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Cycle du guerrier – partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 

Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

La notion de peuples premiers est à entendre avec le plus grand respect, sans la connotation péjorative ou hiérarchique qui peut parfois exister avec les peuples primitifs. Les peuples premiers sont ceux qui ont su garder le lien avec les temps premiers, le temps des origines. Tous seraient alors dépositaires de ce qu’on peut appeler la Tradition, au singulier, à considérer dans son sens étymologique, « tradere », transmettre : ce qui par la mémoire des humains a été transmis de génération en génération. Dans ce sens on peut aussi les appeler « les peuples racines » ou encore « les peuples reliés ». Un des aspects essentiels qui les caractérisent est l’importance qu’ils donnent à la dimension magique. On entend par magique une approche attribuant aux objets, aux comportements, aux situations une capacité opératoire et invisible aux sens communs. C’est cet aspect qui certainement fait qu’encore aujourd’hui ils sont si peu pris en considération. Il y a aussi la symbiose naturelle avec le milieu qu’ils occupent. Ce sont des humains reliés ne générant pas de déséquilibre entre ce qu’ils prennent et ce qu’ils donnent.

Musée du quai Branly, collection Océanie : tambours à fente

source photo : detourdesmondes

Les peuples premiers dont nous parlons ici sont ceux qui répondent de cette transmission organique et réactualisée, et non pas sous forme automatique. L’automatisme au contact de la modernité a ce danger de faire sombrer rapidement une civilisation dans le pire de ce qui est vanté et proposé. L’Histoire a de nombreux exemples de telles déliquescences. Le peuple premier résiste au monde-machine car il a conscience de sa propre valeur et des dangers potentiels de ce qui vient d’ailleurs, lorsque l’extérieur n’est pas mis en dialogue avec leur propre façon d’être au monde. S’il ne rejette pas le monde moderne quand ce dernier n’est pas trop invasif, le peuple premier cultive sa différence qu’il partage bien volontiers quand le respect et l’écoute sont réciproques.

Cette résistance est la preuve de l’existence du statut de guerrier en son sein.

Les peuples premiers, par leurs rapports au monde et au cosmos, sont en parfaite harmonie avec la nature, dont l’humain est toujours partie intégrante et non séparé du fonctionnement de ce cosmos. De ce fait se prolonge une sorte d’immuabilité dans le fonctionnement de leurs sociétés. Le parcours du guerrier des peuples premiers est marqué par cette immuabilité, même si lui aussi (comme les autres guerriers déjà présentés) passe par trois étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le grand sacrifice plutôt que le retour. Par rapport aux autres textes du cycle du guerrier et parce que les peuples premiers sont nos contemporains, on qualifie la 3ème étape ainsi car le retour dans les conditions d’origine est plus qu’incertain. Cela demande donc à chaque guerrier concerné de s’impliquer prioritairement pour le bien du monde dans son ensemble sachant que ce qu’il aime (sa civilisation, ses proches) très certainement ne pourront pas perdurer. 

Indiens sur le fleuve Amazonie

Source Photo: Festival International des Peuples Autochtones Unis, FIPAU
La préparation :

Les peuples premiers vivent en communauté. Les enfants sont très souvent les enfants de toute la communauté. De ce fait, ils sont connus et reconnus dès le plus jeune âge. Parfois dès la naissance mais toujours avant sept ans, un rite va consacrer l’enfant par son nom et des attributs spécifiques. La magie, quand elle est opérative, a cette faculté d’éclairer ce qui est en devenir. Chaque être est alors marqué d’une ou plusieurs énergies spécifiques en conjonction ou opposition, qu’il aura à actualiser harmonieusement pour le bien de la communauté. Dans cette approche, il n’y a pas de « bonne ou mauvaise pioche », mais un potentiel à révéler et orienter pour que l’individu s’épanouisse. La petite enfance est le temps de l’innocence et de la spontanéité, toujours accompagnée d’un gardien tutélaire bienveillant ou ange gardien. Les adultes au contact du petit enfant seront attentifs à mémoriser les particularités le concernant qui ne manqueront pas d’arriver, signes précurseurs du futur adulte.

Vers les sept ans, un deuxième rite va s’accomplir. C’est l’âge des dents de lait qui tombent, l’âge de la prise de conscience de soi-même, des premières responsabilités et choix moraux. Le gardien tutélaire peut quitter l’enfant qui est mis à l’épreuve d’une plus grande autonomie. Si dès les premières années, la communauté des peuples premiers a déjà une idée de ce que peut devenir l’enfant, c’est lors de cette nouvelle période de 7 à 14 ans, que vont se confirmer ses aptitudes et caractéristiques. Dans la communauté, toutes les activités des adultes sont ouvertes et participatives sauf pour certains aspects qui relèvent des esprits et de la sagesse, où le nombre de participants est restreint non pas pour être caché mais compte tenu de la complexité et des aptitudes qui y sont parfois nécessaires. Dans cette période, le jeune enfant va acquérir par osmose des savoir-faire et savoir-être qui l’intègrent toujours plus à son milieu. Quand arrive la puberté, plusieurs rites de passages vont amener l’individu au stade d’adulte avec les questions de respect et de responsabilité, de sauvegarde de la lignée, ainsi que de transfert des pouvoirs d’un groupe d’âge au suivant, en validant des savoirs autochtones. Pour les guerriers l’accent est mis sur des épreuves de courage et d’endurance, de gestion des conflits et une transmission magique des traditions et des compétences de vie essentielles. Selon ce qui a émergé en chacun, le jeune adulte se rapproche alors d’un « mentor » qui lui correspond. C’est la fin de la phase préparatoire.

Kenya, ( rite de passage chez les Maasaï )

De jeunes filles Maasaï dansent pendant un rite de passage à Esiteti, sud du Kenya photo par : Samuel Siriria
La mise à l’épreuve :

Si pour la plupart des individus les épreuves s’arrêtent avec leur intégration en tant qu’adulte, elles continuent pour les guerriers. Ces derniers, parfois aidés par les anciens, vont apprendre à faire des choix pour le collectif. Leur plus grande épreuve à ce stade est de trouver des solutions pour non seulement préserver mais rendre attractif le mode de vie du peuple premier pour les jeunes autochtones, dans un contexte très souvent perturbé et instable en raison d’un ou plusieurs facteurs (dérèglement climatique, intrusions violentes pour l’accaparement de terres ou de richesses naturelles, intrusion du mode de vie occidental, tourisme à sensation, maladies exotiques, etc…). Ici se situe la faiblesse de la plupart des peuples premiers car, comme souligné précédemment, leur fonctionnement est immuable, donc basé sur une certaine stabilité et donc des difficultés à s’adapter à l’hétérogène.

Quand le guerrier d’un peuple premier, par son rayonnement, contribue à maintenir la cohésion de sa communauté, il a à passer une nouvelle épreuve d’introspection née avec la fin du 20° siècle. Aidé par la magie et avec les conseils des sages et des ancêtres (ces derniers n’ayant pas eu l’expérience de cette nouvelle épreuve), il doit prendre conscience de la place de son peuple dans le monde comme rôle d’intermédiaire pour traduire les messages de la Terre et de toutes les forces visibles et invisibles de la nature.

Si le guerrier des peuples premiers arrive à cette conscience de porte-parole de signaux faibles (faibles du point de vue des humains au mode de vie dominant), il peut alors prendre son bâton de pèlerin et parcourir le monde, afin de contribuer au bien de sa communauté, mais aussi et surtout au bien du monde dans son ensemble. L’épreuve est alors d’ajouter à leur communication invisible pour l’équilibre du monde, une communication physique et compréhensible par le reste des humains. Il passe l’épreuve de la grande contradiction en allant secourir ceux qui souvent sont à l’origine de l’affaiblissement, du déclin ou de la mort de son peuple.

Témoignages d’indiens Kogis en France

De gauche à droite : José Pinto, Arregoces Coronado, l’interprète, José Gabriel, Eric Julien. 
Photo : Mélanie Volland, Aparté.com
Le grand sacrifice :

Le guerrier des peuples premiers tente d’incarner un rôle de passerelle. Il est confronté à la difficulté de traduire intelligiblement le message des signaux faibles qu’il représente et être entendu à la bonne échelle. Il est le petit colibri qui amène sa goutte d’eau face à l’incendie d’une forêt et il est confronté à la faiblesse intérieure de ceux qui ont la force extérieure, rarement disposés à l’écouter et le prendre en compte. Il passe l’épreuve d’Atlas et du poids du monde. Il vit périodiquement loin des siens dans un environnement aux antipodes de ses aspirations. Comme dans l’histoire d’Ulysse, il doit faire le deuil du passé et de l’avenir en acceptant qu’il ne sauvera peut-être ni son monde, ni le monde.

Il connaît ou peut connaître le scénario du futur en bien ou en mal pour ses proches comme pour le monde, et au-delà du résultat il persévère dans son rôle de lanceur d’alerte. Cette fois-ci, il est à l’épreuve de reconnaître ses pairs, et de se relier à eux pour créer un réseau plus puissant et efficace qu’en restant isolé. A l’échelle de tous les peuples premiers et de leurs représentants, on peut dire que cette épreuve est en cours dans cette première moitié du 21° siècle. L’épreuve suivante, à prendre comme une hypothèse, serait celle du grand sacrifice. En sacrifiant son mode de vie, le guerrier des peuples premiers pourrait inciter en retour ceux au mode de vie occidental à faire de même. Ce pari représenterait pour l’ensemble des peuples humains un grand saut dans l’inconnu, qui aurait comme conséquence non pas la perte de leurs racines, mais la création de nouveaux entrelacs de racines entre tous.

Il est difficile de fermer les yeux sur la réalité du déclin et de l’hécatombe des peuples premiers aujourd’hui, et sur leur difficulté à résister aux pressions extérieures qui rongent leurs espaces et modes de vie, et ce depuis des siècles. Seulement, avec la fin du 20° siècle, ce que l’on nomme la 6° extinction touche aussi de plein fouet tous les peuples premiers, sans exception. Combien de guerriers des peuples premiers vont réussir à passer les épreuves énoncées avant d’être laminés par le rouleau compresseur du monde-machine ? Pourraient-ils être aidés par des guerriers issus de ce monde-machine, si tant est qu’ils existent ?

Brésil, 2017, 1ère réunion de représentants de peuples autochtones de tous les continents

Sonia Guajajara (coordinatrice de l’APIB – Articulação dos Povos Indígenas do Brasil),
le Cacique Raoni Metuktire, Marishöri Najashi Ashaninka (ambassadrice de l’Alliance),
et Gert-Peter Bruch (président de Planète Amazone) annonçant la tenue de la Grande
Assemblée de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature au Campement Terre Libre, en avril 2017 à Brasília.
Photo : © Planète Amazone / Constance Gard

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Cycle du guerrier – partie 4 : Le voyage d’Ulysse

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 4 : Le voyage d’Ulysse

vase ulysse et les sirènes oiseaux
Ulysse et les Sirènes.

DÉTAIL D’UN STAMNOS ATTIQUE À FIGURES ROUGES (VASE EPONYME), VERS 480-470 av. J.-C. PROVENANCE : Vulci. – CONSERVÉ AU BRITISH MUSEUM CC BY-NC-SA 4.0

Comme pour Arthur, il sera question ici d’une tentative d’analyse des différentes étapes du voyage d’Ulysse. Une telle mise en perspective permet de comparer leurs deux voies et de se rendre compte que si Ulysse et Arthur ont une démarche similaire, le contexte pour chacun met en lumière ou dans l’ombre des aspects bien différents. Une telle comparaison permet également de s’interroger sur les lectures possibles de l’histoire et de se poser la question de son sens. En préambule à cette interrogation sur le sens de l’histoire, cette réflexion : si la vie et les coutumes des chevaliers du Moyen-Âge peuvent paraître totalement désuètes, elles ne sont pas pour autant inintelligibles et ne relèvent pas du seul imaginaire. Certains aspects ésotériques de leurs quêtes peuvent être traduits et devenir tangibles par le langage symbolique sans trop craindre des erreurs d’interprétations. De même et par extrapolation, on peut imaginer que pour les grecs à l’image d’Ulysse, les héros ou demi-dieux étaient pour eux leurs lointains ascendants comme le sont pour nous les chevaliers du Moyen-Age. De ce fait, les faits et gestes de ces héros ou demi-dieux, n’étaient peut-être pas considérés comme des fables extraordinaires mais comme des incarnations historiques concrètes desquelles il était possible de s’inspirer et prendre exemple pour partir en quête. Par contre, en raison de la distance historique qui sépare ces époques de la nôtre, se mettre dans la peau d’un héros ou d’un demi-dieu pour un contemporain du 21° siècle devient beaucoup moins évident que de se mettre dans la peau d’un chevalier. Comme si les couches sédimentaires du temps et ses cycles rendaient toujours plus obscures le fond et le sens de ces récits, et cachaient ce qui pour les contemporains d’une époque faisait le sel de la vie à une autre.

Toutefois, comme tout au long de ce cycle du guerrier, notre approche s’appuie avant tout sur le langage symbolique, par son caractère universel et atemporel. Ainsi, il est alors possible de mieux se glisser dans les interstices des siècles, pour rentrer dans la vie des personnages qui nous intéressent.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.


Poème de Joachim Du Bellay, 1522 – 1560

Tout comme pour Arthur, trois étapes principales se distinguent dans le voyage d’Ulysse : la préparation, les épreuves et le retour.

La préparation :

Ulysse est le fils du roi Laërte et de la reine Anticlée. Leur royaume est l’île d’Ithaque, relativement pauvre et aux moyens limités en comparaison avec d’autres royaumes de l’époque comme Athènes, Troie, Sparte, Mycène ou Argos.

Ulysse dans sa jeune enfance est éduqué par Mentor pour la philosophie et par Damaste pour l’art de la guerre. Quand à son père, la plupart du temps, il est en quête de la toison d’or avec Jason et tous les héros formant les Argonautes, à la rencontre de rois pour créer des alliances, ou dans des expéditions pour châtier voire piller. Quand il est de retour, il peut conter à son fils Ulysse ses exploits et ceux de ses compères. Ainsi, alors qu’Ulysse n’a que 14 ans, il ne lui cache pas la folie d’Héraclès, un de ses amis héros Argonautes, qui ayant tué tous ses proches ou pensant l’avoir fait, a fui son pays pour partir seul dans une quête rédemptrice. Il lui apprend aussi l’origine de son nom « Odysseus » en grec, qui peut être traduit par « celui qui suscite la haine ». Ce nom lui a été donné par son grand père, le roi Autolycos, roi d’Acarnanie, surnommé le Loup, à la réputation sulfureuse de prédateur et vivant dans une forteresse escarpée. Et le roi Autolycos a donné rendez-vous à Ulysse quand un duvet pousserait sur ses lèvres.

Ulysse, comme Arthur, passe sa jeunesse dans un milieu préservé. Mais à la différence d’Arthur, sa destinée semble une évidence. Il sera roi d’Ithaque et de ce fait allié à d’autres puissances avec des droits et des devoirs réciproques. Son entourage le prépare en conséquence, Ulysse n’est donc pas plongé dans une certaine innocence comme c’est le cas pour Arthur. Étant le fils d’un des Argonautes, il aspire aux conquêtes et aux gloires mais par ailleurs, la relative pauvreté de son royaume lui fait partager la destinée de tous ses concitoyens, avec qui il développe de réels liens de solidarité et d’altruisme. Cette première étape dans la vie d’Ulysse marque sa capacité à être un trait d’union entre les héros dont il est un des descendants et les humains, une spécificité qui le distingue des modèles de guerriers précédents. Ulysse préfigure un nouveau modèle de guerrier, plus humain, plus accessible, car avec des moyens hors du commun mais non surhumains. 

Quand Ulysse fait son premier voyage et quitte Ithaque, c’est pour se rendre chez son grand-père, Autolycos, qui va parfaire son éducation, la deuxième étape de sa préparation. Il a alors 15 ans. C’est aussi le moment de la première rencontre avec sa déesse protectrice, Athéna, qui lui apparaît sous forme de chouette. Elle représente l’intelligence éclairée. Autolycos a invité Ulysse pour sa première chasse au sanglier alors que ce dernier n’a aucune expérience et doit tuer l’animal le plus farouche. Ce qui est mis à l’épreuve, c’est l’intelligence et le courage d’Ulysse dans un moment  de paroxysme et d’imprévu où sa vie est en jeu. À Ulysse de trouver les ressources, et tant pis s’il meurt car alors, dans l’esprit du guerrier grec et celui d’Autolycos, vivre longtemps n’est ni un bien, ni un mal. Ulysse passe l’épreuve mais en gardera une marque indélébile, le rappel que dans certaines circonstances on ne peut se fier qu’à soi-même.

Cet aspect forge l’individualité, l’autonomie et la constance d’âme, si chers aux grecs, mais cependant ne promeut pas la confiance, la solidarité et l’union. Autolycos lui dévoile alors le pourquoi de son nom : lui rappeler que la haine et la violence sont partout présentes dans le monde et chez les humains.

Autolycos a un côté sorcier et sauvage. Par sa rencontre avec lui, Ulysse éveille des forces primaires, des talismans à porter toute sa vie pour prendre les bonnes directions aux moments cruciaux.

Hercules brings the boar to Eurstheus
Hercule rapporte le sanglier d’Érymanthe à Eurysthée lequel se cache dans une jarre.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES NOIRES, VERS. 525 AV. J.-C., MUSE

Ulysse est revenu à Ithaque mais pas pour longtemps. Son père l’emmène en voyage sur la mer sans lui faire part de leur destinée. Ils partent d’abord vers le large pour éprouver l’inconnu et l’infini puis ils font route vers Pylos où règne le roi Nestor. Ils restent quelques jours puis repartent pour Sparte. Ulysse fait alors connaissance d’Hélène, la princesse à la beauté surnaturelle mais qui est encore une adolescente, et sa soeur Clytemnestre. Leur route continue, ils vont à Mycènes, là où Héraclès aurait massacré ses proches, puis à Argos, en Arcadie… A chaque étape son lot de mystères et d’histoires au parfum tragique (Hélène, Héraclès et Eurysthée, Thèbes aux 7 portes, Admète et Alceste, le roi Loup…).

Avec ce voyage, Laerte présente son descendant auprès de ses pairs, il lui fait faire l’expérience du monde et la découverte de la palette des comportements humains. La paix est fragile et le pouvoir génère souvent des relations ambiguës. Les dieux sont omni présents et interviennent dans le cours de la vie humaine pour donner ou conseiller mais jamais sans contrepartie, et malheur à ceux qui ne respectent pas leurs pactes avec eux. Les faits historiques se mêlent aux rêves, qui eux-mêmes se mêlent aux épopées extraordinaires. Les frontières entre réel et imaginaire et entre vie et mort sont minces. Il vaut mieux être prudent et prendre toutes les nouvelles en considération. Avec ces trois phases préparatoires, Ulysse a découvert le guerrier en lui, son rôle dans la société et le monde avec ses mystères, ses dieux et ses lois.

La fin de cette étape correspond au moment où tous les princes d’Achaïe, fils des prestigieux Argonautes, partent pour Sparte. Chaque prince se doit de demander la belle Hélène en mariage et tous se prennent au jeu. Tous, sauf Ulysse qui y va pour répondre de son rang mais non pour conquérir Hélène. Ce moment particulier marque la fin d’une époque. Soit il s’agit de la fin de la civilisation mycénienne en 1100 av. JC, soit c’est la fin du siècle d’or de Périclès, ce siècle où l’unité règne entre les royaumes d’Achaïe incarnés par les héros Argonautes, ceux que l’or de la sagesse unit.

Toute cette préparation d’Ulysse s’est déroulée assez naturellement car elle s’inscrit dans une organisation à Ithaque marquée encore par une certaine sagesse. Le statut de guerrier héroïque, poète et lettré y est reconnu, valorisé et balisé. (A la différence d’Arthur où ce statut est non seulement à actualiser mais à découvrir). Ailleurs, dans les autres royaumes d‘Achaïe, la sagesse est encore présente mais commence à se déliter… L’orage de la tragédie gronde sur la Grèce mais il semble encore loin.

La mise à l’épreuve :

Hélène, celle qui concentre toute la beauté du monde, suscite la convoitise. Et c’est Ulysse qui pense trouver la solution en proposant que ce soit elle qui choisisse son prétendant et que tous les autres protègent cette union. Alors qu’Ulysse pense bien faire et éviter les duels mortels, il n’a pas mesuré qu’Hélène n’est qu’un prétexte à déclencher la guerre. 

Pour beaucoup, la gloire et la renommée, portées par le bras, l’épée ou la lance ne sont plus équilibrés par le coeur et l’esprit comme à l’époque de leurs pères Argonautes. La démesure (hubris), la trahison et la violence flottent parmi les prétendants. Et Héraclès, le héros des héros, celui qui acquiert de lui-même le statut de dieu, a disparu. Il n’est plus là pour préserver l’unité.

Les prétendants sont tous alignés, Hélène s’arrête devant Ulysse mais celui-ci du regard la refuse. Il a déjà rencontré et choisi une autre femme, Pénélope, plus simple et plus humaine. Et Hélène prend le premier venu après Ulysse, Ménélas. La guerre de Troie aurait-elle eu lieu si Ulysse avait dit oui à Hélène ? Ulysse n’a-t-il pas refusé le destin de roi des rois, l’unité dans la diversité d’Achaïe ? 

Apparemment Ulysse a échoué face à l’épreuve du choix d’Hélène et pourtant il se montre vertueux,, ses décisions et ses actions sont irréprochables et même exemplaires. Son « échec » est plutôt celui de tous les grecs et notamment de leurs représentants, petits rois qui préfèrent leurs propres royaumes à l’unité entre tous les royaumes.

themis justice
Représentation de Thémis, Déesse de la justice

Ulysse revient à Ithaque avec Pénélope, sa future épouse. Et quelques jours après il est invité par son grand-père Autolycos qui lui annonce que ce sera leur dernière rencontre. Il offre à Ulysse un chien fidèle et un arc magique qui, précise-t-il, ne doit jamais quitter sa maison. Un peu après, Damaste, son maître d’arme, le quitte, il n’a plus rien à lui apprendre. Le mariage entre Ulysse et Pénélope est célébré, un fils naît, Télémaque. Et peu après, le père d’Ulysse, le roi Laërte, lui transmet la charge de chef de son peuple.

La vie s’écoule sereine et agréable, jusqu’au jour où le roi Ménélas en personne, époux d’Hélène, arrive à Ithaque. Hélène a été enlevée par le troyen Pâris et Ménélas vient demander à Ulysse de rappeler à tous ceux qui ont juré de protéger son mariage de tenir leur parole. Ulysse est mandaté pour essayer de négocier auprès de Priam, roi de Troie et père de Pâris, le retour d’Hélène à Sparte, et ainsi éviter la guerre. Mais cette tentative se solde par un échec.

Les conséquences de l’échec au choix d’Hélène se précisent. Ulysse, même s’il agit avec sagacité, n’a pas plus de poids qu’un diplomate. Il est brillant mais n’est pas à la place adéquate pour influencer réellement le cours des choses. Les dieux demandent à chacun d’assumer sa responsabilité plutôt qu’un souverain le fasse à leur place. Et le destin se joue du bien et du mal, peu importent les protagonistes.

helene de troie menelas
Hélène et Paris, l’enlèvement

Myt. Clas. Homer. Troy. Helen & Paris. Menelaos. LIFE PHOTO COLLECTION – NEW YORK CITY

Tyché, le destin implacable, s’abat. Hélène qui symbolise le pouvoir a été enlevée (ou est partie de son plein gré) par Pâris. La guerre de Troie est déclarée car aucun prétendant, y compris Ulysse à ce moment de sa vie, n’est à la hauteur pour être reconnu par ses pairs. En toile de fond, c’est aussi le début de la création d’une ligne de démarcation entre Orient et Occident. Troie est une ville considérée comme orientale et tournée dans ses relations vers l’est.

Plus de mille navires cinglent vers Troie. La guerre commence et n’en finit pas. Et crescendo, poussées par l’obsession de venger les morts, la violence et la démesure se déploient. Les dieux sont au spectacle et se chamaillent sur certains arbitrages trop partiaux. Ulysse tient son rôle dans la bataille et s’impose de ne pas tomber dans l’excès alors que tant d’autres ne s’en privent pas. Il garde ses liens avec Athéna, il cherche des solutions pour stopper cette folie et y arrive presque en provoquant le combat entre Ménélas et Pâris. Mais ce dernier s’enfuit profitant d’un brouillard opportun, et la bataille reprend de plus belle, alimentant un fleuve de sang.

La démence et la fureur chassent la dignité et la morale des deux côtés, mais aussi parfois, on danse avec la mort et on admire la vertu chez l’ennemi. La frontière du bien et du mal reste floue même si les dieux sont outrés de la folie des hommes. 

Cela fera bientôt 10 ans que la guerre a commencé et les plus illustres et vaillants des deux côtés finissent aussi par tomber sur le champ de bataille. Patrocle a été tué par Hector, lui-même tué par Achille, qui est tué par Pâris, qui est tué par Ulysse. Et chaque jour sa part de sang. C’est alors qu’Ulysse a l’idée du cheval. Par la ruse, il échafaude un plan pour s’emparer de Troie par l’intérieur.

Il prend pour la première fois le commandement des opérations pour l’ensemble des protagonistes et il réussit là où tous les autres échouent depuis 10 ans. La mise à sac de Troie provoque encore un bouillonnement de sang, d’effroi et d’actes avilissants qu’Ulysse ne peut empêcher, même s’il les désapprouve. Il fait sa part et sauve ceux qu’il peut.

Ulysse a été au bout de ses contradictions et de celles de son époque. A la gloire du combat, du fracas des armes et de la vertu, répondent le poids des pleurs, des absences, le dégoût des vices et des horreurs. Il est temps de rentrer et chaque chef le fait en ordre dispersé avec ses troupes.

guerre de troie scene de combat
La guerre de Troie, scène de combat autour du corps de Patrocle,

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES.  VI SIÈCLE AVANT J.C. Musée ARCHÉOLOGIQUE NATIONAL D’ATHÈNES

Le retour :

Ulysse a rencontré ses ombres et ses lumières. Son attention subtile, sa présence d’esprit et son ouverture, surtout dans les moments critiques, ont montré à quel point il est un excellent chef, posé et intelligent. Mais il n’est pas pris en exemple par les meilleurs guerriers (comme Arthur a pu l’être), même si ces derniers reconnaissent ses qualités. Ulysse inspire les gens ordinaires à devenir extraordinaires mais le chemin va être long pour celui qui veut racheter les déséquilibres nés de la perte de Troie et dans le coeur des hommes. Pour les autres, le retour est rapide, ils ne se posent pas de questions.

Ulysse et son équipée font une première escale à Ismara, en territoire ennemi, ce qui implique sa mise à sac. A nouveau le sang, les beuveries et la cruauté. Ulysse se retrouve seul dans la nuit comme sentinelle car il sait que le pays est prévenu et que d’autres accourent pour châtier les envahisseurs. C’est l’anticipation d’Ulysse qui évite de trop grosses pertes parmi ses hommes et permet de poursuivre le voyage.

Alors que la flotte d’Ulysse se rapproche de Pylos, patrie de Nestor et proche d’Ithaque, la tempête se lève pendant neuf jours et neuf nuits. Ils échouent sur l’île des Lotophages, qui offrent aux compagnons d’Ulysse une plante exquise, le loto, mais qui annihile leur volonté de rentrer chez eux et leur fait tout oublier. Encore une fois, Ulysse veille et finit par enlever, avec les rares hommes encore conscient, ceux qui sont plongés dans la torpeur.

Ils repartent jusqu’à l’île des Cyclopes, où Ulysse et un petit groupe se font prendre par un géant. La ruse d’Ulysse aura raison du géant sanguinaire, mais en partant Ulysse, furieux contre le cyclope, se moque de lui et lui révèle son nom. Hors les cyclopes sont les enfants de Poséidon, et ce dernier va lui faire payer sa fanfaronnade.

Ulysse et Polyphème

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES, VERS 520 AVANT J.C. – PEINTRE DE BERLIN – BRITISH MUSEUM

Ils arrivent en Eolie où le dieu Eole leur donne une outre qui maîtrise les vents. La curiosité de l’équipage est trop forte et malgré les consignes d’Ulysse, ils ouvrent l’outre et déclenchent la tempête. Ils passent chez les géants Lestrygons qui peuvent jeter des blocs de pierre assez gros pour couler un navire, puis chez Circé, la magicienne qui transforme l’équipage en bêtes. Mais Ulysse, lui, reste lui-même grâce à une plante conseillée par Hermès, l’envoyé des dieux. Ulysse veut savoir si lui et ses compagnons pourront rentrer chez eux. Circé lui conseille d’aller jusqu’au royaume des morts pour  interroger un voyant. Il y va et entend la voix de nombreux spectres qui lui révèlent une partie de ce qui l’attend. Ulysse, en voulant savoir sa destinée, doit faire le deuil du passé comme de l’avenir. En acceptant le présent et avec les nombreuses épreuves expiatoires qui jalonnent son retour, il peut passer à une autre étape. 

Ulysse et son équipage repassent chez Circé. Cette dernière rappelle à Ulysse ce que sa mémoire a voulu effacer : il a volé la statue d’Athéna au coeur de Troie, et c’est pourquoi Athéna ne lui apparaît plus. Il a encore des fautes à expier car malgré ses qualités, il lui reste comme tous les humains beaucoup de choses à nettoyer en lui. 

S’ensuit l’épisode des sirènes, puis celui des monstres de Charybde et Scylla, suivi de celui de l’île d’Hélios et ses vaches sacrées. A chaque fois Ulysse perd des hommes malgré son attention et les nombreuses recommandations qu’il leurs prodigue en amont des évènements périlleux. A travers les échecs de ses hommes, c’est toutes les faiblesses humaines qui sont dépeintes. Des faiblesses consternantes tant elles pourraient être évitées si la conscience humaine n’était pas si intermittente. 

Une dernière tempête, une dernière île où l’attend Calypso, fille d’Atlas. Ulysse s’unit alors avec la déesse. Symboliquement il fait un avec son centre, il est la voie. Ulysse peut devenir alors l’égal d’Héraclès, un homme devenu immortel. Mais il le refuse. Sa voie est de retrouver les siens comme il s’y est engagé. A travers toutes ces épreuves du retour, Ulysse trace pour ses proches une conduite à suivre pour s’en sortir en toutes circonstances. À aucun moment il n’abdique. Même s’il est très peu suivi par ses hommes, il ne les abandonne pas y compris quand le monde des dieux et des héros s’offre à lui. On pourrait rétorquer que sur les dix années de son retour, Ulysse en passe sept chez Calypso et donc qu’il a oublié ses proches. Cette durée marque plutôt le temps d’initiation nécessaire pour qu’Ulysse acquiert sa condition de “demi-dieu” ou héros immortel. 

Ulysse et Calypso

VASE GREC EN CERAMIQUE VERS 400 avant J.C

Commence le retour vers Ithaque. Il passe chez les Phéaciens, territoire intermédiaire pour retourner dans le monde des humains, une île de paix bénie des dieux et une jeune princesse, Nausicaa, qui convoite Ulysse. Ulysse n’en profite pas, il ne dévie pas de son axe et continue à viser le retour vers Ithaque. Ulysse renoue avec Athéna, sa conseillère. Les terres d’Ithaque se rapprochent. Il ne pourra pas être accueilli comme un roi car beaucoup de ses proches restés sur place l’ont trahi et intriguent. Ulysse est transformé en berger par Athéna, méconnaissable de tous sauf de son fils, Télémaque.

Athena facilitant la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa sur l’île de Skheria, Ulysse tente pudiquement de masquer sa nudité avec quelques branches.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES ROUGES – VULCI – VERS 440 AVANT J.C. –  PHOTOGRAPHIE DE CAROLE RADDATO CCASA 2.0.

Une fois bien organisé, il n’hésite pas à tuer tous les traîtres de façon expéditive tout en cherchant à préserver leurs familles et éviter de nouveaux conflits. Il retrouve Pénélope restée fidèle et qui a su utiliser l’épreuve de l’arc (celui donné par Autolycos) comme moyen de maintenir à distance tous les prétendants.

épreuve arc
Ulysse, déguisé en esclave, tue les prétendants de Pénélope lors de l’épreuve de l’arc. BOL ATTIQUE VERS 440 AV. JC. – STAATLICHE MUSEEN ZU BERLIN – PHOTO : © BPK – || PHOTO AGENCY

Ulysse n’a pas fini de remettre de l’ordre. Il lui reste à tenir son engagement d’offrande au dieu Poséidon qu’il a outragé en blessant un de ses fils cyclope. Un nouveau long voyage, sur terre cette fois-ci, l’attend pour pouvoir faire l’offrande au lieu souhaité.

Du point de vue de la religion Orphique des mystères encore d’actualité du temps d’Ulysse, les cyclopes sont sacrifiés par Zeus pour créer de leurs cendres les humains. Ceci fait allusion au fait que les cyclopes seraient les ancêtres des humains. L’âme enfermée dans le corps comme dans une prison, porte le fardeau d’un crime originel, celui des Cyclopes. Elle ne s’évadera de cette prison, après de nombreux cycles d’existences (transmigrations), que lorsqu’elle sera purifiée, conformément aux règles, par les jeûnes, l’ascétisme et l’initiation qui est essentielle pour connaître l’itinéraire spirituel. Ainsi, les épisodes d’Ulysse en rapport avec les cyclopes et l’offrande à Poséidon seraient comme une allusion à ce moment de l’histoire, une façon aussi de se rappeler ses racines profondes et des devoirs qui incombent à chacun pour s’y relier.

Comme pour Arthur, un flou persiste quant à sa mort lors de la dernière épreuve. Comme pour Arthur, s’il ne meurt pas, il peut rentrer sur ses terres d’Ithaque et éclairer ses proches du plus humble au plus grand par sa grande expérience de la vie comme guerrier sage.

Cette quête marque la fin du modèle des héros ou demi-dieux et le début d’un modèle de héros plus humain qui, avec des moyens ordinaires, génère l’extraordinaire s’il reste fidèle à sa voie.

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Cycle du Guerrier – partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

takuan inspirateur samurai
Takuan Soho 1573-1645

Takuan Soho est né au Japon en 1573. Il a été à la fois moine zen, calligraphe, peintre, poète, maître d’art du jardin et de l’art du thé. Il entre au monastère à 10 ans et devient à 35 ans, ce qui n’a pas de précédent au Japon, le moine supérieur du Daitokuji, le principal temple zen de Kyoto, la ville qui avant 1603 était encore capitale du Japon. Proche des plus grands (l’empereur comme le shogun alors que les deux étaient en conflits) comme des plus humbles, esprit indépendant à la plume et au verbe acérés, Takuan touche toutes les strates de la société japonaise. Quatre siècles après, ses écrits restent au Japon des sources importantes d’inspiration.

Les commentaires qui vont suivre sont en rapport avec trois lettres de Takuan à des samouraïs, dans lesquelles il s’efforce de rapprocher l’esprit zen de l’esprit du sabre. Il y met en lumière ce qui fait la grandeur et l’universalité de la voie des samouraïs.

Ce qui est écrit ici est inspiré de Takuan et n’est pas une traduction littérale de ses écrits. Nous nous appuyons sur une traduction très approximative de ces trois lettres (traduction en français d’une traduction anglaise), et nous nous sommes permis, à travers nos propres expériences martiales, de réinterpréter les textes. Ici ont été développés des liens et des analogies à partir de son livre, “l’Esprit indomptable”. Rien n’a pour vocation à être pris au pied de la lettre. C’est une invitation à échanger et dialoguer à partir des sujets de fond dévoilés par Takuan.

Le résultat rappelle tantôt un dialogue entre deux personnes, tantôt un dialogue intérieur. Et les trois lettres forment comme un cheminement, une boucle, dont le sens profond n’apparaît qu’une fois l’avoir accompli. 

Dans les textes précédents du cycle du guerrier, nous avons avancé l’idée que la quête du guerrier est universelle et passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. Ici, ce n’est pas le propos. Ici, c’est la sagesse, à travers le personnage de Takuan, qui s’adresse à ceux qui aspirent à cette quête, c’est-à-dire les guerriers pacifiques lettrés et poètes. Et le rapprochement entre le bouddhisme zen et la voie du sabre permet de dévoiler le fonctionnement interne du guerrier, sa propre constitution et sa ligne de conduite. 

La première lettre, « Fudôchishinmyôroku », traite des techniques du sabre, mais aussi et surtout de l’état intérieur du samouraï au moment de la confrontation et des moyens qu’il peut se donner pour devenir un tout unifié.

La deuxième lettre, « Reirôshû », s’attache à décrire la nature du samouraï, afin que ce dernier comprenne la différence entre le bien et ce qui n’est qu’égoïsme, qu’il perçoive quand et comment mourir. Les samouraïs n’ont pas toujours brillé dans leur discernement quand il s’agit de donner ou se donner la mort.

La troisième lettre, « Taiaki », traite des aspects psychologiques de la relation entre les samouraïs et les autres. Il conclut par des concepts philosophiques à propos de la vie et de la mort et de ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».

Ces trois lettres, reprises dans un livre, « L’Esprit indomptable », forment un ensemble très cohérent, véritable art de vivre pour le samouraï, mais aussi par analogie, pour toute personne en qui la voie du guerrier pacifique poète et lettré fait écho avec sa raison d’être et qui est donc prêt à répondre aux exigences que cela implique envers soi-même. Ainsi, même si les exemples servant à illustrer cet art de vivre sont en rapport avec le Japon du début du 17° siècle, ils ne sont que le décor du message universel et atemporel que Takuan a voulu délivrer. 

Fudôchishinmyôroku

Dans cet écrit, Takuan commence par distinguer l’âme de l’esprit.
Si le sabre représente l’âme du samouraï, son esprit lui est libre donc non fixé à un aspect quelconque. Il rappelle que dans le bouddhisme, il est dit qu’il existe 52 stations où l’esprit s’arrête, et donc perd sa liberté et ce qui le distingue. Il précise alors que l’arrêt de l’esprit est une illusion et génère l’ignorance et les jugements. L’esprit est par nature en mouvement et représente la sagesse immuable.

Puis il définit l’illumination dans la voie du sabre.
Takuan rappelle d’abord que l’illumination dépend des efforts consentis. Elle advient quand le katana et l’esprit sont à la fois distincts et ne font qu’un. Autrement dit, c’est quand l’âme est résolument tournée vers l’esprit qui l’éclaire et lui donne la compréhension immédiate. Une image correspondante est celle du dieu Kannon aux milles bras. Tous les bras sont en phase et agissent de concert. A une autre échelle c’est le samouraÏ nullement perturbé ou arrêté par l’attaque de 10 hommes. C’est le parcours du pratiquant samouraï, qui au début perd sa liberté en construisant la roue des techniques, puis il construit la roue des principes. Enfin il part avec sa charrette aux deux roues (techniques et principes) pour revenir accompli et libre en conscience. 

Il amène ensuite la question de comment être en phase avec l’esprit.
Le fondement est le non calcul, c’est une présence aux situations qui ne laisse pas passer le moindre cheveu. Et dans le cas d’un combat c’est ce qu’on peut appeler une réponse immédiate qui n’a pas le temps de passer par la tête. Cette réponse fait corps avec ce qui l’a généré. Cette façon d’être est typique de l’esprit indomptable, cet esprit qui n’est pas arrêté et qui par sa totale liberté a toujours une réponse adéquate. C’est le non agir qui laisse agir. Takuan donne aussi l’exemple de l’étincelle et de la pierre. Quand l’esprit touche la pierre, instantanément se produit l’étincelle, donc ce qui à la fois éclaire et fait office de réponse. 

Dans l’enseignement traditionnel des arts martiaux au Japon, la franchise, l’honnêteté, la spontanéité et la politesse sont des vertus essentielles qui vont se traduire dans un code de conduite, ou « Regisaho », que les samouraïs sont amenés à suivre. Faire jaillir instantanément ces qualités sans l’ombre du moindre doute ou calcul est un premier pas pour imiter l’esprit et commencer à polir son âme représentée par le katana. 

Puis il revient sur la nature de l’esprit. L’esprit, dit-il, est nulle part et partout. C’est comme en physique quantique avec la théorie de la superposition : un électron peut être considéré en plusieurs endroits différents simultanément, avec des probabilités diverses. Il échappe à nos lois physiques habituelles. Il est libre et traverse nos pensées sans jamais s’arrêter. On peut le comparer au souffle ou au vide médian qui imprègne toutes les choses et les êtres, et est présent partout sans pour cela laisser de traces.

Enfin il amène la question de la distinction entre l’esprit juste et l‘esprit confus.
On va se permettre ici de remplacer « esprit » par « âme » pour mieux aider à la compréhension de ce qui va suivre. Car l’esprit tel que défini précédemment par Takuan, par nature est. Il est juste et parfait, donc il n’est pas en devenir avec la nécessité de sortir de la confusion. Par contre l’âme, qui quand elle est bien orientée tend à ressembler à l’esprit, cette âme n’en est pas moins imparfaite, elle est en devenir. Elle est le charbon qui tend vers le diamant, quelque chose de plus ou moins confus à réorganiser et orienter. 

Takuan donne des exemples de confusion :
Quelqu’un vous parle et vous êtes envahi de pensées. Vous n’écoutez plus votre interlocuteur, vous êtes arrêté par vos pensées. L’âme, quand elle est comme l’eau, peut circuler, être alerte. Mais si elle est comme la glace, elle se fige et perd sa capacité d’adaptation. Ainsi il s’agit plutôt d’une distinction amenée par Takuan entre âme juste et âme confuse, en étant entendu que l’âme juste tend à être le reflet de l’esprit ,par nature, juste et parfait.

Pour ne pas tomber dans la confusion, Takuan conseille de ne pas se laisser distraire, d’être vigilant et concentré, d’être sérieux, mais en accord avec « l’esprit du non esprit », c’est-à-dire détaché donc souple et plastique.

Paradoxalement, au début de la voie, il avance qu’il vaut mieux au début se fixer sur certains aspects (l’apprentissage technique dans les arts martiaux par exemple), pour éviter là encore la confusion. Et ce n’est que plus tard, petit à petit, qu’à l’image de l’esprit, l’âme peut retrouver sa liberté, car elle ne se laisse plus prendre par la torpeur ou les distractions.

Il précise que l’âge et la vieillesse ne sont pas des prétextes pour laisser l’âme s’endormir et que s’attacher aux événements passés est nuisible à la liberté naturelle de l’âme. Ce dernier point amène à savoir distinguer les événements (qu’on qualifie de bons ou mauvais) des expériences, qui sont la capacité de savoir tirer des événements des choses plus justes pour se corriger, s’orienter et s’améliorer.

Il conclut le « Fudôchishinmyôroku » par l’orientation qu’un samouraï doit donner à sa vie.
Le samouraï cherche à faire preuve de rectitude et d’exemplarité en orientant sa vie vers le bien, le bon, le juste et la droiture. Cela fait naître en lui la paix et la loyauté. Les poisons sur ce sentier sont l’avidité et l’ignorance, qu’il évite en se tournant vers les humains bons et sages.

Le guerrier Musashi apprend à voir les reflets des choses…

| ESTAMPE SUR BOIS DE UTAGAWA KUNIYOSHI 1797 – 1861.

Reirôshû

Dans cette seconde lettre, Takuan met la loupe sur la ligne de conduite du samouraï et les obstacles qu’il peut rencontrer.

La ligne de conduite :

En première instance, l’âme du samouraï n’est pas à vendre et il doit préférer la mort s’il le faut. Il insiste en précisant que dans les moments clés de la vie, jamais le samouraï ne se déleste de sa conscience, car alors il tombe à l’état de ce que Hannah Arendt a nommé « homme de masse », celui qui par confort ou par peur a délégué sa conscience à autrui ou à un système.

Le samouraï apprend à observer ses pulsions, ses désirs et ses projections comme un courant dont il est indépendant, donc un courant sur lequel il peut naviguer s’il le faut mais sans se laisser emporter. Ses boussoles sont le caractère (une lame bien trempée), la vertu (regisaho et ma), la voie (foi en son étoile), la bonté (être au service), la probité (honneur et honnêteté), la droiture. Le samouraï peut se tromper et faire des erreurs de jugement, qu’il corrige dès qu’il en a pris conscience.

Sa vie est une boucle vertueuse ascendante :

  • il reconnaît ce qui est sacré et inaltérable (cette reconnaissance se renforce à chaque boucle)
  • il se corrige, maîtrise ses choix de vie et ses actions
  • un axe de droiture se met en place et fait ressortir ce qui est moins droit

Takuan cite alors les faux moteurs de vie chez le samouraï.
Les honneurs (et non l’honneur), se faire un nom pour acquérir des biens matériels et gravir les échelons de la société ne sont que des aspects secondaires chez le samouraï engagé dans la voie.

Takuan donne ensuite une explication plus profonde sur les causes de l’existence de ces faux moteurs en rapport avec la constitution interne de l’humain.
D’abord il souligne l’ambivalence du désir. Apparemment tout est désir, car le désir est constitutif de notre propre nature. Mais, et c’est là le point important, tout n’est pas complètement désir. Une partie enfouie à l’intérieur de chacun échappe, ou plutôt peut échapper au désir. C’est ce qu’il nomme « le coeur intègre de l’esprit » et qu’on va traduire par l’âme orientée vers la part ineffable en chacun, l’esprit, et que les japonais nomment aussi “Kimochi” . Quand l’âme se tourne vers l’esprit elle n’est plus prisonnière du désir, elle se libère. A l’inverse, lorsqu’elle se tache de désir elle devient confuse.

Takuan aborde alors sa conception interne de l’humain issue du bouddhisme.
L’humain est constitué de 5 skandhas ou agrégats qui sont rupa, vedana, sanjna, samskara, vijnana.

Rupa est en rapport avec la forme et le corps charnel.

Vedana est en rapport avec les sensations : nos ressentis à travers nos filtres.

Sanjna est en rapport avec nos perceptions qui à la base sont neutres, mais qu’on classe selon 3 types : bénéfiques, mauvaises ou indéterminées. Ces perceptions se font à partir de nos 5 sens (les perceptions externes) et du mental (les perceptions internes).

Samskara est en rapport avec nos formes mentales. Chaque individu a un bagage, une culture et des prédispositions qui l’amènent à classer et qualifier ses perceptions d’une certaine manière.

Vijnana est en rapport avec la conscience, qui détermine finalement nos actes et nos choix. C’est en rapport avec l’orientation de l’âme de chacun.

Puis il dévoile des lois primordiales issues du zen donc du bouddhisme.
Le coeur intègre de l’esprit est, on l’a déjà mentionné, le choix d’une âme orientée vers l’esprit. Une telle orientation se fait progressivement, pour l’immense majorité. 

Comme pour un capitaine aux commandes de son navire, l’orientation doit être prioritaire. Alors le navire et le capitaine vont dans la bonne direction. Les deux incarnent leur « dharma » ou leur raison d’être ou encore loi d’action.

Mais la traversée est longue et les tempêtes sont fréquentes. Parfois ces tempêtes sont dues aux circonstances extérieures, parfois leurs causes sont les erreurs ou négligences du capitaine. Si ce dernier est à l’écoute et sait tirer les expériences de son vécu, il rétablit le cap. Il comprend que ces obstacles et difficultés sont le fruit de son propre « Karma » ou du karma de l’ensemble dont il fait partie. 

Le karma est une loi d’action/réaction qui rétablit le cours naturel des choses.

Enfin, il justifie la transmigration des âmes ou réincarnation par le fait qu’en fin de vie, l’individu n’ayant pas encore atteint le stade où aucune ombre ne ternit le reflet de l’esprit sur l’âme, il a besoin de nouvelles vies ou expériences pour continuer sa progression.

Il finit le reirôshû en mettant en garde ceux qui se prononcent et donnent leurs avis sur ce qu’ils ne connaissent pas, ces lois primordiales. Ils ne sont pas encore en mesure de les appréhender et devraient donc s’y mettre avant de juger.

Taiaki

C’est la lettre d’un ami à un autre, quelqu’un qui vous veut du bien et connaît de l’intérieur vos questions.

Un artiste martial ne se bat pas pour gagner ou perdre. Il n’y a pas d’ennemi non plus et être fort ou faible est circonstanciel. Takuan prend l’exemple de Bouddha qui est totalement détaché tout en étant parfaitement concerné et conscient. Un tel état de vacuité s’atteint toujours par la persévérance et l’humilité. Et si des pouvoirs nouveaux apparaissent, ils n’ont pas à être recherchés.

Un certain positionnement intérieur, l’habileté et la sagesse émergent toujours à partir de choses ordinaires, de la patience et de l’abnégation. Ce qui émerge peut être défini par « Taia », le sabre intérieur pourfendeur de toutes les lames. Tous les humains possèdent en potentiel Taia.

Le sabre essentiel est le sabre intérieur, celui qui se forge et s’aiguise par les contacts de l’âme et de l’esprit.

A l’ultime étape de la voie du sabre : le non sabre.

A la fin de Taiki, Takuan décrit ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».
La voie, rien ne l’enseigne, aucun mot, aucun discours. C’est la transmission au-delà de tout enseignement. On se permet le commentaire suivant : cela ne veut pas dire que rien ne se passe, et que tout vient par le seul positionnement individuel. Mais arrivé à un stade, la complicité, la connexion, le fait d’être en ligne, tout cela certainement ne demande aucun mot, aucun discours, à peine quelques regards !…

corbeau katana
Corbeau et Katana du clan Minamoto

| PEINTURE JAPONAISE ÉPOQUE HEIAN, 9° au 13° siècle

La suite du cycle du guerrier :

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Cycle du guerrier – partie 2 : La quête Arthurienne et ses étapes

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 2 : La quête Arthurienne et ses étapes

Graal table
Quête du Saint Graal, Les Chevaliers à la Table du Graal

| MANUSCRIT SUR PARCHEMIN, COPIÉ À TOURNAI EN 1351, ENLUMINURES PAR PIERARS DOU TIELT, BNF, BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL, MS. 5218 FOL. 88

Dans le premier thème de ce cycle en rapport avec le guerrier, nous faisons l’hypothèse que tous les guerriers lettrés et poètes passent par une quête en 3 étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour.

Nous entrerons ici davantage dans le détail de ces trois étapes en évoquant les chevaliers de la table ronde et plus particulièrement la quête Arthurienne.

On situe le début des récits arthuriens à la fin de l’empire romain en Angleterre aux alentours du 5° siècle Ap. JC. Ils perdureront oralement jusqu’à l’apogée de la chrétienté, la période des cathédrales et ce n’est qu’au 12° puis 13° siècle, avec notamment Chrétien de Troyes, que la quête est traduite par écrit. Il y a donc de très nombreuses interprétations qui parfois se recoupent mais aussi s’opposent. Ce qui ici a dicté le choix du déroulement de la quête est l’utilisation du langage symbolique, non pas à la recherche d’hypothétiques vérités historiques, ce qui n’est pas sa fonction, mais plutôt à la recherche du sens de chaque personnage dans cette quête et de ses moments clés. Alors émerge l’espérance qu’une trame à la fois universelle et bien spécifique à cette période de l’histoire puisse se dévoiler.

Arthur est celui qui va au bout de la quête mais il n’est pas le seul parmi les chevaliers. Sa spécificité est de passer par toutes les étapes et les épreuves qui vont avec, raison pour laquelle nous allons nous intéresser plus particulièrement à lui.

De nombreux écrits existent, regroupés autour du terme générique “la légende arthurienne”. Parfois des siècles séparent ces versions et, en fonction de la sensibilité de chaque auteur, un sujet ou un autre sera abordé par le biais de tous ces personnages. Nous ne nous baserons pas sur une version spécifique et tenterons de dépasser ces différences en nous appuyant sur ce qui semble être l’essence de cette quête.

La préparation

Cette première étape peut s’étendre de la naissance d’Arthur jusqu’au moment où il extrait de la pierre l’épée légendaire qui porte le nom d’Excalibur. Il est alors à l’âge où, dans les sociétés traditionnelles, s’organise le passage de l’enfance à l’âge adulte sous forme de rites d’initiation. Ainsi l’individu devient responsable et prend sa place dans la communauté avec des droits et des devoirs qu’il se doit de connaître et de mettre en oeuvre.

Revenons un peu sur le début de son histoire : Arthur serait le fils du roi Uther Pendragon et de la femme d’un de ses vassaux, qui se prénommait Ygraine. 

Fils illégitime, il sera confié dès sa naissance à une famille de petite noblesse, en ignorant tout de ses origines. Il est alors éduqué dans une grande simplicité et durant toute cette période, il peut s’épanouir dans une certaine naïveté et innocence. C’est dans la spontanéité et l’enthousiasme que grandit Arthur. Il vit paisiblement et se montre droit et loyal. Le temps semble suspendu durant cette période idyllique de l’enfance, dans laquelle il aurait pu rester toute sa vie, prolongeant indéfiniment sa dépendance envers ses parents adoptifs. Il aurait alors bénéficié d’une sécurité et d’un cocon protecteur, mais telle n’est pas sa destinée.

Une autre période débute alors, celle de l’adolescence. Il devient écuyer du fils de ses parents adoptifs. Arrive le jour où il rencontre des chevaliers. Cette rencontre met en lumière un premier passage, ce moment entre deux, où apparaissent les premières insatisfactions qui ne sont pas d’ordre physiologiques ou de sécurité mais d’ordre intérieur et en rapport avec le sens de la vie.

En effet, l’appel de l’âme enjoint Arthur à se mettre en quête, bien que pour le moment, cet appel reste dans le domaine de l’inconscient. C’est en cela que la première rencontre avec les chevaliers fait écho à l’intériorité d’Arthur. L’adolescent qu’il est alors peut stagner indéfiniment dans cette période, censée être un court passage, tant qu’il n’accepte pas la prise de risque consistant à se découvrir aux autres et à lui-même. S’il évite le risque, il reste l’éternel insatisfait, critique et donneur de leçons mais incapable de sortir de sa zone de confort, là où les compétences ne suffisent pas. Le processus qui mène à la maturité, à l’acceptation de soi et à une meilleure compréhension des autres n’est alors pas enclenché. Au contraire, Arthur passe cette étape en se montrant responsable et en assumant le risque de se mesurer à ce qui est inconnu.

Arthur retirant l’épée de la pierre

| BNF

S’ensuit une période de questionnements qui, là encore, n’est pas complètement consciente chez Arthur. Par intuition, il prend du recul sur son quotidien. Il se prépare, il fourbit ses armes, son corps évolue et il devient adulte. Il se teste en tant que guerrier et n’hésite pas à se mettre à l’épreuve. Ce faisant, il actualise son potentiel. Il repousse ses limites et en les dépassant, il constate les dégâts que son égo peut provoquer quand il est débridé. Mais Arthur choisit un autre chemin, celui où il commence sincèrement à se corriger pour devenir meilleur, même si sa démarche reste maladroite et approximative.

A la mort du roi Uther Pendragon, ce dernier n’ayant pas de successeur, des guerres fratricides risquent d’éclater dans tout le royaume afin de lui en trouver un. Cela fait écho au moment historique où aucun individu n’incarne la fonction royale qu’est celle d’être modèle, d’être un centre, porteur de justice et d’équité. C’est ici que le personnage de Merlin intervient. Ce dernier représente symboliquement la part d’intuition en Arthur qui le mène à sa destinée. Et en effet, peu après, Arthur trouve l’épée légendaire qu’il extrait du bloc de roche. Le contact avec Excalibur marque le passage où Arthur éclaire son âme et décide de sa voie. C’est aussi le moment clé, où malgré ses erreurs, ses inattentions et les dégâts qu’il a causés de façon non préméditée, la balance penche du « bon côté ». D’autres portes s’ouvrent à lui car il a su faire preuve d’authenticité, d’enthousiasme et de persévérance dans sa quête.

La mise à l’épreuve

C’est avec Excalibur, l’épée magique en mains, qu’Arthur doit maintenant apprendre à donner un sens à son règne. Il quitte sa famille adoptive et fait ses premiers pas sur la voie, celle dont l’âme éclairée donne la direction.

Il fait alors de nombreuses rencontres et se met au service des autres, notamment des plus faibles. Il est dans son rôle de protecteur et tente d’unifier le royaume autour d’un idéal commun. Sa quête pourrait s’arrêter là, pensant qu’il a trouvé sa raison d’être, mais alors il risquerait de tomber dans le piège de vouloir être aimé à n’importe quel prix. Il lui faut prendre à nouveau de la distance pour poursuivre sa quête sans culpabiliser en pensant qu’il a abandonné les autres.

Il se doit de suivre son chemin, qui le mènera au bout de ses contradictions, non par la débauche mais par l’ascèse (le fameux Misogi des samouraïs japonais). Et pour cela, il rencontre à nouveau Merlin (à cette étape, Merlin représente symboliquement la capacité de dialogue intérieur), qui le guide pour aller au plus profond de lui-même. Arthur, étant entré en contact avec son centre, peut penser avoir réglé définitivement les questions en lien avec l’identité et le sens de la vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a effacé ses ombres et qu’il est parfait. Il avancera dans sa quête en acceptant que le combat intérieur n’est jamais fini.

Arthur commence à intégrer ce que l’on pourrait nommer sa part féminine. A l’épée s’est jointe la fleur. Il apprend les codes de l’amour parfois à ses dépens. Arthur incarne en même temps son rôle de roi en embrassant en conscience une cause supérieure à lui-même. Au château de Camelot, il crée la confrérie des chevaliers de la Table Ronde et il s’ensuit une période faste. Sa soif de pouvoir grandissante lui fait mettre ses meilleurs chevaliers au défi de partir à la quête du Graal sans préparation initiale. Ces derniers se font alors massacrer. S’il reste quelques survivants, la confrérie est décimée. Arthur pris dans son désir d’être le meilleur échoue dans l’épreuve d’être à l’écoute de sa part féminine qui l’aurait amené à plus de tempérance et d’humilité. Tout ceci est aussi marqué dans l’histoire par ses relations difficiles avec la reine Guenièvre et par l’influence grandissante de Morgane, sa demi-soeur, qui en intriguant donne naissance à un fils d’Arthur, Mordred, qu’on peut nommer l’ombre du roi. Arthur est tombé dans le piège de l’orgueil.

amour sacré chevalier
(Bernard de Ventadour, conteur de la fin’amor, 12° siècle ) Le seigneur Konrad von Altstetten, Au-dessus du couple d’amoureux, l’écusson et le heaume du seigneur.

| MANUSCRIT ENLUMINÉ, CODEX MASSENE (MANUSCRIT DE POÉSIES LYRIQUES) 1310 / WIKIMEDIA COMMONS

Le retour

La plupart des chevaliers sont morts. Ils représentent toutes les projections d’Arthur, du monde qu’il a rêvé et dont il était le centre. Arthur a perdu l’amour de Guenièvre. Mordred, son ombre, a pris du pouvoir et menace son royaume. C’est le moment crucial pour Arthur : il doit accepter la chute, mais pour se relever comme le phoenix. C’est là qu’il doit lâcher tous les oripeaux issus du passé qui l’encombrent. Mordred représente la partie la plus sombre d’Arthur. Si ce dernier s’identifie à Mordred, il s’apitoie sur lui-même et tombe alors dans la déchéance et la désolation. Cela correspond au moment où il jette l’épée magique Excalibur dans un lac. Cette étape, il la passe en laissant mourir l’irresponsable qui pouvait s’exprimer en lui et en acceptant la réalité telle qu’elle est. Ce qui doit être sera et rien ne sert de s’y opposer d’une quelconque manière. C’est à ce moment que Viviane, le pendant féminin de Merlin, lui rend l’épée Excalibur qu’elle a sortie des eaux. Arthur assume alors sa position de centre et instaure un dialogue fécond avec sa part de sagesse. Symboliquement, il est alors porteur d’un nouvel attribut, le livre, qui ouvre dans sa quête les portes de la sagesse universelle.

Arthur renaît et avec, tout ce qui l’entoure. Camelot, le château où le meilleur converge, renaît aussi, peut-être avec un aspect moins brillant qu’auparavant mais avec des fondations beaucoup plus solides. Arthur réalise toujours mieux qui il est, au point de faire un avec sa voie. Cela lui donne de la confiance et de l’énergie, en même temps qu’il mesure à quel point incarner Camelot est exigeant et lui demande tout de sa vie. De nombreux et nouveaux obstacles apparaissent comme pour tester sa détermination. Arthur peut alors s’épuiser et épuiser ceux qui l’entourent à la tâche.

Le lâcher-prise qu’il doit mettre en œuvre consiste à accepter qu’une vie parfois ne suffit pas. Les plus beaux rêves ne verront peut-être jamais le jour même si les moyens et les conditions sont presque réunis. Arthur passe l’étape en arrêtant de vouloir presser le pas. Il apprend à se mettre au diapason des cycles et des saisons et à accepter que certaines choses lui échappent sans pour autant être négligent.

Arthur a rebâti Camelot, il est de retour chez lui avec tous ses attributs. Il semble en paix et organise sa vie pour transmettre son expérience centrée sur la sagesse. Il cherche l’harmonie en lui et partout autour de lui. Une dernière épreuve l’attend. Sa grande clarté de conscience sur lui-même comme sur les autres le pousse à imposer ses choix pour le bien de tous, pense-t-il. La guerre revient au coeur de Camelot et deux armées se font face, celle de Mordred et celle d’Arthur. A cette occasion, des chevaliers qui avaient quitté Arthur, comme Lancelot, reviennent combattre avec lui. Il dispose alors de toutes ses forces pour abattre l’armée ennemie. Le dénouement arrive quand Arthur et Mordred se donnent mutuellement la mort ou quand Mordred est terrassé par Arthur, comme Saint Michel terrasse le Dragon, mais sans pour cela le tuer.

Bataille de Salisbury 

| MANUSCRIT ENLUMINÉ – LA MORT DU ROI ARTHUR, ROMAN DU DÉBUT DU XIIIE SIÈCLE – BNF

Le fait de garder ouverts deux scénarios concernant la fin de la quête Arthurienne permet d’éclairer deux aspects complémentaires mais bien distincts.

D’une part, sur le plan historique, la mort du Roi Arthur sur le champ de bataille représente la fin de la chevalerie et de l’imaginaire qui lui correspond en Occident. Autrement dit, la position de guerrier ou chevalier perd de son prestige et de son intérêt. Petit à petit, les histoires de guerriers sont reléguées dans les contes et légendes pour enfants. S’y intéresser une fois devenu adulte devient désuet voire puéril compte tenu de l’imaginaire beaucoup plus prosaïque qui prend alors le relais.

D’autre part, dans le cas où la mort d’Arthur comme celle de Mordred restent indéterminées, Arthur représente l’humain qui atteint son sommet de guerrier sage. Il ne cherche plus à imposer une voie sous prétexte qu’il est plus conscient que les autres sur ce qui est bien ou pas. Il peut cohabiter avec l’intelligence comme avec la plus grande ignorance et sans pour cela être indifférent avec ceux qui sont le plus opposés à sa voie. Il est devenu un phare qui éclaire pour tous sans distinction. Guidé par Viviane, sa sagesse intuitive, il peut rejoindre Avallon, le royaume des sages et de Merlin. Il peut aussi, tant qu’il est incarné, faire en sorte que Camelot reflète au mieux Avallon sur Terre. Ici se boucle la quête Arthurienne, une quête universelle en dix étapes, la dixième faisant reflet de la première, mais avec l’expérience du cycle.

| MAÎTRE DE FAUVEL , ENLUMINURE POUR L’HISTOIRE DU SAINT GRAAL XVe SIÈCLE BNF

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Cycle du Guerrier – partie 1 : le guerrier

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 1 : Le guerrier

Le guerrier n’est pas que pourfendeur, il peut être aussi lettré et poète. C’est cette voie plus globale qui nous touche et nous inspire.

encre cycle guerriers
| MONOTYPE CAMILLE COSSON

Bien des aspects le caractérisent mais certains plus que d’autres :

– le courage pour relier et assumer ses contradictions sans rester spectateur et chercher à s’améliorer ;

– le discernement et la persévérance pour avancer dans l’inconnu, ne pas fuir ses peurs, affronter les dragons ;

– le détachement, tout en gardant le souhait d’être juste et bon, pour tirer des expériences d’événements qu’ils soient positifs ou négatifs.

D’un point de vue psychologique il est celui qui, prenant conscience de sa part intérieure féminine ou masculine selon les cas, n’hésite pas à la cultiver en quête d’un savant équilibre entre les deux. Plus le guerrier intègre sa polarité opposée, plus par écho, sa part naturelle s’exprime naturellement et harmonieusement. Il est frappant, par exemple, de constater la douceur et la subtilité qui peuvent se dégager des guerriers reconnus inversement pour leurs qualités viriles sur les terrains de leurs combats.  

Le guerrier lettré et poète est en quête, une quête qui passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. A travers ce parcours qui commence dès le plus jeune âge et finit avec la mort, il trouve son rôle et le sens de sa vie. Il devient le héros de sa propre histoire, petite ou grande. Il passe par des épreuves, il est mis face à l’extrême de ses contradictions, mais il n’abandonne pas. Au fond de lui il y a une forme de foi en la vie, au monde, aux autres et en lui-même. Et même s’il lui arrive de douter, de penser qu’il n’est pas à la hauteur, si malgré tout il garde le cap du « capitaine de lui-même», l’horizon finit toujours par se dégager, une étoile brille et le guide.

Le guerrier lettré et poète n’est pas l’apanage de certains. En chacun il sommeille, se débat, clignote ou émerge lentement. Au départ il est plutôt discret et humble, sauf dans les moments de paroxysmes où sa nature profonde se dévoile et prend les commandes. Ce n’est que très rarement qu’il resplendit dès le plus jeune âge, une étape où l’on perçoit toutefois ce qu’il sera plus tard. Car comme ces arbres multi centenaires, il a besoin de temps pour se déployer tant ses ramifications sont complexes et demandent un long et patient tissage.

Des modèles de guerrier dans l’histoire :

A travers ces modèles, on peut constater aisément la diversité par laquelle peut se vivre cette voie du guerrier poète et lettré, tout en gardant une universalité qu’on laisse découvrir à chacune et à chacun.  

Samouraï

La résolution incorruptible, l’absence de calcul. Il se grandit en s’ouvrant au zen ou au shinto et en cultivant d’autres arts ou sciences comme modèles d’harmonie et de sensibilité.

Attributs : le katana, la cuirasse.

Miyamoto musashi, Rônin, samouraï errant 

| AUTOPORTRAIT ATTRIBUÉ A MYYAMOTO MUSHASHI (1584-1645)

Chevalier

La bravoure, la courtoisie, la loyauté et la générosité. Il se grandit quand il ajoute à l’épée, la fleur (l’amour courtois) et le livre (ramener la sagesse et les connaissances lors de ses pérégrinations).

Attributs : l’épée, la fleur, le livre.

Yvain et Laudine, enluminure

Guerrier grec

Etre robuste, se contrôler, être autonome, devenir un héros est sa destinée. Il se grandit en assumant la totalité de sa quête reprise dans les modèles d’Ulysse ou de Thésée.

Attributs : la peau, la lance et le bouclier.

Des Hoplites, type d’infanterie grecque s’engageant dans une bataille au son de la musique.

| DETAIL D’UN VASE DE CHIGI-VAZA VIIe SIECLE AV. J.-C. SCANNÉE PAR SZILAS EXTRAIT DU LIVRE DE J. M. ROBERTS : Kelet-Ázsia és a klasszikus Görögország

Légionnaire romain

La résistance, la discipline, la fidélité, l’unité du corps. Il se grandit par la pratique de la virtus (force morale et courage), par l’implication citoyenne et la pratique de l’unité dans la pluralité.

Attributs : le casque, l’épée et le bouclier.

À la suite du conseil de guerre de 105 apr. JC, des légionnaires se mettent en marche.

| DÉTAIL – COLONNE TRAJANNE, 107 À 113 APR. JC – MUSEO DELLA CIVILTÀ

Kshatrya (Inde)

La voie du juste milieu, la conscience des 3 gunas : tamas, rajas, sattva. Il se grandit par le mariage de l’engagement et du détachement et sa dévotion envers les sages.

Attributs : le char et l’arc.

Possible représentation de Arjuna et Krishna lors de la mythique scène ‘Gitopadesham’ de la Bhagavad Gita

| TERRACOTA ENTRE 1600 À 300 ANS AVANT JC

Guerrier maasaï

Ilmao : accepter la dualité, Encipaï : être dans la joie, Osina Kishon : accueillir la souffrance-don pour ne pas diviser, Eunoto : devenir un planteur, Aingoru enkitoo : rechercher le bon ordre. Ces cinq principes s’unissent pour garantir l’unité et le maintien des traditions comme trésors légués de génération en génération.

Il se grandit aujourd’hui par sa résolution à maintenir un îlot de vie traditionnel face aux vagues du monde marchand.

Attributs : le masque, la lance et le bouclier.

guerrier maasai
Ole Senteu Simel, un des chefs Iaibons les plus respectés jusqu’à sa mort en 1986, 
C’était le petit fils du fameux Maasaï Laibon Mbatian.


| DROITS : MUSEE NATIONAL DU KENYA

Dans les caractéristiques attribuées à chaque guerrier, il y a bien sûr une part de subjectivité. On a cherché surtout à faire transparaître à la fois leur diversité et une certaine unité. Ainsi, si chaque espace et chaque période de temps sur cette terre marquent de leurs empreintes les humains, il reste un fond commun. Ce fond commun est cette qualité de guerrier sage et érudit qui porte toujours des armes tant réelles que symboliques, qui défend toujours des causes élevées, qui contribue à donner à chaque chose et à chaque être sa place harmonieuse.

Son rôle dans l’histoire bien canalisé, il est le gardien qui maintient l’ordre, les lois et protège. Il est le garant de la sécurité pour tous sans distinction. Il est au service du bien commun et d’une justice équitable. Il reconnait la sagesse et l’expérience auxquelles il aspire et qu’il défend. Il contribue à l’expression et à l’équilibre des diversités dans un monde où chacun et chaque chose peuvent s’épanouir.

S’il est l’ombre de lui-même, il utilise la force pour la force et souvent pour avoir le pouvoir. Il abuse, poussé par les excès et les vices auxquels il laisse prendre du terrain. Il est dogmatique et manipulable car fermé à ce qu’il ignore…

Pour conclure à propos du rôle du guerrier dans l’histoire, bien souvent il est déroutant tant ses choix et ses décisions peuvent parfois aller à contre-courant. Ce côté indomptable et original ne correspond pas à une volonté de se démarquer, mais à une détermination sans faille pour que l’avoir ne supplante pas l’être.

Continuer la suite du cycle du guerrier :