et délétères, la vie poétique et la qualité du vivre ensemble pourraient refleurir. A l’image de cette parenthèse où dans les cités on a entendu le chant des oiseaux, où le ciel plus clair a retrouvé la palette de son nuancier, où les voisins se sont vus et parlés, où le temps, abandonnant sa fuite, a rappelé au présent les amis de tous temps. 

On a bien fait la fête sur les pontons supérieurs du Titanic ! C’est le moment de le démanteler par nous mêmes et d’en faire des milliers d’embarcations plus souples et manoeuvrables sans pour cela perdre notre communauté de destin. Des milliers d’arches pour aider à passer tous ensemble les tempêtes qui menacent à l’horizon.

Références

1 Hubert Reeves – Malicorne, Réflexions d’un observateur de la nature, Première partie, Chapitre 2. Éditions du Seuil 1990