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Éducation L'humain et son éducation

Le principe du Ma dans l’éducation

 “Le secret d’un bon enseignement est de considérer l’intelligence de l’enfant comme un champ fertile dans lequel les graines peuvent être semées, afin de croître sous la chaleur d’une imagination enflammée. Notre objectif n’est donc pas simplement de faire comprendre à l’enfant, et encore moins de le forcer à mémoriser, mais de toucher son imagination au point de l’enthousiasmer au plus profond de lui. “

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

maria montessori éducation
Maria Montessori en visite à la Gatehouse School, Londres, 1951. Popperfoto.

Entrouvrons la porte de l’éducation et observons de plus près l’itinéraire d’une femme italienne, à la fois engagée et avant-gardiste, Maria Montessori (1870-1952). Elle pourrait bien être à nouveau une source inspirante dans la période que nous traversons aujourd’hui. Son parcours de vie, ainsi que les concepts d’éducation qu’elle a proposés, semblent autant de façons de pouvoir se relier sensiblement au monde et d’y trouver une place aussi juste que possible.

Pour transmettre, ne faut il pas laisser cet espace d’élaboration, de création entre soi et le monde ? Cette femme n’a-t-elle pas finalement essayé de créer du Ma, un espace vide plein de possibilités et condition même des relations et des liens ? 

Et comment l’a-t-elle transmis ?

L’imprégnation du Ma dans la vie de Maria Montessori

Aujourd’hui le nom de Montessori connaît une popularité établie, bien au delà de celle qu’il connaissait déjà dans les domaines de l’éducation et de la pédagogie. Devenue une véritable image de marque, avec ses produits dérivés, marchandisés, et toutes les conséquences qu’un tel traitement implique. Le détail de sa vie remet en perspective une femme profondément engagée et en cohérence dans ses recherches, beaucoup plus approfondies que ne laisserait penser ce qui est parfois fait de ce nom aujourd’hui.

Afin de sentir l’unité et l’harmonie de ce qu’elle a pu proposer, car éprouvées par elle tout au long de sa vie, nous vous proposons de s’attarder un peu sur l’histoire d’une femme, qui fut comme imprégnée de cette nécessité de l’espace et de la relation entre toute chose. Une femme qui fit du Ma, de cet espace entre, un principe directeur jusqu’à sa mort. Le Ma est employé ici comme ce qui permet de mettre en valeur deux parties dans leurs différences et complémentarités, en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtils.

Le Ma peut se transmettre s’il est cultivé par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Le vivre c’est, à l’instar de Maria Montessori, être toujours dans une dynamique pour se former toute la vie et ne pas hésiter à ouvrir de nouveaux horizons. 

Laisser la place à cet espace d’élaboration, de créativité, entre soi et le monde, entre soi et les autres et par exemple entre différentes disciplines et spécialités semble permettre une compréhension plus fine de la complexité du vivant. 

Maria Montessori naît en 1870 en Italie. Fille unique, elle emménage à Rome avec ses parents dès l’âge de 5 ans, et son goût pour les sciences l’amènera à entreprendre des études pour lesquelles elle devra se battre. Autant contre les préjugés familiaux que contre la société qui réservait à l’époque les universités aux hommes.

Mais en 1896 elle obtient brillamment un diplôme en médecine, affrontant avec persévérance les préjugés sociaux de cette époque sur le rôle de la femme dans la société. Elle devient alors une des premières femmes médecin d’Italie.

En s’appuyant sur sa pratique médicale, elle observera finement comment les enfants apprennent et se construisent à partir de ce qu’ils trouvent dans leur environnement.

En 1901, passant du corps à l’esprit, elle revient à l’Université pour étudier la psychologie et la philosophie, élargissant ainsi son regard sur l’enfant et plus généralement sur l’humain. Elle se formera tout au long de sa vie et maillera son propre savoir être avec la transmission, à d’autres, de ses observations et recherches dans le domaine de l’éducation.

Maria Montessori travaillera quelques années en psychiatrie, auprès d’enfants ayant des troubles psychiques, ce qui déclenchera son questionnement autour du développement et de l’éducation. Elle se tournera ensuite vers des enfants de quartiers plus défavorisés de Rome et ouvrira la première « maisons des enfants, La Casa dei Bambini » en 1907 ; premier lieu d’élaboration d’une nouvelle forme d’éducation. D’autres verront le jour dans plusieurs pays en Europe.

Avec persévérance et volonté, c’est toute sa personne qu’elle engage dans la recherche ainsi que dans la défense des droits des enfants et des femmes. De façon authentique et avec cœur, elle poursuit son cheminement sur et avec l’humain, et ce, malgré les crises majeures de cette période.

Elle a donné de nombreuses conférences, écrit de nombreux ouvrages qui finalement témoignent d’un questionnement permanent sur la place de l’Homme dans l’Univers, ses interdépendances naturelles, culturelles et relationnelles et enfin sa responsabilité vis-à-vis de la Terre.

Ayant vécu les deux guerres mondiales, elle s’est installée dans de nombreux pays (Etats-Unis, Angleterre, Espagne, Inde, Hollande…) et y a poursuivi ses recherches et observations. Partie se réfugier dans la campagne pastorale en Inde en 1939, elle y restera finalement une dizaine d’années et poursuivra ses travaux sur une approche éducative globale allant de la naissance à l’âge adulte. C’est notamment là-bas qu’elle va commencer à développer plus concrètement une proposition d’éducation globale de l’humain.

Après un retour à Londres vers 1945, elle part aux Pays-Bas où elle s’éteindra à l’âge de 82 ans.

Dans son incessante observation de l’être humain, Maria Montessori a fait des liens, tout au long de sa vie. Les nombreux pays qu’elle a traversés ou habités ont été le terreau idéal pour observer et s’imprégner d’expériences culturelles, relationnelles ou encore environnementales. N’aurait-elle pas eu l’occasion d’accéder un peu mieux aux fondamentaux et universels de l’Homme de par ces voyages et l’attention qu’elle porte à toutes choses ?

De cette richesse perceptive, elle semble avoir développé un véritable savoir-être. On pourrait dire qu’elle a créé du Ma entre elle et le Monde, elle s’en est imprégnée.

Son positionnement lui permet de passer de l’expérience à l’analyse et inversement dans les nombreux ouvrages qu’elle écrit. Des spécialités, certes, mais seulement en regard les unes des autres. Le parallèle qui existe entre sa formation personnelle et la mise en pratique de ses recherches apporte justesse et harmonie dans sa démarche. Il découlera de ses expériences de vie la proposition d’une approche générale de la formation de l’être humain, une nouvelle pédagogie, qui sera notamment formalisée et présentée sous le nom d’éducation cosmique concernant la tranche d’âge 6-12 ans.

L’éducation cosmique ou la tentative de faire naître du Ma chez l’humain

Cette proposition d’éducation cosmique vient s’inscrire dans la continuité des travaux déjà effectués par M. Montessori sur la toute petite enfance (de la naissance, à l’âge de 6 ans environ).

Concernant cette première partie de la vie d’un enfant, elle parlera d’une propriété psychique très particulière qu’elle nomme “l’esprit absorbant”.

L’enfant, au contact de différentes activités, cultures ou encore différents environnements montre une capacité réelle à absorber toutes les aptitudes nécessaires à son développement et à ses besoins quotidiens. 

Prenons l’exemple de l’apprentissage de la langue maternelle, qui se fait sans effort particuliers pour un enfant. En revanche, pour la plupart des adultes, l’apprentissage d’une langue combine de nombreuses capacités et cette langue doit être pratiquée de longues heures avant d’être assimilée. L’effort est là et il n’y a plus cette capacité psychique d’assimilation telle qu’elle existe dans la toute petite enfance et qui permet par exemple à un enfant de positionner rapidement et à la perfection sa bouche, sa langue et sa gorge afin que, sans aucun exercice particulier, il reproduise exactement la langue du milieu culturel dans lequel il évolue. 

Après cette première période, qui aura permis à l’enfant d’assimiler et d’absorber de façon spontanée tout ce qui se trouve autour de lui, l’éducation cosmique peut commencer à être amenée. Vers 6 ans environ, les enfants changent et commencent à vouloir connaître le pourquoi et le comment des choses. Cette deuxième grande période est décrite comme telle par Maria Montessori:

“C’est la période où les graines de tout savoir peuvent être semées, l’esprit de l’enfant étant comme un champ fertile, prêt à recevoir ce qui va germer dans la culture.”

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

Ici, “cosmique” est emprunté directement au cosmos Grec, au sens d’Univers. Ce qui traduit une intention de faire découvrir l’ensemble du monde et de ses existants pour aider l’enfant à y trouver sa place et participer à sa continuité et à son évolution.

Cette philosophie Montessorienne replace l’enfant au centre de son environnement, de sa propre vie ; comme une aide à se construire pleinement, de manière autonome, afin de pouvoir espérer devenir un adulte éclairé et responsable.

Accéder à la complexité de la Terre et de la Vie, à sa fragilité, et pouvoir interagir harmonieusement avec les différents êtres qui peuplent le monde, voilà ce que propose cette nouvelle forme d’éducation et qui semble être intéressant pour les temps à venir.

Cette éducation pourrait être inspirante pour préparer les enfants au monde de demain et les aider à faire face aux prochains défis qui semblent nous attendre. 

Pour illustrer cette proposition et représenter la vision complexe et globale présentée par cette éducation, un dessin fut réalisé par le président d’une association Nord Américaine qui forme des enseignants à l’approche de Maria Montessori.

education cosmique et japon
| RÉALISÉ PAR KAHN, DAVID, WHAT IS MONTESSORI ELEMENTARY, NAMTA 1995.

Le schéma traduit en français :

education cosmique shéma cercle
Traduction en français

L’enfant est au centre de ce cercle. Des disciplines ou des grands domaines sont représentés comme différents rayons.

Ceux listés sur ce schéma sont les suivants : physique, astronomie, géographie, géologie, chimie, biologie, nourriture, vêtements, abri, transport, défense, premiers humains, premières civilisations, culture, art, religion/croyances, langage, écriture, lecture, grammaire, arithmétique, géométrie et algèbre. 

Ces domaines sont autant de possibilités, de pistes à explorer pour comprendre la place de l’humain dans le Monde et l’Univers. Des éléments qui permettent d’appréhender plus clairement l’infini et la complexité du monde sont représentés comme autant de rayons dans ce cercle, et il pourrait y en avoir davantage ou encore être différents.

Pour celles et ceux qui transmettent, l’enjeu est de pouvoir faire comprendre par des récits et des expériences que de l’infime au plus grand, tous les éléments du vivant obéissent à des lois que l’on peut appréhender. Lois universelles, qui nous englobent. 

Et enfin dans ce schéma, il y a les cinq cercles qui entourent celui de l’enfant et qui sont des récits. Sous la forme d’histoires, de documentaires, agrémentés d’expérimentations concrètes, et emprunts d’art et d’images symboliques, ils viennent nourrir son imagination. 

Pour une représentation un peu plus concrète…

os radius éducation
“De nombreux os (surtout des radius) d’animaux munis, de plusieurs encoches ont été découverts en Europe, datant de 20 000 à 35 000 ans ; ils constituent les plus anciennes « machines à compter ».”
education et chiffres tablette cunéiforme
“Premières symbolisations des nombres sur de l’argile, vers 3600 avant J-C. “

| SOURCE : http://lechiffre.free.fr/page_som.html.

Prenons un exemple : lorsque l’enfant se met à s’intéresser aux chiffres, aux mathématiques, il paraît important de l’amener à lier cette matière avec d’autres. Au-delà de l’utilisation du chiffre, l’enfant doit pouvoir accéder à l’histoire de cetteinvention. Peuvent alors être abordées les questions liées à l’évolution; au fil de l’histoire on peut appréhender comment les premiers hommes ont eu le besoin de compter (des objets, des bêtes…) et encore où, quand et comment la symbolisation du nombre est arrivée. Entre différentes matières comme l’histoire, les mathématiques ou encore la géographie se crée alors un dialogue fécond. Le domaine du français est travaillé tout au long de ce genre de cheminement afin de répondre à ces grandes questions ou encore de produire des documents qui synthétisent le nouvel apprentissage.Entrelaçant les matières entre elles, tels autant de brins d’une tapisserie, les enfants tissent peu à peu une œuvre finale qui a du sens et qui permet de rendre visible la complexité qui sous-tend notre monde. 

Dans cette forme d’éducation, entre Ciel et Terre, l’enfant est invité à observer sa place et sa relation au monde afin d’espérer mieux comprendre les innombrables interactions qui participent à l’équilibre d’un écosystème diversifié.

Pour leur transmettre cette attitude, ce regard, et peut-être tenter de faire naître du Ma dès le plus jeune âge chez l’humain, il semble fondamental de s’appuyer sur la perception, l’expérimentation. C’est dans le monde extérieur et concret que ces petits explorateurs pourront être sensibilisés à la richesse des interdépendances d’un écosystème, aux connexions fécondes entre animal, minéral, végétal, et humain. Questionner le monde se fait en alternant des phases de questionnement et des phases d’expérimentation. Il semble important de reconnecter nos enfants avec le monde du vivant et de s’éloigner un peu des écrans, de les faire manipuler à nouveau la matière.

Replacer la pensée de cette femme dans son contexte historique et géographique semblait important pour souligner le rôle de pionnière qu’elle a pu véritablement jouer.

Découvertes, innovation, remise en cause de l’ordre établi, c’est sur ces bases que débute l’histoire de cette nouvelle proposition d’éducation. 

C’est parce qu’elle tisse des liens entre tous les aspects de la vie, et qu’elle laisse les dialogues ouverts afin que les sensibilités et les curiosités s’y engouffrent, que l’approche de Maria Montessori a cette qualité dynamique qui permet un déploiement de sens dans l’existence de chacun. Aujourd’hui il paraît important de pouvoir rendre visible à nouveau ces personnes inspirantes, de questionner à nouveau ce qu’elles ont semé. Chez Maria Montessori, c’est l’espace de dialogue créé entre toutes choses qui permet la richesse et la création de sens.

Ce Ma, cet espace laissé entre toute chose pour que s’y développent des connexions et des liens complexes en chacun, permet des attitudes de respect à soi, et aux autres, dans la considération de leur existence propre et dans la conscience d’un monde que nous avons en partage avec d’autres dans l’Univers. 

Cette attitude semble pouvoir prendre sens à nouveau aujourd’hui. Et ce n’est d’ailleurs pas la seule, qui dans le domaine de l’éducation, abordera le sujet de cet espace entre, qui permet de créer, d’élaborer et de lier des choses qui peuvent sembler très différentes au départ.

Donald Winicott parlera, lui, d’espace potentiel. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

enfants jeux hors de paris
Un groupe d’enfants parisiens en pleine nature, parti découvrir un environnement qu’ils ne connaissent que peu ou pas.
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Compréhension et incompréhension

Liberté, égalité et fraternité, des amis en périls ?

Les moments de crise sont souvent l’occasion de pouvoir élargir nos réflexions, nos compréhensions de certains sujets. Aujourd’hui c’est sur les trois mots qui composent la devise de la République Française que notre attention s’est portée. « Liberté, égalité, fraternité ».

Si nous posons la question à tout un chacun du sens de ces mots, force est de constater que les réponses sont loin d’être convergentes. Ces trois mots ont-ils encore un sens profond pour chacun d’entre nous et agissons-nous pour se les réapproprier?

Il y a, certes, bien d’autres choses en tension, en panne, ou sur le point de succomber dans ce premier quart du 21ème siècle. Toutefois, le flou, la confusion autour de ces valeurs fondatrices nous a amené à remettre ces mots en perspective. Ainsi, dans un premier temps, confrontons ces mots au réel. Que sont devenues ces valeurs au sein de notre société actuelle et ce, depuis leur origine?

1/ Se poser la question de l’origine

En 1880, sur le fronton de tous les bâtiments publics de France, apparaît la fameuse devise « liberté, égalité et fraternité ». En même temps, Jules Ferry instaure l’école pour tous, gratuite et laïque et l’instruction obligatoire (les parents gardent la liberté d’instruire leurs enfants par eux-mêmes ou par des précepteurs, voire une école privée et religieuse). Pour en arriver là, il a fallu un siècle. La révolution française de 1789 marque en effet le départ de ce qui était d’abord des revendications. 

Dans l’esprit des républicains des années 1880, la consolidation du régime politique né en 1875 passe par l’instruction publique. En laïcisant l’école, ils veulent affranchir les consciences de l’emprise de l’Église et fortifier l’instinct patriotique en formant les citoyens, toutes classes confondues, sur les mêmes bancs. Dans un premier temps, pour libérer l’enseignement de l’influence des religieux, le gouvernement crée des écoles normales, dans chaque département, pour assurer la formation d’instituteurs laïcs destinés à remplacer le personnel congréganiste (loi du 9 août 1879 sur l’établissement des écoles normales primaires). Dans un second temps, il met en place l’école laïque et gratuite pour tous.

2/ Poser le contexte pour éviter les erreurs et les incompréhensions et prendre du recul

Les concepts de liberté, égalité et fraternité ont pris une importance capitale au milieu du 18° siècle en réaction aux abus de ceux considérés alors comme oppresseurs (le pouvoir religieux et la noblesse). Avec la révolution de 1789 en France, on ne va pas hésiter à faire table rase de ceux considérés comme les oppresseurs. Le régime alors mis en place est nommé celui de la terreur. 

La terreur est-elle le bon moyen pour générer liberté, égalité et fraternité entre tous ? 

Il ne s’agit pas ici de faire le procès des révolutionnaires car il est incontestable qu’il y avait des abus de pouvoirs tant de la part du clergé que de la noblesse, mais le départ de ce nouvel idéal n’a pas été serein et une partie du bébé a été jetée avec l’eau du bain. On souligne cet aspect car quand l’histoire nous met à nouveau dans une période charnière avec des bouleversements, il est tentant pour certains de chercher des boucs-émissaires pour les rendre responsables de tout ce qui ne va pas et se poser comme donneurs de leçons, sans au préalable s’être bien regardés.

3/ Chercher à poser un regard impartial sur l’histoire

Le sujet est très vaste si l’on s’attache à décrire dans l’histoire et selon les pays comment ces droits se sont plus ou moins mis en place, voire pas du tout. On va s’intéresser plutôt à dévoiler les grandes causes qui font qu’aujourd’hui on s’éloigne toujours plus de cet idéal de liberté, égalité et fraternité – repris partout dans le monde – au lieu de s’en rapprocher avec le temps. Enfin, il nous faut souligner que dans de nombreuses parties du monde, l’idéal de liberté, égalité et fraternité n’a jamais été mis en oeuvre, donc à fortiori la question de s’en rapprocher ou de s’en éloigner ne se pose pas. 

L’altération de la liberté :

La liberté à l’origine est le pouvoir qui appartient à l’humain de faire tout ce qui ne nuit pas au droit d’autrui. En instituant la liberté comme un droit acquis à la naissance, avec le temps l’égoïsme et l’avidité ont proliféré, poussé par la profusion matérielle et la vie confortable. Les individus centrés sur eux-mêmes finissent par se couper de leur intériorité, des autres et de la nature et ne sont donc plus responsables et solidaires. En reflet, le système néolibéral s’est imposé partout dans le monde, transformant tout en valeur marchande quelles que soient les conséquences sur le monde et les êtres. S’appuyant sur la consommation d’énergie, la technologie et les systèmes d’informations, le néolibéralisme encourage l’hubris (la démesure) à toutes les échelles. C’est ce système qui aujourd’hui nourrit toujours plus les individualismes et le repli sur soi et avec l’acceptation de pertes de libertés collectives et l’incitation aux libertés individuelles débridées, surtout quand elles génèrent du commerce. 

Pour citer cette altération de la liberté, on va se permettre un néologisme : liber’rien. 

La perversion de l’égalité : 

Pour rappel, l’égalité a été définie en rapport avec la loi qui est la même pour tous et les distinctions de naissance ou de conditions sont abolies. Chacun est tenu à hauteur de ses moyens de contribuer aux dépenses de l’Etat. Au XIX° siècle et jusqu’à 1968, le progrès matériel génère une nouvelle forme de vie: la modernité. Elle se caractérise par la profusion de moyens matériels et le confort grâce à l’utilisation des machines. Elle fait naître la croyance que plus il y a de progrès, meilleure sera la vie. Et ce modèle va petit-à-petit s’imposer partout dans le monde. Aujourd’hui, les systèmes technocratiques avec leurs experts techniques et une centralisation massive, pèsent de plus en plus dans la société et sur les prises de décisions. En étant toujours plus éloignés des besoins des gens du terrain et ne font qu’augmenter les écarts. Et le développement du numérique, malgré ses promesses, accentue cette oppression en imposant pour tous (ce qui est une forme d’égalitarisme) toujours plus de règles hors sol et unifiantes à trop grande échelle ce qui finit par gommer l’altérité.

La perversion de l’égalité telle qu’on l’entend peut-être définie par l’égalitarisme. 

Et la fraternité ?

Depuis l’avènement du monde industriel, et en son sein, a-t-on pu réellement faire preuve de fraternité à l’échelle collective ? Oui bien sûr à travers les classes sociales, les minorités et parfois les nations. Mais ces fraternités particulières ne masquent-elles pas la panne d’une fraternité universelle qui n’arrive pas à émerger tant l’avoir est central et prioritaire ?

Aujourd’hui, dans les quartiers difficiles du monde entier et pour tous ceux en difficulté sociale ou vitale, la fraternité est brandie comme allant de soi alors que dans les faits elle est totalement absente. Une telle hypocrisie provoque en réaction toujours plus de conflits et de rejets violents. 

Pour la fraternité, on se permet une nouvelle fois un néologisme : défraternité, qu’on peut définir comme l’indifférence masquée.

Pour conclure, l’école laïque, gratuite et pour tous n’est bien sûr pas responsable des liber’rien, égalitarisme et défraternité. Là où elle existe, elle apporte des choses essentielles et très bénéfiques comme l’instruction pour toutes les classes sociales et pour tous les sexes, la fin ou au moins une grande diminution de l’asservissement des enfants au travail. Mais cette école s’est comme faite déborder, et depuis plusieurs décennies mais sans succès, on cherche à la réformer pour qu’elle génère à nouveau cohésion, implication et finalement l’envie et la joie d’être citoyen. 

ecolier photo doisneau
| PHOTOGRAPHIE PAR ROBERT DOISNEAU

On peut prendre un exemple d’insuccès. En France, lors des attentats de 2015, l’école a eu comme obligation de réactualiser l’enseignement moral et civique avec dès le lundi suivant les événements, des échanges et des débats sur le sujet. Par endroit, il y a eu des tensions, voir des rejets tant adhérer ou être exclu semblait le choix binaire unique. 

Cette façon dualiste de gérer les choses se répète partout et pose de plus en plus de problèmes. Si à l’école on pose l’égalité comme une évidence mathématique, on a vite fait de faire croire que tous les enfants sont égaux. En droits, c’est certain, mais du point de vue de la constitution de chaque enfant, c’est dangereux. C’est comme de dire qu’un hêtre et un pin maritime sont les mêmes car ce sont des arbres : c’est dangereux pour la biodiversité car alors on peut en remplacer un par l’autre sans vergogne et c’est également dangereux pour chaque arbre. Comment va vivre le hêtre implanté l’été sur la côte méditerranéenne et comment va vivre le pin maritime l’hiver sur les escarpements de la montagne enneigée ? Pour parvenir à se réapproprier ces mots, à élargir nos horizons, le concept du ” Ma ” pourrait peut-être contribuer pour chacun à sortir de l’inertie et du sentiment d’impuissance face à certains maux de nos sociétés.

Lire notre article :

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Éducation Films Interdépendance et interstices Poésie

Vincent Munier : L’éternel émerveillé

Le monde ne mourra pas par manque de merveilles,
 mais uniquement par manque d’émerveillement.

La voix humble, le regard franc, Vincent Munier est au diapason, à l’écoute, un animal parmi les autres, dans un respect absolu de l’altérité du vivant dans ce monde que nous avons en partage.

On accède à travers ce documentaire à plusieurs notions de fond qui font écho à la sensibilité humaine : le respect, l’humilité, l’importance de la transmission de ces valeurs envers la nature et le vivant par son père, l’émerveillement renouvelé sans cesse face à la beauté du monde. La patience, la mise en confiance.

Cette beauté du monde, source de l’émotion la plus vive, nous est proposée par ce regard particulier.

Et c’est parce qu’il n’a jamais perdu cette direction fondamentale de parler avec ce qu’il est, avec son cœur et ses émotions authentiques, que la force des images de Munier reste intacte, et qu’il peut autant inspirer, à la fois par son travail photographique et par ce qu’il est en tant qu’humain.

C’est également parce qu’il ne considère jamais la photographie comme une fin, mais toujours comme moyen, un outil pour véhiculer des émotions, que ses images ont cette densité si rarement présente. Cette différence est également cruciale pour comprendre le fond qui anime cet homme et qui fait de son regard une singularité remarquable.

Vincent Munier ne cherche pas l’image à tout prix, il cherche la relation. Avant de fixer une vue, il cherche d’abord à rencontrer l’animal, et ressentir cette émotion de la rencontre. Cette priorité décidera de toutes les conséquences, qu’il en reste des traces visuelles ou non.

Telle une éloge de la relation, aux autres, au vivant, ce film nous témoigne de l’importance de ce que l’on vit, de ce que l’on ressent, et comment ce fil directeur peut être à la fois un moteur puissant d’action, de rayonnement, de rencontre avec le beau, mais également un pilier d’intégrité et d’authenticité qui permet de garder un cap et d’être toujours au plus juste de ce que l’on est et de ce que l’on fait.

Cette conscience de ce qui est moteur pour lui, lui permet de renouveler sans cesse ce regard émerveillé sur le monde, tel un enfant qui découvre ce qui l’entoure, et de ne jamais se lasser de ce geste répété.

C’est ainsi qu’il peut accepter cette promesse de l’invisible, où rien n’est garanti, avec bonheur et passer des heures sans que rien ne se passe, et se positionner de telle façon que chaque moment vécu est reçu comme un don et non comme une victoire sur les êtres et les choses.

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En toute cohérence éthique, sensible et à taille humaine, Vincent Munier a créé une maison d’édition afin de produire et de diffuser ses livres : http://www.editions.kobalann.com/