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Cycle du guerrier – partie 6 : Quel modèle de guerrier pour le 21ème siècle ?

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Quel modèle de guerrier pour le 21ème siècle ?

A chaque époque et dans chaque civilisation se trouvent des modèles de guerrières et guerriers pacifiques, lettrés et poètes, en quête du sommet d’eux-mêmes pour le bien de tous. Particulièrement pour cette époque du XXIème siècle, c’est par l’engagement complémentaire d’hommes et de femmes dans cette voie qu’un modèle pourra effectivement émerger. Le parcours qui suit appelle cette union des polarités. 
A chaque fois, ces modèles marquent leurs contemporains et les générations suivantes par leurs exemples de courage et de valeurs morales. Aujourd’hui, comme avant, ils sont présents, mais qui sont-ils ? Les sportifs, acteurs ou explorateurs, vantés comme modèles, sont-ils les nouveaux guerriers du 21ème siècle ? Parmi eux, il y en a, mais ce qui est mis en avant de leur vie est avant tout leurs performances physiques, psychiques ou mentales, ainsi que l’objet de leurs conquêtes et trop rarement leur cheminement et la construction de leurs engagements. Ainsi d’authentiques modèles de guerriers peuvent être voilés sous cet aspect et adulés sur des aspects mineurs d’eux-mêmes, créant la confusion et le doute chez celles et ceux qui pourraient s’en inspirer.

Les faux modèles de héros 

La notion de héros évolue en permanence, tout au long de l’Histoire. Les différentes périodes transforment peu à peu ce héros et sa perception évolue à l’image de la société. Ainsi le 21ème siècle propose de nombreuses figures de héros et d’anti-héros et multiplie les possibilités d’identification ne facilitant pas forcément un choix éclairé.
D’autre part, notre époque a la possibilité d’imposer au quotidien et pour tous, à travers les myriades d’écrans, de faux héros. Par la manipulation des symboles et le matraquage des images, il est implicitement supposé qu’il est possible de se rapprocher de ces faux héros en ayant la même voiture, le même parfum, les mêmes vacances, la même façon de vivre, etc. Une illusion basée sur l’avoir et la reconnaissance sociale, gages d’une vie qualifiée de réussie.
La manipulation ne s’arrête pas là. Le monde marchand, aidé par les médias devenus universels, a créé aussi une autre forme de faux héros qui tire sa « force » et son « originalité » de sa banalité et de son indifférence à distinguer ce qui est juste ou faux, bien ou mal. Et gare à ceux qui osent encore faire ce genre de distinction. On a vite fait de leur apposer l’étiquette « manichéiste ». D’où par exemple la grande difficulté à clarifier ce qui est souhaitable ou non concernant l’état du monde en cours et à venir. A la longue, la promotion du modèle de faux héros justifie les pires acceptations et les défaites morales. On est sommé de s’adapter et de se fondre toujours plus dans un moule.
Qui sont ces faux héros ?
On peut citer certaines stars du ballon, du show bizz et de la politique. Ce n’est pas exhaustif…

Les conséquences de l’acceptation de ces faux modèles

Petit à petit, les plus faibles intérieurement capitulent de l’intérieur allant jusqu’à déléguer à d’autres ou à un système la capacité de faire des choix car ils n’ont pas ou plus de conviction propre. Ce positionnement à l’opposé de celui du guerrier pacifique, lettré et poète est nommé par Hannah Arendt « homme de masse ». Ni les conditions de vie, ni le niveau social, ni le niveau d’intelligence sont gages d’immunité envers cet état d’homme de masse.

Diamétralement opposés à ce positionnement, Catherine Vallée dans son livre1Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999. cite l’histoire des choix de deux petits paysans : vers la fin de la seconde guerre mondiale ils furent appelés sous le drapeau S.S et refusèrent de signer. Condamnés à mort, ils furent exécutés. Mais ils écrivirent, le jour de leur exécution, une dernière lettre à leur famille : « Nous préférons mourir plutôt que de charger notre conscience d’un poids aussi terrible. Nous savons quels sont les ordres qu’exécutent les S.S. ». La situation de ces gens qui, sur le plan pratique, ne faisaient rien contre quiconque, était très différente de celle des conspirateurs. Ils avaient gardé intacte la faculté de distinguer le bien et le mal. 

Cette longue introduction avant d’aborder le sujet principal se justifie par la nécessité de clarifier le contexte particulier de notre époque et d’en déduire que la voie du guerrier pacifique, lettré et poète est un chemin qui ne va pas de soi. 
Paradoxalement, notre « mondialité2Terme utilisé par Edouard Glissant, poète romancier et philosophe, né en 1928. », avec ses outils de communications, rend accessibles et comparables les modèles de guerriers de l’histoire passée et partout dans le monde, comme jamais auparavant. 
Pour ce 21ème siècle on a rajouté au modèle de guerrier lettré et poète la notion de pacifique. Ce guerrier pacifique représente un paradoxe non seulement assumé mais revendiqué. La « guerre » menée est essentiellement pour la paix. Une paix cherchée à l’intérieur comme dans l’environnement tout autour. Si l’aspect pacifique ne trouvait pas sa place du temps d’Ulysse, il commence à poindre avec Arthur ou chez les samouraïs et s’impose avec le 20ème siècle. Nos capacités de destructions massives étant devenues ce qu’elles sont, la guerre devient synonyme de chaos et jamais de régénération. La paix devient constitutive de la quête du guerrier, pour autant elle n’est pas la recherche d’ordre à tout prix, trop souvent synonyme de répression. C’est un équilibre savant, une ligne de crête à suivre entre ordre et désordre, conflits et accords, liberté et devoirs, aventure et responsabilité. La vie du guerrier pacifique n’est donc pas un long fleuve tranquille. 
Les crises en boucle, commencées un peu avant l’arrivée du 21ème siècle, à la fois consolident et mettent à mal les modèles de faux héros. Et d’autres modèles plus en adéquation avec les caractéristiques du guerrier pacifique, lettré et poète commencent à être perçus même s’ils sont encore catalogués par la majorité des humains comme des signaux faibles.
Les guerriers pacifiques, lettrés et poètes aspirent à la fois à la condition de citoyen, d’être profondément honnête, de défenseur, d’aventurier héroïque et de sage. Ces personnes y aspirent seulement car elles savent qu’elles ne l’ont pas complètement. Et c’est ce « pas complètement » assumé qui est intéressant, car cela induit, sans jamais se résigner, une voie faite de persévérance et de courage pour s’améliorer et tenter d’agir positivement sur le monde. Au lieu de s’appuyer sur des individus précis, pour dévoiler des modèles de guerriers pour le 21ème siècle, il semble plus à propos de décrire les caractéristiques des épreuves à passer pour qu’une telle voie puisse s’actualiser aujourd’hui.

Le parcours qui va suivre s’appuie comme pour les guerriers précédents sur les trois grandes étapes qui sont la préparation, la mise à l’épreuve et le retour mais comme pour le guerrier des peuples premiers, les appellations ont été redéfinies afin d’être mieux adaptées aux circonstances actuelles : la métamorphose, l’essaimage en milieu incertain, la consolidation. Cela part du constat qu’à partir de la fin de la renaissance occidentale et le début de l’ère moderne, le statut de guerrier pacifique, lettré et poète déjà profondément remis en cause a été rejeté pour petit à petit disparaître, même s’il y a toujours eu quelques représentants. De ce fait, le 21ème siècle demande non seulement de repartir de zéro pour faire éclore une telle voie, mais aussi d’aller à contre-courant des modes de vie imposés (d’où la première étape de métamorphose). La métamorphose étant réussie, on passe alors à la deuxième grande étape, les épreuves, qu’on a renommée “l’essaimage en milieu incertain”. La première moitié du 21ème siècle est bien partie pour être une époque de crises, d’incertitudes et d’effondrements. Cela va demander aux guerriers d’être force de propositions et lanceurs de projets pour l’avenir, tout en ayant conscience que tout ce qui est entrepris peut facilement être balayé tant les conjonctions sont défavorables. Ils passent enfin à la troisième grande étape du parcours, le retour qu’on nomme ici “consolidation”, quand ils entreprennent et réussissent à boucler et faire converger en réseaux toutes les actions qu’eux-mêmes et d’autres guerriers ont entreprises. C’est cette convergence qui pourrait peut-être permettre à la fois la résistance et la résilience de ce retour si périlleux vers un tout autre monde… 

La métamorphose :

La première grande étape du parcours du guerrier du 21ème siècle n’est pas la préparation comme pour les guerriers précédents mais la métamorphose. Cela part du constat qu’aujourd’hui, sauf à de très rares exceptions, l’éducation, la culture et les rencontres du futur guerrier ne contribuent pas à le préparer mais bien souvent à l’éloigner de la voie du guerrier. Comme dans de nombreux romans de science-fiction, le jeune apprenti guerrier du 21ème siècle, vivant dans un environnement standardisé et contrôlé, fait « par hasard » des pas de côté et finit par s’interroger sur le sens de sa vie et les fondements du monde qui l’entoure.

neo et la  caverne
Néo, héros du film Matrix, se débranche de la matrice

Certaines prédispositions, plutôt que de la chance, vont l’amener à des lectures, des visionnages ou des rencontres atypiques qui vont le pousser à prendre du recul et à vérifier son degré de liberté intérieure. Sa première grande épreuve est celle de la lucidité, voir les choses comme elles sont et non comme il le désire ou comme on les enrobe. Passer cette épreuve, c’est accepter l’apparent isolement que cela crée autour de soi, car alors on ne se réfugie plus dans le moule des convenances pour y être protégé et reconnu. Et s’il arrive encore de rentrer dans ce moule, ce n’est jamais de façon soumise, inconsciente ou indifférente.

Pour celles et ceux qui passent cette première étape de lucidité, ils se retrouvent alors à contre-courant du flux dominant constitué par le monde marchand. La tentation simple est alors de se construire en opposition ou en rejet du courant majoritaire. Ce faisant, le processus de métamorphose se bloque et chaque guerrier, futur papillon, va rester à l’état de chenille, crispé et figé contre quelque chose. Ils n’ont à ce moment pas encore compris qu’une identité profonde ne se construit pas en créant des oppositions, mais plutôt en les résolvant. Leur nouvelle épreuve est de sortir des conflits stériles nés d’une éternelle insatisfaction en affrontant l’inconnu de ne plus compter sur les autres ou sur un système pour construire leur vie.

chorégraphie samurai
Samuraï, chorégraphie et mise en scène de Marie Pierre Genovese, 2018

Sans perdre leurs résolutions et leurs engagements, et à l’image d’un Nelson Mandela ou d’une Vandana Shiva, les guerriers sont alors amenés à chercher véritablement ce qui peut leur correspondre et les épanouir quelles que soient leurs conditions de vie extérieures. Leur épreuve est alors pour chacun de retrouver sa part poétique et avec, ses aspirations naturelles.

Vandana Shiva qui par son exemple représente bien un modèle de guerrière pacifique, lettrée et poète au 21° siècle 

Image tirée du site Pachamama Alliance

Dans un monde au mode de vie si déraciné des terroirs, de la terre et du naturel, où l’artificiel est devenu un monde à part entière, on peut proposer quelques conseils pertinents et salvateurs pour ré-enchanter sa vie, et y insuffler de nouveau la vie poétique. 
D’abord prendre du temps pour soi, pour se cultiver, pour examiner sa vie, le monde, et les autres. En parallèle, il est essentiel de mettre les pieds et les mains dans la terre ou/et la mer non comme une fin en soi mais comme un moyen pour ré-expérimenter le fait d’être enraciné. Cela demande de nombreuses répétitions, le passage des cycles du temps, pour petit à petit développer sa capacité à faire des liens (avec soi-même, avec les autres, avec la nature) où la tête, le cœur et les mains sont en phase. L’écoute, la sérénité, la réceptivité, la présence, la convivialité, l’altruisme, l’humour et d’autres valeurs morales sont invitées à croître.

On passe cette épreuve en constatant qu’on est devenu plus apaisé, plus tolérant et confiant envers la vie et le monde. L’émergence en soi de la vie poétique développe le sens du beau et une recherche esthétique en soi et dans toutes ses activités. La vie prend une certaine couleur, celle où la qualité prime sur la quantité, celle où le temps chronométré peut laisser la place à des moments hors du temps. Les convictions s’affirment sans avoir besoin d’être opposées. On entrevoit alors la possibilité d’intégrer la vie poétique à sa vie prosaïque, sans perdre pour autant la conscience du poids des principaux facteurs du désenchantement de la vie prosaïque : la machine-outil, la technocratie, la finance et la politique néolibérale.

S’opposer de front à ces quatre poids lourds (machine-outil, technocratie, finance et néolibéralisme) est stérile tant pour le moment ils règnent sans partage. L’épreuve suivante est d’apprendre à vivre avec eux et devenir le champion de “l’aïkido industriel, administratif, économique et politique”. Car à moins de se mettre volontairement en marge totale, côtoyer ces quatre ogres est inévitable. Comme Ulysse, mais à un autre moment du parcours, le guerrier du 21ème siècle doit se faire ami de Métis, la déesse rusée qui sait plus de choses que tout dieu ou homme mortel, nous précise Hésiode. Métis est aussi celle qui, vivant dans le ventre de Zeus, l’aide à discerner le bien du mal. Ce dernier point fait écho par exemple avec l’importance que les samouraïs donnent au hara (le ventre), et où et comment chercher des conseils pour faire les bons choix.
L’épreuve d’intégrer Métis dans son ventre clôt la première grande étape de métamorphose. Le « guerrier chenille » du 21ème siècle est devenu un « guerrier papillon » et peut s’envoler vers de nouvelles épreuves, celle de l’essaimage en milieu incertain.

Ulysse s’enfuyant du repaire de Polyphème sous son bélier

Attribué au Peintre de l’Embuscade – Lécythe à figures noires – Grèce, 590 avJC – Munich, collection des antiques

L’essaimage en milieu incertain :

Cette appellation « d’essaimage en milieu incertain » comme deuxième grande étape du parcours du guerrier du 21ème siècle est venue par analogie avec la connaissance des difficultés pour les apiculteurs à maintenir les ruches d’abeilles en bon état, et à faire essaimer les ruches, c’est-à-dire à former de nouvelles colonies même si tout est fait dans les règles. Des menaces globales planent sur les ruches sans qu’elles puissent s’en prémunir et ce malgré tous les soins et l’attention de l’apiculteur. Dans le parcours des guerriers du 21ème siècle, il en est de même quand ces derniers s’emploient à déployer une nouvelle vie qui fasse sens avec ses aspirations profondes. Les incertitudes, les risques d’effondrements et d’affrontements sont tellement importants et variés qu’ils doivent accepter que tout ce qu’ils entreprennent s’écroule avant même d’avoir commencé et plus tard, sans qu’ils n’en soit la cause. 

Les personnes concernées par ce positionnement sont amenées par les circonstances à faire preuve de particulièrement de détachement.
Elles ont aussi à trouver un équilibre à travers des égards aux êtres et à toutes choses. Cette attention accrue peut s’illustrer de plusieurs manières : être au service des autres et notamment des plus faibles, bâtir des projets dans une optique d’avenir qui fasse sens pour leurs proches mais aussi pour tout le vivant, ou encore être responsables en agissant positivement pour aujourd’hui, mais aussi pour toutes les générations à venir. 
Comme dans la quête arthurienne, elles peuvent penser qu’elles sont déjà arrivées à leur but quand, dans un domaine, elles commencent à être reconnues et aimées pour ce qu’elles font et créent. L’épreuve est alors de dépasser l’instinct grégaire de chefs de tribu et continuer leur parcours même si certains ne les comprennent pas ou ne les approuvent pas. Elles doivent d’autant plus le faire qu’elles sont conscientes des incertitudes qui planent quant à la pérennité de tout ce qui est entrepris.

source : journal du res0

Ayant dépassé l’épreuve de vouloir mettre tous ses oeufs dans le même panier et d’être aimé à n’importe quel prix, le modèle de guerrier assume la complexité et l’inconfort de mener plusieurs choses de front dans l’optique, pour reprendre l’image de l’essaimage, qu’au moins une de ses tentatives va fructifier et perdurer dans le bon sens. L’épreuve du misogi (celle d’aller au bout de ses contradictions) pointe à l’horizon. Intérieurement doit naître le besoin régulier d’un dialogue intérieur fécond, où les polarités s’harmonisent en tension dynamique, transformant la notion d’étrange et d’étranger en interlocuteurs privilégiés. Ainsi, les choses qui auparavant faisaient peur car toujours synonymes d’inconnu, deviennent des confidentes de choix. Même si l’efficacité dans les actions est en apparence moindre, il assume la diversité et le maintien des différents fronts qu’il a ouverts dans sa vie.

Le guerrier passe alors à l’étape de l’entraînement à la philosophie de “l’espérance responsable”, concept développé par l’historien et philosophe Hans Jonas et fondé sur le respect. L’originalité du respect ici, est qu’il concerne tout le vivant dans sa diversité, mais aussi sa possibilité de s’épanouir tel qu’il est pour toutes les générations à venir. Il ne remet pas en cause le futur de tout ce qui relève du vivant, mais modifie nos impacts, nos constructions, nos architectures, nos façons d’habiter le monde en conséquence. 

Il est, selon Hans Jonas, encore possible aujourd’hui de sauver et faire perdurer une partie des choses que l’humanité a impactées et menacées. C’est en cela que c’est une responsabilité teintée d’espoir. Le cœur a ici son importance, marié à un principe responsable. 
Il s’entraîne aussi à l’altruisme marié à la sobriété heureuse. Pour rappel, il est encore dans la phase d’essaimage en milieu incertain. A tout moment, un pan de ce qu’il entreprend peut s’effondrer et il doit être capable de renforcer, abandonner ou repositionner ses forces et son énergie selon les circonstances. Attention à la tentation du chant des sirènes et ce qu’elles peuvent faire miroiter. Développer des productivités dites rentables en s’appuyant sur une trop forte mécanisation et des prêts, compter sur des subventions dont on finit par devenir dépendant, s’engager politiquement pensant ainsi faciliter des démarches administratives, sont autant d’appels à se fourvoyer. S’y abandonner en pensant se sauver, c’est perdre alors son autonomie de choix et d’action. L’épreuve majeure en cas d’effondrement est l’humilité pour pouvoir recommencer quoi qu’il arrive.

La consolidation :

En acceptant que tout puisse s’effondrer sans pour cela qu’ils ne s’effondrent eux-mêmes, car ils savent qu’ils peuvent toujours recommencer, les guerriers du 21ème siècle ont passé les épreuves de la deuxième partie du parcours, celle d’essaimer en milieu incertain. Ils sont alors particulièrement résilients. Ils doivent inventer tout un monde à cette étape, non pas à partir de leur propre expérience, mais en puisant dans tous les modèles de guerriers et leurs parcours, dont ils ont pu prendre connaissance et s’imprégner. Ils savent aussi que ce qu’ils entreprennent doit faire sens avec ce que l’histoire éclaire. C’est le moment où ils peuvent prendre le risque de faire converger tout ce qu’ils ont entrepris. Lâcher prise et accepter que peut-être une vie ne suffit pas, ou que ce qu’ils ont bâtit n’est pas encore en phase avec l’histoire, constitue l’épreuve d’être ami avec le temps et ses cycles.

Vincent Van Gogh, La nuit étoilé,

The Museum of Modern Art, New York

Ce que le guerrier du 21ème siècle fait converger, il ne peut pas le faire n’importe comment. Il doit chercher à relier en boucle des connaissances et des pans d’activités de façon transdisciplinaire et dynamique (à l’image des atomes qui selon leurs liaisons créent des molécules particulières). Par les liaisons créées entre toutes ses composantes, (humaines comme matérielles) il cherche à faire émerger de nouvelles fonctions de résilience et résistance pour qu’un ensemble, véritable noyau d’une nouvelle civilisation, soit capable de se maintenir en équilibre avec des marges suffisamment élastiques pour supporter des crises et des bouleversements. Cette démarche demande au guerrier de pratiquer ce qu’Edgar Morin et avant lui Henri Laborit nomment « la pensée complexe ».

La pensée complexe, pour se mettre en œuvre, ne peut pas se cantonner à l’individu seul. Il faut des groupes de personnes avec des compétences et des savoirs différents et une volonté commune de se relier les unes aux autres sans pour autant chercher à convaincre ou à imposer ses points de vue. Le guerrier du 21ème siècle a donc à faire converger à la fois ses propres connaissances et activités, puis les siennes avec celles d’autres guerriers et guerrières et enfin vérifier que tout ceci est bien en phase avec ce que l’histoire demande à prendre en compte. Alors peut-être pourront s’entrevoir des voies de réformes en boucle et l’émergence d’un nouveau récit cohérent avec les enjeux du 21ème siècle. Ces voies ne seront probablement pas déployées à l’échelle de l’humanité, mais sur ce qu’on pourrait appeler des îlots reliés en réseaux.

Références

Références
1 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999.
2 Terme utilisé par Edouard Glissant, poète romancier et philosophe, né en 1928.
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Articles Compréhension et incompréhension Découverte et incertitudes Ethique du genre humain

Dans les pas d’un géant : Ulysse from Bagdad

oeil dans la main Gibran
Le Monde Divin, Khalil Gibran en 1923.

Ulysse from Bagdad est un roman écrit par Eric-Emmanuel Schmitt et publié en 2008. L’auteur, qui dans ses romans comme ses pièces de théâtre sait si bien extraire ce qui relève de la quête et du sens dans la vie humaine, aborde deux sujets graves : la guerre et l’immigration clandestine. L’histoire, une fiction inspirée de faits réels et de l’Odyssée d’Homère, est celle de Saad Saad (“Espoir Espoir” en arabe et “Triste Triste” en anglais), un Arabe d’Irak d’une vingtaine d’années qui souhaite émigrer à Londres après la chute de Saddam Hussein. En effet, à partir de 2003 le chaos s’installe dans un pays qui peine à trouver son équilibre démocratique, et la vie quotidienne des Bagdadis est soudain hantée par la peur des attentats. Saad est confronté à la mort de plusieurs proches : Leila, sa fiancée, victime d’un missile tombé sur son immeuble ; son père, tué par erreur par les Américains ; Salma, « sa petite fiancée », sa nièce de six ans qui courait à travers Bagdad quotidiennement pour rassurer les femmes de la maison que Saad était toujours vivant ; Boub, son fidèle compagnon de voyage. Son périple est présenté comme la quête d’un avenir meilleur, symbolisé par l’Occident, et plus particulièrement par l’Angleterre, le pays d’Agatha Christie dont les romans, interdits sous le régime de Saddam Hussein, avaient fasciné Leila et Saad.

Tour de Babel, Bruegel L’Ancien, vers 1563, huile sur bois.

Des parallèles avec l’Odyssée d’Homère peuvent être décelés dans de nombreux passages1 Le voyage d’Ulysse est exploré plus en détail dans le Cycle du Guerrier – Partie 4 . Pour en souligner quelques-uns, la figure des Lotophages se retrouve dans la présence des 2 opiomanes et receleurs d’œuvres d’art qui permettent à Saad de quitter l’Irak; Saad crève l’oeil du Cyclope, un homme borgne à qui il doit échapper pour fuir le centre de détention à Malte; lorsqu’il échoue sur une plage de Sicile, il rencontre l’amour auprès d’une belle italienne, à l’image de Nausicaa; enfin l’idée de se cacher sous un mouton dans un troupeau est reprise lorsque Saad s’accroche au dessous d’un camion pour quitter l’Italie (Marques, 2014, p.44-46).

Le personnage de Saad est la grande force de ce roman, car sa persévérance face à l’infinité de défis auxquels il doit faire face surprend le lecteur chaque fois que Saad atteint une nouvelle destination. Le personnage créé par Schmitt reflète la réalité humaine, c’est-à-dire que l’identité de chacun a plusieurs facettes. Au fil des pages, des nouvelles épreuves rencontrées et de la famine, on comprend comment Saad (et tant d’autres) sombrent volontairement dans la clandestinité et finissent par devenir des déportés. En effet, ceux qui se lancent sur des barques en Méditerranée pour aller s’échouer en Europe ou au fond de l’eau, ont été déracinés dans leur propre pays et font ce voyage comme ultime recours. Le livre d’Éric-Emmanuel Schmitt « interroge la condition humaine, et surtout, le concept d’identité » (Marques 2014, p.42) et permet d’imaginer pourquoi ils abandonnent leurs pays, prennent le risque d’être traqués car sans-papiers, d’être réfugiés, arrêtés dans des camps, refoulés d’un pays qui représente l’espoir.

Pour rappeler rapidement le contexte géopolitique, avec le printemps arabe de 2011, on a vu s’embraser le nord de l’Afrique et une partie du Moyen Orient. En Occident, on nous fait croire que la raison principale des révoltes est l’émancipation des peuples envers leurs dictateurs, qui étaient cautionnés jusqu’à présent par nos démocraties. Or les principales raisons de ces révoltes sont la faim, le coût des aliments de base, l’absence de travail et le désespoir né de la certitude que dans ces pays, on ne peut plus vivre décemment.

Certains passages d’Ulysse from Bagdad (2008) donnent matière à réflexion. Ainsi, quand Saad fait une demande à l’ONU pour obtenir le statut de réfugié, il se heurte à l’orgueil des Occidentaux qui ont délivré l’Irak de la dictature et offert au peuple irakien la démocratie. Si les Irakiens ne savent pas recevoir un tel cadeau, l’Occident s’étonne de la nostalgie d’un peuple pour les heures plus paisibles de la dictature. Ainsi, on se sent empli d’incompréhension et de révolte devant la position qui est en fin de compte la nôtre, celle de l’Occident (Marques 2014, p.46). Même les atrocités subies par les compagnons de voyage de Saad ne suffisent pas à rentrer dans le club très sélect des réfugiés.

Et pour finir, il y a ces mots que nous livre un médecin français qui vient en aide aux sans-papiers, et qui remet même en cause l’Union Européenne : “Le problème des hommes, c’est qu’ils ne savent s’entendre entre eux que ligués contre d’autres. C’est l’ennemi qui les unit. En apparence, on peut croire que le ciment joignant les membres d’un groupe, c’est une langue commune, une culture commune, une histoire commune, des valeurs partagées ; en fait, aucun liant positif n’est assez fort pour souder les hommes ; ce qui est nécessaire pour les rapprocher, c’est un ennemi commun. Regardez ici, autour de nous. Au XIXème siècle, on invente les nations, l’ennemi devient la nation étrangère, résultat : la guerre des nations. Après plusieurs guerres et des millions de morts, au XXème siècle, on décide d’en finir avec les nations, résultat : on crée l’Europe. Mais pour que l’Union existe, pour qu’on se rende compte qu’elle existe, certains ne doivent pas avoir le droit d’y venir. Voilà, le jeu est aussi bête que cela : il faut toujours qu’il y ait des exclus.”Voici un discours qui frappe par la justesse de l’analyse et qui, figurant dans un roman publié en 2008, nous fait prendre conscience qu’aujourd’hui ce texte est encore plus que jamais d’actualité. Tout d’abord, il permet de comprendre à quel point reste encore dissimulé le rôle des différents acteurs à l’origine de cette vague migratoire qui, à l’inverse d’Ulysse qui tente de rentrer chez lui, pousse tant d’êtres humains à l’exil, reste encore en grande partie dissimulé. Enfin, on ferme ce livre avec la compréhension que, déracinés dans leur propre pays, beaucoup vont prendre le risque de partir vers l’inconnu, décrit comme un “eldorado” (Gaudé, 2006) pour conjurer la peur de la déportation. Ce risque encouru peut amener les concernés à perdre pied, et les difficultés sont tellement omniprésentes que la menace de devenir des “hommes de masse”2L’homme de masse, terme développé par Hannah Arendt après la seconde guerre mondiale, n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa rationalité le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité du système. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux. pointe à l’horizon, en particulier si le positionnement intérieur n’est pas suffisamment solide et préparé.

Steve Jobs
Une oeuvre réalisée par Banksy à Calais.
Bibliographie
  • Gaudé, Laurent (2006) Eldorado. Actes Sud.
  • Schmitt, Eric-Emmanuel (2008) Ulysse from Bagdad. Paris : Editions Albin Michel.

Références

Références
1 Le voyage d’Ulysse est exploré plus en détail dans le Cycle du Guerrier – Partie 4
2 L’homme de masse, terme développé par Hannah Arendt après la seconde guerre mondiale, n’a pas, n’a plus, de conviction propre. Il a capitulé de l’intérieur et se retrouve déraciné et isolé même au milieu des siens. L’idéologie totalitaire par sa rationalité le rassure et lui donne l’impression de faire partie d’un tout organisé. L’homme de masse est séduit par la cohérence et l’apparente infaillibilité du système. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux.