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L’espace potentiel, où comment créer du vide et ainsi laisser émerger la création

  « Cette capacité peu commune…de muer en terrain de jeu le pire désert »
Donald Winnicott

Dans la période que nous traversons et dans les temps à venir, il paraît important de pouvoir se questionner sur notre positionnement intérieur, notre manière d’être au monde. Comment faire pour que naissent des regards nouveaux sur la vie, que se réinvente notre rapport au monde ?
A quel moment peut émerger cette envie d’emprunter une voie différente de cette grande route commune qui semble tout emporter sur son passage, tout vider de son sens ?
Sur cette route de l’Humain en chemin et en devenir, l’incertitude est à considérer, les difficultés à affronter et la résistance à organiser. Et sur cette voie la question de l’éducation semble incontournable.
Après avoir abordé le concept d’éducation cosmique proposé par Maria Montessori qui laissait émerger l’idée qu’un dialogue sensible avec tout ce qui nous entoure devait être favorisé dès le plus jeune âge, et ce, afin de permettre de redonner du sens et de développer le respect des autres et de soi, c’est ici sur Donald Woods Winnicott (1896-1971) que nous allons nous attarder.

cocon enfance vide
Chen Zhen est un artiste plasticien chinois (1955-2000), il vivra entre Orient et Occident. Ses œuvres ne cessent d’interroger le monde, l’homme et son environnement. Chacune d’elles marque la construction d’un discours et d’un mode de pensée transculturel liant spiritualité et technologie, dimension matérielle et immatérielle. Ici sur une chaise pour bébé repose ce cocon qui peut évoquer à la fois un corps en position foetale, la manifestation d’un esprit ou encore le plein et le vide. Cette ossature est un assemblage composé de chapelets bouddhistes (la religion), de bouliers chinois en bois (les mathématiques) et de clochettes en laiton (le quotidien). L’artiste donne une forme visuelle de chrysalide à une sorte d’harmonie des différences qui concilie spiritualité bouddhiste et rationalité du monde occidental. La chrysalide étant la représentation concrète du passage d’un état à un autre.

| CHEN ZHEN, COCON DU VIDE 2000

D.W. Winnicott et le concept d’espace potentiel : comment créer du vide pour laisser émerger  

Pédiatre et psychanalyste, il a décrit de nombreux phénomènes et notamment celui « d’espace potentiel ».
Il le décrit tout d’abord à partir d’une observation fine de la relation entre la figure maternelle et le nourrisson. Précisons ici que la figure maternelle est à prendre au sens large du terme. La mère n’est pas la seule personne à pouvoir jouer ce rôle.

Le Un

La toute première relation à la figure maternelle est dite « fusionnelle », le nourrisson se confond en quelque sorte avec la mère et l’illusion de n’être qu’Un est alors totale. Parce que cette dernière apaise chaque tension et répond aux besoins premiers du nouveau-né ; parce que cet ajustement est systématique au départ, ce dernier peut éprouver la pleine satisfaction. Ce moment est appelé période “d’illusion” par Winnicott. 
Ainsi voilà qu’au tout début de notre vie, nous pouvons penser la réalité extérieure comme totalement correspondante à nos désirs. Aucun délai ni aucune frustration ne viennent perturber le lien direct entre le désir et sa réalisation.

Le deux mais pas que…

Cependant, après cette première période transitoire et protectrice, que Winnicott nomme la période “d’illusion”, une séparation doit être éprouvée afin que l’enfant devienne un individu à part entière. Il doit se détacher peu à peu de la figure maternelle et éprouver le monde par lui-même. En effet, il doit comprendre graduellement que la réalité ne correspond pas exactement à ce qu’il projette, désire ou correspond pour lui à la normale. Winnicott parle ensuite de la période de “désillusion”.
C’est là qu’un interstice doit pouvoir se glisser dans ce Un que forme le couple mère-nourrisson. Ce Un doit se transformer en dyade, archétype même du nombre deux, du soi et du non-soi. Mais pour supporter cette première grande séparation, Winnicott met pour la première fois en évidence une autre zone, entre la figure maternelle et le nourrisson, entre soi et l’autre, entre le dedans et le dehors. Et voilà que naît le concept d’espace potentiel. Cette aire se situe au point de rencontre entre tous les éléments, entre la pensée magique intérieure où tout semble sous contrôle et l’extérieur qui semble totalement hors de contrôle. Si l’environnement le permet, l’enfant porté alors par le souffle de la curiosité peut se mettre à jouer et à explorer ce monde qui s’ouvre à lui. Un aller-retour fécond entre l’intérieur et l’extérieur peut alors se mettre en place.

Le trois…

C’est donc le moment où la réalité doit être intégrée par le jeune être humain en devenir, et non pas simplement rejetée ou ignorée. Un dialogue fertile doit se créer entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et le monde.
Ce passage semble être la première épreuve fondatrice dans la construction de son identité. Comment résoudre cette tension entre le moi et le non-moi, sans pour autant marquer une frontière nette entre les deux ? Comment les enfants subliment-ils ce passage d’un état à un autre ?

L’espace potentiel décrit par Winnicott est un espace rassurant, une aire intermédiaire qui permet de relier ce qui peut apparaître comme opposé. Connecter le dedans et le dehors apparaît possible grâce à cet espace tiers. 
Ce qui est observable c’est que le jeune enfant, de façon instinctive, emplit de jeu cette aire intermédiaire, située entre lui et l’extérieur afin de mieux supporter l’idée de la séparation, de la division ou encore de la désunion. 
Ce passage, cette transition permet à l’enfant en développement d’expérimenter pour la première fois cet étonnant pouvoir de création que possède tout être humain. Par l’expérience, l’imagination, la mise en scène, le jeune être humain tente de s’accommoder de cette réalité et l’intègre peu à peu. Ainsi une première compréhension du monde apparaît possible. L’enfant passe donc par un processus de créativité par le jeu, afin de s’individualiser et de trouver sa place dans le monde.
Un des premiers processus sous-jacents est celui de la symbolisation. En effet, c’est ce qui va permettre d’organiser l’espace potentiel. Vont alors se former les premiers objets symboles qui ont pour particularité de ne pas être simplement pris pour ce qu’ils sont intrinsèquement mais également pour quelque chose d’autre.
Pour illustrer l’un des premiers accès à la symbolisation, Winnicott décrit par exemple cet objet fondateur : le « doudou », quel qu’il soit. Il est le premier symbole que crée l’enfant pour pallier l’absence de sa mère, de son père, pour accepter la réalité de la séparation et la frustration que cela engendre.
Le doudou se situe à l’intérieur de cet espace potentiel et permet à l’enfant de s’engager dans un processus permanent et profondément humain : maintenir une distinction entre réalité intérieure et réalité extérieure tout en les considérant néanmoins comme étroitement liées. Cet accès à une première symbolisation marque un tournant et permet d’éprouver une autre façon d’être au monde.

Enfant et son doudou, photo

STUDIO BTBOB

Grâce à cet espace potentiel, au fil du temps, le jeune être humain commence alors à pouvoir exister, à tisser des liens et des échanges entre son intérieur et son univers culturel.
Ces échanges se font, et chaque chose peut trouver sa place dès l’instant où les parties ne s’étouffent pas l’une l’autre. Qu’en ce tiers-lieu n’ait pas lieu un combat mais plutôt la création d’un dialogue. C’est ici que le rôle des parents et de tous ceux qui entreront en relation avec l’enfant est essentiel pour maintenir cet espace potentiel vivant et préservé. Ainsi, le mouvement, le jeu, la pensée pourront sublimer cette division en union créatrice. C’est cela qu’explique Winnicott sur cette frontière qui peut être celle de la compréhension, de l’échange, de l’accès à la symbolisation. De la même façon, tout au long de la vie, cet espace constitutif de la façon d’être au monde pour l’individu restera ancré et sera une « aire transitionnelle d’expérience » pour tout être humain et à n’importe quel âge.
Winnicott ne place plus une limite franche entre l’intérieur et l’extérieur, comme beaucoup ont pu le faire avant lui. Il est ici question d’un espace transitionnel, au sens de passage. Une aire intermédiaire d’expériences.

Sam Francis tableau
Cet artiste travaille principalement sur des fonds blanc sur lesquels il applique des taches de couleurs nuancées qui, tour à tour, enserrent ou libèrent cet espace vierge. Les tâches, soumises au hasard, surgissent spontanément, et deviennent alors énergie créatrice, langage pictural. Pour l’artiste, « l’espace qui s’étend entre les choses » est primordial.

| SAM FRANCIS (1923-1994), ARIEL’S RING, SÉRIGRAPHIE

Le Ma, comme un écho oriental de l’espace potentiel ?

Ce concept d’espace potentiel, d’aire intermédiaire résonne avec le terme japonais Ma, qui est un espace-temps d’intervalle. Très tôt, l’enfant semble pouvoir expérimenter cet intervalle, ce vide nécessaire entre toutes choses pour que puisse se créer un dialogue. C’est ici que la  présence du Ma opère : dans le trois, l’interstice. Un dialogue créateur peut se mettre en place et un sens  émerger. Les termes de Ma et d’espace potentiel sont intéressants à rapprocher lorsque l’on s’attarde plus précisément sur la notion de vide. En effet, l’enfant est confronté au monde durant la période dite de désillusion, où le vide laissé par la figure maternelle doit être apprivoisé. Dans le concept japonais, il est question de vide médian, de tiers. Ainsi aussi bien dans le Ma que dans le concept d’espace potentiel, le “vide” ne résonne pas avec “néant” mais bien avec “place”. La place pour expérimenter, jouer, créer, et laisser le souffle s’exprimer. 

Il faut que l’enfant ait la place d’engager ce dialogue sensible entre lui et la réalité extérieure et pour cela, bien évidemment, il faut que l’environnement le porte et l’accompagne. Les adultes, qui entourent le jeune enfant, sont bien sûr les premiers à pouvoir lui permettre ou non d’expérimenter à son rythme et dans la bienveillance le monde extérieur. Si l’entourage est défaillant, il est malheureusement bien plus difficile, voire impossible de pouvoir trouver cette place et donner du sens à la réalité extérieure tout en développant un savoir-être. C’est ici qu’il semble important de souligner le rôle indispensable de chaque adulte dans notre société. Des parents à la communauté éducative la plus large, chacun est responsable du cadre à mettre en place afin que chaque être en devenir puisse se développer à son rythme et en ayant les apports nécessaires pour se construire, s’orienter. 
Qu’en est-il de l’espace potentiel laissé aux enfants aujourd’hui ?
Qu’est-il mis en place et élaboré de nos jours pour s’assurer que le développement des plus jeunes peut advenir dans un cadre bienveillant et épanouissant ? Le souffle de la curiosité, de la créativité ont-ils encore assez d’espace et de temps pour émerger ?

Tout comme dans l’œuvre de Sam Francis, on voit ici le dialogue qui s’instaure entre le fond blanc et des surfaces colorées. Chaque élément semble trouver sa place et être révélé grâce à la présence d’interstices, sortes de respirations dans le tableau.

| SIMON (1922-2008), BLANCS, 1973.

La négation de l’espace potentiel ou la lente agonie des espaces publics traditionnels

1- Le langage de la consommation

Aujourd’hui chaque espace est investi ou interdit, chaque lieu a une fonction définie. Il semble peu à peu que tous les lieux de rencontres, de tissages autant culturels que générationnels disparaissent. Tout est rempli et occupé et ce, pour une fonction mercantile la plupart du temps. La publicité envahit tous les lieux et partout où le regard porte, il y a une incitation à la consommation, à l’efficacité ou encore à la production. 
Nous sommes ainsi écrasés par le flux d’informations. Lumières, signaux, sons ou encore images, tout semble inexorablement saturé en ville et la publicité nous masque le ciel. Les symboles ne sont plus choisis et fleurissent à grande échelle, créés de toutes pièces dans une logique consumériste. En effet, le logo de Nike tout comme celui d’Hermès sont désormais porteurs des valeurs de ces marques. La consommation permet l’obtention d’une identité sociale. Pour cela, elles s’emparent par exemple des qualités de gens connus pour rendre le produit célèbre et désirable. En ce sens, ces simples logos occupent maintenant la fonction de symbole. 
C’est à cet endroit que la première attaque est portée à l’espace potentiel. Souvenez-vous, il est censé pouvoir offrir un espace d’élaboration avec le monde extérieur. Or il est difficile voire impossible de commencer le dialogue entre soi et l’extérieur alors que le langage et les symboles sont imposés, et de façon aussi massive. C’est une discussion à l’unilatéral et sans droit de réponse. 
Nos sens sont sans cesse sollicités et finissent par être surchargés. Mais paradoxalement, comme l’analyse Claudine Haroche1Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS. en 2008 dans L’avenir du sensible : Les sens et les sentiments en question, nous ne développons plus nos sens, au contraire nous les forçons à s’éteindre, à fonctionner au ralenti.
Alors qu’une sur-stimulation permanente émane de notre environnement extérieur, nos sens s’amoindrissent. Ce qui est censé faire lien entre le monde réel et notre intérieur est en fait en train de s’engourdir, de ne plus pouvoir jouer son rôle. Les espaces de liberté disparaissent de plus en plus et sont remplacés par des lieux où tout est sous contrôle. La rêverie et l’imaginaire semblent ne plus pouvoir prendre racine dans ces différents lieux.
Notre société semble finalement brouiller les pistes de la compréhension et même accentuer une séparation entre l’être humain et ce qui l’entoure. On finit par se couper du Monde au vu du nombre d’informations à traiter.

2 – Un processus menant à un endormissement général

L’humain ne choisit plus vraiment comment il décide de se relier à son environnement. La compréhension de l’autre, du monde, est de moins en moins opérante. Peu à peu, le message devient flou, et au lieu de créer une boîte à outils permettant de faire des choix éclairés, la paralysie nous guette. 
Alors partons maintenant retrouver le petit humain en devenir et imaginons-le devoir s’orienter dans ce monde. Comment peut-il interpréter un message aussi diffus et présent à la fois ? Comment s’approprie-t-il son environnement aujourd’hui ? 
En effet, il n’y a pratiquement plus de lieux ou d’espaces qui n’ont pas subi le phénomène de privatisation ou encore d’anthropisation. Dans les villes, le passage d’un espace public à un espace privé se fait de plus en plus aisément. Dans la nature, le même phénomène est observable. L’Homme transforme tous les territoires à son image sans se préoccuper de la diversité ou encore des besoins de l’environnement. Il n’y a plus de lieux sauvages où la nature peut se développer selon ses propres lois. Ce contrôle permanent répond à l’obsession de tout remplir, de ne pas laisser de vide, de donner une fonction à chaque espace et chaque temps. De contrôle à règne de l’humain, il semble n’y avoir qu’un pas, vite franchi…
La capacité de l’humain à interagir, créer, jouer semble bien compromise aujourd’hui ; les règles du jeu sont déjà instaurées, et nous n’avons pas participé. Tout nous pousse, dès le plus jeune âge, à être de moins en moins actif dans le monde et à moins participer à l’élaboration de celui-ci.  
Le libre arbitre est directement impacté. La standardisation opère à tous les niveaux et diminue drastiquement le pouvoir de décision et le discernement. Si l’on regarde des cours de récréation aujourd’hui, est-ce normal qu’un jeu vidéo ou une marque puissent être connus de la maternelle au collège? Ces enfants d’âge et d’horizons si différents ont-ils tous envie de s’exprimer, de jouer ou encore de s’habiller de la même manière?  Aujourd’hui,  il faut produire vite et beaucoup, alors il n’y a plus place aux petites particularités locales. La grande distribution doit s’adresser au plus grand nombre. C’est l’unique voie que la société actuelle semble vouloir valoriser. Et du plus jeune au plus ancien, tout le monde est visé par cette économie à échelle mondiale. 
Tout comme nos sens, le corps est également invité à ne pas trop prendre de place. La raréfaction de zones de friche ou d’espaces libres amoindrit les chances de pouvoir interagir avec son corps, de développer des aptitudes physiques. Pour la sécurité de chacun, les interdits pleuvent : “ne pas marcher dans l’herbe”, “ne pas jouer au ballon”, “ne pas grimper aux arbres”… Aujourd’hui dans la plupart des lieux dits publics, tout est calibré. Il faut suivre les règles imposées par le lieu et même la disposition du mobilier urbain est pensée. Prenons les squares bien organisés dans les villes, où les enfants sont invités à jouer sur les structures prévues à cet effet mais pas dans une autre partie du jardin. La politique actuelle a-t-elle encore des égards vis-à-vis de l’éducation, ou nos enfants sont-ils devenus uniquement des êtres potentiels de consommation, de futures sources productives ? La marchandisation de tout, les publicités directement adressées aux plus jeunes, le moindre espace sponsorisé par telle ou telle entreprise ne font que réduire peu à peu à néant la diversité et l’espace de création et de jeu de tout un chacun. L’endormissement est bien global et aboutit à une perte d’autonomie face au monde extérieur. Il semble pourtant urgent de se réveiller et de pouvoir transmettre une autre manière d’être, plus en lien avec soi et avec les autres. C’est par l’éducation au sens le plus large que ces valeurs peuvent à nouveau circuler. Mais attention, car l’argent et la consommation sont devenus des acteurs très sérieux dans ce domaine, au détriment de ceux qui défendent le développement et le bien-être de l’enfant. C’est donc pour éclairer le chemin que les adultes doivent à nouveau se mobiliser et se sentir concernés.

3 – Sous haute protection

Pour finir et achever le triste tableau de ce désengagement général programmé, parlons enfin de la notion de sécurité. Les interdictions sont de plus en plus nombreuses au sein des différents espaces, les normes à respecter se multiplient. La responsabilité de chacun est délayée et l’évaluation du danger  n’est plus abordée puisqu’il est question de résoudre toutes ces questions en amont. La dangerosité de chaque espace fait maintenant l’objet d’une évaluation précise avec un diagnostic et un possible protocole sécuritaire à la clé. Il semble être question de zones “défendables” plutôt que d’espaces de rencontres et de socialisation. Le phénomène de privatisation décrit un peu plus haut permet par exemple de mieux maîtriser ces paramètres. Dès qu’un espace commun tombe dans le domaine privé, il est plus facile de le surveiller et de maîtriser ce qu’il s’y passe, il devient bien souvent payant et sélectif. 

Et lorsque ce n’est pas possible, et qu’un espace reste ouvert au public, il n’est pas rare d’entendre parler de ces lieux comme des zones d’insécurité. Des caméras de surveillance peuvent être installées, le mobilier urbain réfléchi afin d’éviter les regroupements. Des barrières peuvent en bloquer l’accès. 

Ce débordement sécuritaire est souvent là pour éviter tout conflit, toute confrontation entre des groupes sociaux divers. Dans l’imaginaire collectif actuel, la mixité pourrait déclencher des débats, laisser les divergences s’exprimer, ce qui est devenu totalement inenvisageable. Alors il est question d’éviter ces situations par tous les moyens. Et une fois de plus, au lieu d’apprendre à grandir, échanger ensemble, c’est séparés que nous évoluons. Le microcosme que représente l’école subit le même traitement. Les interdictions sont de plus en lourdes. Prenons l’exemple des cours d’école où parfois il n’y a plus ni ballon, ni bille, ni carte… pour cause de conflits et de dangerosité. Le jeu n’a plus sa place, la parole non plus a priori, puisque le conflit doit être à tout prix évité. Et tout ceci sous le regard surpris des adultes qui font respecter ces règles, et qui en parallèle s’étonnent de la  nette augmentation des violences entre enfants et de leur  façon de s’adresser la parole de plus en plus agressive. Y aurait-il un lien de cause à effet ? 

A force de protection, de privatisation, la vie ne circule plus dans les espaces. La mixité, le métissage ont du mal à exister. Chacun peine à trouver sa place au sein de la collectivité, et ce dès le plus jeune âge. Au lieu de supprimer tout ce qui pose problème, les adultes ne pourraient-ils pas être des phares qui balaient attentivement l’horizon de leur regard bienveillant et être ceux qui aident à résoudre des différends ?

De l’humain en devenir à l’humain en chemin, il semble important de pouvoir retrouver son pouvoir de décision, de réflexion et d’action. Porter un regard attentif à tout ce qui nous entoure, et pouvoir à nouveau prendre le temps d’élaborer un lien avec les autres, paraît urgent.

Sortir du repli : Retrouver un lien aux êtres, habiter l’espace-temps ensemble

La réduction voire la disparition des espaces publics et d’expression rend donc le dialogue entre soi et l’environnement de plus en plus difficile. Mais qu’en est-il des échanges et du lien à l’autre? Si les espaces sont importants, le positionnement des humains qui les habitent l’est encore plus. 

Dans les endroits où la densité de population est élevée, on peut observer un phénomène appelé par Gabriel Moser “la dilution de la responsabilité”. Plus il y a de monde dans une rue et plus le sentiment d’anonymat est ressenti et peut ainsi protéger de la présence de l’autre. Cela explique notamment les scènes de détresse dans un lieu public où très peu, voire aucune personne, n’intervient. Encore une fois le mouvement semble être celui d’une séparation plutôt que d’une tentative de compréhension et de mise en relation. Les individus au sein d’une ville ne se sentent plus reliés et l’individualisme se déploie toujours un peu plus. Chacun effectue ce qu’il a à faire et ne se préoccupe que trop peu des autres. 

Martin Parr est un photographe contemporain, né en 1952. Il est reconnu comme l’un des photographes documentaires les plus émérites et célèbres du monde. Ses œuvres, reconnaissables entre toutes, ont traité tous les sujets possibles, de la société de consommation mondiale au tourisme de masse, en passant par les modes de vie des personnes les plus aisées. La photo ci-dessus est tirée d’une série qu’il a faite sur Paris et Versailles.

|  PHOTOGRAPHIE DE MARTIN PARR, LE LOUVRE, 2012

Ce repli est accentué par la dématérialisation de l’espace, propulsé au sommet par la création d’un ensemble de technologies numériques toujours plus performantes. Ainsi tout paraît accessible depuis son ordinateur : les gens, les pays, les vêtements et la nourriture… Alors que tout semble atteignable depuis chez soi et dans un moindre effort, les échanges avec les autres s’amenuisent. Les écrans s’intercalent et se glissent partout, menant toujours plus à la séparation. Prenons l’exemple d’un café où aujourd’hui il n’est pas rare de voir des gens seuls avec leur ordinateur portable ou leur téléphone à une table. Ce lieu qui, auparavant, était celui de la convivialité se transforme peu à peu en espace où chacun est dans sa bulle. Les échanges se font plus rares ainsi que les éclats de rire. Il suffit de regarder certains groupes de jeunes adolescents qui sont les uns à côté des autres mais tous absorbés par leur téléphone portable. Cela attaque directement le lien à l’autre car les échanges d’idées, les confrontations n’ont plus lieu ; ou alors à distance et de manière anonyme sur des réseaux sociaux. Les liens se tissent et se détissent aussi vite que la technologie progresse et accélère notre rapport au temps. Ayant toujours l’impression qu’il est possible de choisir une alternative, une autre amie, une autre paire de chaussures ou encore une autre série, on ne s’engage plus dans le moyen terme. On passe rapidement d’une envie à une autre, et la frustration ne doit surtout pas être éprouvée. 

Le temps est également une donnée à prendre en compte. L’urgence et la vitesse dominent. Le moindre contretemps est devenu source de panique générale. Les notions de productivité, d’efficacité ont envahi toutes les sphères, du monde de l’entreprise à l’enfance. Les moments de
repos doivent être rentabilisés, comme si la contemplation, le souffle, le vide effrayaient notre société aujourd’hui. Les enfants, une fois de plus, n’échappent pas à ce phénomène et bien souvent il est possible d’entendre des parents dire qu’il faut s’occuper intelligemment. Alors le samedi et le mercredi deviennent des journées marathon où peuvent s’enchaîner des cours les uns après les autres. De la maîtrise de plusieurs langues au match de foot en passant par la pratique d’un instrument, l’enfant ne doit pas s’ennuyer et doit briller ! Mais ce dernier a-t-il eu son mot à dire dans cette course effrénée? A-t-il eu le choix et s’épanouit-il dans ces différentes activités? Quand le parent n’est pas garant d’une harmonie et d’un équilibre pour l’enfant, tout est découpé et fragmenté, et la notion de choix totalement diluée voire oubliée. C’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui et auquel chaque enfant est confronté. Le “toujours plus” mène finalement à une insatisfaction permanente, “zapper” dans l’espoir de trouver toujours mieux. 
Il semble alors urgent de guider nos enfants et de leur permettre de faire preuve de discernement face à cette société et d’éviter ces processus délétères.

Revenir à une certaine sobriété est nécessaire afin de les protéger du débordement, de l’écœurement. Retrouver le sens de la mesure semble indispensable. Les temps de repos, de vacuité doivent retrouver leur valeur. Rêver, imaginer, jouer, tout cela ne peut émerger que si ces temps existent encore. A nouveau, les adultes doivent tenter de sortir de cette logique entrepreneuriale qui touche même les enfants. Non, ce n’est pas la productivité qui doit devenir la valeur essentielle dans l’éducation et dans le développement du jeune être humain en devenir. 
Certes, les enfants doivent pouvoir à nouveau profiter d’espaces où les rencontres sont possibles, où ils peuvent échanger, construire avec les autres et même expérimenter le fait de ne pas toujours être d’accord. C’est bien le positionnement des adultes qui permettra de laisser place aux liens et de travailler cette notion. Chacun doit tenter d’agir à son niveau et c’est une manière d’être que nous devons transmettre et non une manière d’avoir. Dans un parc, dans une salle d’attente, c’est en présence les uns des autres que nous devons nous positionner. Attendre avec son enfant c’est une occasion de plus d’inventer une histoire, de l’écouter ou encore de lui lire une histoire. Ou tout simplement attendre l’un à côté de l’autre en regardant autour, en observant attentivement le monde extérieur. C’est là, dans cet invisible et indicible espace-temps que se tissent les fils de l’humanité. Alors ne nous coupons pas définitivement les uns des autres.
Certains endroits proposent des activités où chacun peut exprimer ce qu’il est, avoir une place et où le regard attentif des adultes suffit à poser un premier cadre. C’est exactement ce genre d’initiative qu’il faut pouvoir investir. Permettre à chacun d’entrer en relation, laisser croître son propre imaginaire et le mêler à celui des autres doit être à nouveau réfléchi. Et heureusement certaines associations tentent de recréer ce lien en organisant des fêtes de quartier, des ateliers ouverts à tous ou encore des débats et réunions où chacun peut s’exprimer. Mais ces initiatives restent encore trop à la marge et bien souvent peu soutenues.
Laissons place à l’expérimentation, au lien et au jeu si l’on désire que les enfants puissent cultiver le jardin de leur imaginaire. Grandir auprès du vivant, au sein d’un espace riche et multiple peut peut-être amener à développer un regard plus attentif, et à avoir des égards vis-à-vis de ce dernier. De cette séparation trop souvent observée entre l’humain et le monde qui l’entoure, passons à une tentative de compréhension et à une certaine proximité. Laissons les enfants côtoyer et observer un environnement en vie et pluriel, qui offre un potentiel à chacun pour tenter d’interagir et de forger peu à peu une façon d’être au monde. Il est donc temps de se sentir concerné et de mettre en œuvre une nouvelle façon d’être.


Pour l’humain en devenir, l’événement fondateur serait donc l’acceptation de la réalité. Par le jeu, l’imagination, le jeune humain en devenir tente de s’accommoder de cet environnement extérieur. Apparaît alors la notion d’espace potentiel. Pour Winnicott et pour d’autres, il est clair que cette aire s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’Homme. Mais il y a bien plusieurs conditions à l’émergence de cet espace : un temps qui permette d’ancrer le vécu et de le transformer en expérience, un espace non saturé, propice à l’imagination et enfin un étayage collectif qui permette d’avoir confiance pour s’ouvrir à de nouvelles expériences. 
C’est bien l’orientation de chacun, au sein d’une communauté éducative élargie, qui fera entrer l’enfant dans un échange fécond et qui lui donnera de la place. Afin de donner du sens à ce qui nous entoure et aux différentes situations, la créativité et le jeu sont deux dimensions à défendre.
À travers des espaces collectifs et une véritable ouverture des êtres à l’échange et à la sensibilité, il semble possible de se relier à nouveau. Que se tisse à nouveau la trame d’une histoire commune où le dialogue et la compréhension reprennent toute leur place. Ce tissage demande des efforts, mais il est grand temps d’en faire.

Références

Références
1 Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS.
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Articles Compréhension et incompréhension Découverte et incertitudes Ethique du genre humain

Affronter les futurs incertains

chèvre incertitudes
Chèvre des montagnes rocheuses | source inconnue

Incertitudes 

La perspective d’un futur incertain nous met face aux limites d’une existence assimilée à un rôle social. En restant figé sur un métier, ou sur des objectifs matériels, on découvre que lorsqu’ils cessent d’exister, ou qu’ils risquent de cesser d’exister,ce que l’on pensait être des racines solides est potentiellement très vite déraciné. 

Aujourd’hui, il faut bien se le dire, l’incertitude face au futur est telle que bien qu’en tentant de prendre en compte tous les éléments, toutes les variables, climatiques, économiques, sociales, politiques possibles et en considérant toutes les options pour notre orientation, on finit par se rendre compte que le futur est réellement incertain. Même en s’orientant pour vivre avec l’autonomie alimentaire, en pleine nature, dans un bunker, en communauté, rien ne nous garantit finalement une réelle stabilité, sécurité pour notre futur ou celui des prochaines générations.

Parmi les facteurs plus ou moins incertains à effets potentiellement dramatiques, les points listés ci-dessous sont ceux qui pourraient avoir le plus d’impact, si l’on se base entre autres sur les scénarios du GIEC1GIEC : Groupe International d’experts de l’Évolution du Climat, et notamment le RCP 8,52Le scénario 8,5 correspond à un scénario où aucun effort sur les émissions des gaz à effet de serre n’est réalisé et où la croissance de la consommation énergétique est la même aujourd’hui, jusqu’en 2050., ou encore le rapport Meadows sur les limites à la croissance. À aucun moment n’est affirmé ici que nous suivrons ces scénarios, ou encore que ces modélisations sont exactes car prédire l’avenir avec des modèles mathématiques a très certainement des limites. Mais tout de même, prendre en compte ces données peut nous éclairer sur ce qui pourrait possiblement advenir. Sans compter sur le fait que les cris d’alarme de nombreux scientifiques se multiplient, mais que les implications sous-jacentes qu’ils amènent sont très rarement discutées3« Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer » – 10/12/2020 –   lemonde.fr –  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/10/que-les-decideurs-politiques-ouvrent-le-debat-sur-l-effondrement-de-la-societe-pour-que-nous-puissions-commencer-a-nous-y-preparer_6062912_3232.html

L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » 20/02/2020 – lemonde.fr –https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html
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Cette liste est loin d’être exhaustive et pourrait aussi inclure bien d’autres incertitudes : économiques, sociales ou encore politiques… 

Hausse des températures4Le problème n’est pas tant la hausse des températures mais la vitesse à laquelle le changement se produit : l’augmentation précédente de température la plus rapide dans les 800 000 dernière années a été de +1°C, on se dirige dans le cas du RCP 8,5 vers un changement 10 fois plus rapide. :
+3°C à +5°C degrés de moyenne globale avant 2100 – GIEC, soit sur les continents +5°C à +7°C

Conséquences directes de la hausse des température :
– Incapacité des écosystèmes à s’adapter et à se déplacer assez vite. Les années de sécheresse en France deviendraient la nouvelle norme (inutile de décrire l’impact sur l’agriculture, chute des rendements). On constate déjà aujourd’hui dans de nombreuses régions/pays la disparition d’essences d’arbres et une augmentation de la fréquence des feux de forêt'5Fôrêts victimes de la sécheresse : “Le changement climatique est 10 fois plus rapide que la capacité d’adaptation des espèces” – 18/09/2020 – Marianne.net https://www.marianne.net/societe/forets-victimes-la-secheresse-le-changement-climatique-est-10-fois-plus-rapide-que-la, alors que les températures ont seulement augmenté d’1°C depuis 1850-1900 (l’augmentation des températures n’est pas uniforme).

– Diminution de la quantité d’eau potable provenant des glaciers qui jouent le rôle de château d’eau de la planète. Le volume des glaciers risque de diminuer entre 30 et 70% d’ici à 21006Les glaciers alpins ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur volume depuis 1980 et pourraient voir leur volume régresser à nouveau de 30 à 70% d’ici à 2050 !
Inquiétudes sur la ressource en eau en montagne – 22/03/19 – La Revue l’Eau, l’Industrie, les Nuisances – https://www.revue-ein.com/actualite/inquietudes-sur-la-ressource-en-eau-en-montagne.

Impacts du changement climatique : Montagne et Glaciers – 16/11/2020 – ecologie.gouv.fr 
https://www.ecologie.gouv.fr/impacts-du-changement-climatique-montagne-et-glaciers

La « transfiguration » des Alpes, une « vision apocalyptique » du changement climatique – 01/02/2021 – lemonde.fr
https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/01/dans-les-alpes-une-vision-apocalyptique-du-changement-climatique_6068319_3244.html
. Raréfaction de l’accès à l’eau potable en perspective.

– Migrations massives liées au changement climatique et à de larges zones devenant difficilement vivables (montée des eaux, températures). Concernant seulement la montée des eaux, 10% de la population mondiale, soit près de 680 millions de personnes vivant près des côtes seraient menacés d’ici 2100 (Scénario RCP 8,5).

– Dans les 50 prochaines années, si l’on suit le scénario RCP 8,5 du GIEC, il est projeté7Future de la niche climatique humaine / Future of the human climate niche – 26/05/2020 – PNAS – (article pour les anglophones) https://www.pnas.org/content/117/21/11350
qu’un tiers de la population mondiale se retrouverait dans des zones avec des températures moyennes annuelles supérieures à 29°C (aujourd’hui 0,8% de la surface terrestre, zones principalement concentrées dans la région du Sahara).

– Ce sont les régions les plus pauvres qui seraient affectées. La niche de température propice à la vie humaine et les zones fertiles risquent de se déplacer plus en 50 ans qu’en 6000 ans.

– Les humains peuvent survivre dans des zones avec des températures élevées, mais seulement si l’air est suffisamment sec. Les chaleurs humides peuvent rapidement dépasser les capacités de refroidissement du corps humain. A partir de 2070, en Chine, en Inde et au Moyen-Orient, toujours dans le scénario RCP 8,5 du GIEC, plus d’un demi-milliard de personnes seraient touchées par des vagues de chaleurs humides pour lesquelles n’importe quel mammifère, même en bonne santé, ne peut survivre plus de 6h d’affilée.8Étude : Le golfe Persique pourrait connaître des chaleurs mortelles / Study: Persian Gulf could experience deadly heat – 26/10/2015 –  news.mit.edu.com – https://news.mit.edu/2015/study-persian-gulf-deadly-heat-1026 

La plaine du nord de la Chine menacée par des vagues de chaleur mortelles dues au changement climatique et à l’irrigation / North China Plain threatened by deadly heatwaves due to climate change and irrigation – 31/07/18 – nature.comhttps://www.nature.com/articles/s41467-018-05252-y

Boucles de rétroaction positive9La rétroaction est l’action en retour d’un effet sur sa propre origine, on parle d’une boucle de rétroaction positive dans ce cas précis car l’augmentation des températures vient faire fondre les couches du permafrost, et libérer progressivement des gaz à effets de serre (méthane, CO2), qui participent à leurs tours à faire augmenter les températures. Cette rétroaction vient donc impacter « positivement » l’origine de l’augmentation des températures. : Fonte du pergélisol10Le pergélisol (permafrost en anglais) désigne les sols dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de 2 ans., permafrost en anglais (estimée entre 30% et 99% d’ici 2100 du fait de l’augmentation des températures) avec la « bombe11Des centaines de milliards de tonnes de carbone sous la forme de CO2 et de méthane. » de méthane et de CO2 qu’il contient, et l’impact supplémentaire sur l’augmentation des températures. D’après le modèle ESCIMO, nous avons déjà atteint la température à partir de laquelle le pergélisol fond lentement et libère du méthane, et même si nous stoppions toutes nos émissions dès demain, les températures atteindraient 2,3 degrés supplémentaires en 2070 et continueraient d’augmenter pendant des siècles12Un modèle du système terrestre montre une fonte auto-entretenue du permafrost même si toutes les émissions de GES d’origine humaine cessent en 2020) +/ An earth system model shows self-sustained thawing of permafrost even if all man-made GHG emissions stop in 2020 – nature.com –  article pour les anglophones :  https://www.nature.com/articles/s41598-020-75481-z. N’oublions pas les bactéries qu’il renferme et qui pourraient faire passer le Covid-19 pour un simple éternuement13Russie, un enfant meurt à cause de l’anthrax libéré par la fonte des sols gelés. 02/08/2016 – leparisien.fr –https://www.leparisien.fr/faits-divers/russie-un-enfant-meurt-a-cause-de-l-anthrax-liberee-par-la-fonte-des-sols-geles-02-08-2016-6011361.php.

Pic « tous pétroles14Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu en 2008 et son extraction est en baisse depuis cette année. Le pic tous pétrole aura lieu d’ici 2025. Pour ralentir ce pic, il faudrait multiplier la production du pétrole de schiste au moins par 3. Or le pétrole de schiste continue de perdre de l’argent aux États-Unis. Source : A.I.E. Agence internationale de l’énergie. » : il  serait imminent et l’approvisionnement en pétrole menace de décliner rapidement d’ici à 203015Étude du Think tank : Shift Project : Déclin de l’approvisionnement de L’UE en pétrole d’ici 2030. – https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf

L’europe risque de manquer de pétrole d’ici à 2030 – 23/06/2020 – lemonde.fr-
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/06/23/l-europe-risque-de-manquer-de-petrole-d-ici-a-2030_6043842_3234.html
. Et alors que la demande continue d’augmenter, elle risque de dépasser l’offre disponible avant même le déclin de l’approvisionnement. 

– De nombreux régimes se maintiennent en place grâce à la production pétrolière, on peut se demander comment ils réagiront une fois ces ressources épuisées (exemple : Russie), alors que bien des guerres ont éclaté pour son contrôle (Irak, Libye etc.)

– Le pétrole constitue 70% de la consommation énergétique du secteur agricole en France. 

Ces différents constats ont pu être croisés et regroupés afin de pouvoir les mettre en perspective, notamment pour alerter l’humanité quant à leurs conséquences. 

Parmis les cris d’alarmes des scientifiques, celui du rapport Meadows Les limites à la croissance dans un monde fini (1972, réactualisé en 2012, et prenant en compte les phénomènes précédents). dont nous suivons avec une effroyable précision les courbes16Evaluation des données du modèle World3 avec des données empiriques – Gaya Branderhor/Harvard https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/37364868/BRANDERHORST-DOCUMENT-2020.pdf?sequence=1
traduction française disponible ici
de son modèle “Business as usual” . Ce rapport indique qu’à partir de 2030, la population mondiale cesserait d’augmenter pour venir s’écrouler d’un demi-milliard par décennies jusqu’en 2100. La cause principale ? Les famines.

sol gelé
Photographie d’un pergélisol | source

Comment s’orienter ?

Faut-il s’affoler ?
Faut-il alors changer d’orientation, choisir un autre métier, une autre activité ? Se préparer aux éventualités ? Vite s’armer ? Aller militer ? Vivre en communauté ? Changer toutes ses habitudes ?

Est-ce que tout cela a du sens si tous nos efforts risquent finalement d’être insuffisants face à la quantité et variété d’épreuves possibles que risque de nous réserver le futur ? 

Mais alors faut-il à l’opposé continuer sur notre trajectoire, profiter pendant qu’on le peut et s’adapter lorsque les évènements ne nous laisseront clairement plus le choix ?

Ce qui nous est assez clairement demandé, c’est de commencer à intégrer ces possibilités et de faire des choix qui prennent en compte les incertitudes du futur, tout en acceptant que finalement rien ne garantisse que nos choix seuls suffisent à nous préparer.

C’est pourquoi il est impératif que nous continuions à vivre, à préserver le souffle de la curiosité, de l’art, de la vie poétique… 

Prendre une telle direction nécessite d’être orienté au-delà de la simple survie. Il ne s’agit pas simplement de préserver la planète car elle nous survivra de très loin, ni seulement de permettre à nos enfants de survivre, mais il s’agit de garder notre dignité et celle des futures générations.

La nécessité de se relier et de trouver des modèles

« L’être humain sans liens manque de totalité. Il ne peut atteindre la totalité que par l’âme, et l’âme ne peut exister sans son autre côté qui se trouve toujours dans un « vous ». La totalité est une combinaison de Je et de Tu et ceux-ci se révèlent être des parties d’une unité transcendante dont la nature ne peut être saisie que symboliquement (…) 
Carl G. Jung : Volume 16 des œuvres complètes.

Comment ? Par où commencer ? 

L’être humain et sa quête de sens ne peuvent advenir qu’à travers lui-même, seul, comme s’il était un système fermé, c’est-à-dire séparé du reste du monde et des êtres.

On observe aujourd’hui une surconsommation des méthodes pour s’améliorer, trouver le calme, la paix, le bonheur, penser positivement, changer ses émotions, etc. Mais le développement personnel, la recherche de la réalisation de soi, la prétendue quête de spiritualité sont souvent des manières de nourrir ses propres illusions. 
Plus on vise le développement personnel et plus il finit « étrangement » par nous échapper17 Il n’est pas impliqué  ici que toute pratique/recherche visant à travailler certains aspects de soi est néfaste ou inutile, bien au contraire, mais qu’elle n’est pas une fin en soi : sinon elle peut risquer d’aboutir à une rigidité ou inversement et plus souvent à la surconsommation superficielle de matériaux, livres, enseignants, stages en tous genre…
Le sens ne réside pas dans sa propre tête, ou ne nous apparaîtra pas dans nos rêves ou même à travers une vision si nous méditons suffisamment longtemps ou à la suite d’une pratique intense de yoga. 

De ce fait, nous ne pouvons espérer trouver le sens par nous-mêmes bien qu’il ne puisse naître qu’en nous-mêmes. Nous avons besoin d’être en relation directe avec les autres.
Victor Frankl appelle cette caractéristique constitutive “l’auto-transcendance de l’existence humaine”. Elle dénote le fait que l’être humain pointe toujours, et est dirigé vers quelque chose ou quelqu’un d’autre que lui-même, que ce soit un sens à accomplir ou un autre être humain. « Plus on “s’oublie soi-même” – en se donnant à une cause à servir ou à une autre personne à aimer – plus on est humain et plus on s’actualise ». S’actualiser ici, c’est actualiser le sens en soi, à travers les épreuves, les rencontres, nos actions quotidiennes, nos choix. Ce n’est pas une simple étape à passer, mais plutôt un cheminement qui amène une certaine confiance face à la vie et à nos choix.

encre lignes, tâches
Encre de Chine | Camille Cosson

La limite de nos capacités intellectuelles,  l’émergence d’un sens

« La moindre chose qui a un sens vaut plus dans la vie que la plus grande des choses qui n’en a pas »
Carl G. Jung 

Victor Frankl était un psychiatre ayant passé 3 ans prisonnier dans des camps de concentration nazis.

Selon lui, les plus aptes à survivre étaient les prisonniers qui avaient une tâche à accomplir après leur libération. Connaître le « pourquoi » de son existence permet de supporter presque tous les « comment ». 

Mais le « pourquoi » dépasse souvent nos capacités intellectuelles, il nous faut donc apprendre à supporter notre incapacité à saisir le sens inconditionnel de la vie en termes rationnels. 

Il faut pouvoir passer par un processus, un cheminement, dont une des étapes préliminaires peut être appréhendée par la notion japonaise du Misogi, avant de pouvoir saisir le « pourquoi »  et qu’un sens émerge.

Ce terme japonais, tel qu’il est vu par le Res0, donne certaines clés pour faire face à cette épreuve : le Misogi, ici est en lien avec l’acceptation de ses propres impuissances, contradictions, par le travail de l’ascèse, qui permet de lâcher le superflu et de transformer la souffrance afin de la rendre constructive. 

A travers les situations de vie, notamment celles qui refusent de rentrer dans les schémas habituels ou préétablis, si notre rationalité finit par s’avouer vaincue, quelque chose d’autre peut émerger. En se confrontant à de telles situations et en se soumettant à la « tension » des choix impossibles qu’elles sous-tendent, par un lâcher-prise et une écoute, la vie finit par nous parler. Ce processus se prolonge à toutes les étapes de la vie, selon les épreuves rencontrées et les âges parcourus. 

Ici, il n’est surtout pas sous-entendu qu’il ne faut pas savoir trancher et prendre les décisions. Mais trancher en saisissant ses propres limites et l’impuissance de nos préconceptions, de notre mental. 

Il s’agit de le faire suffisamment pour pouvoir s’orienter autrement. Bien sûr, on se trompera, et c’est nécessaire, mais au fur et à mesure un dialogue pourra s’instaurer, car nous ne serons plus hypnotisés par notre propre pensée et pourrons ainsi intégrer des variables extérieures à notre propre construction mentale et plus difficiles à mettre dans nos cases préconçues.

Parfois, le sens de nos actes ne nous apparaîtra peut-être que bien plus tard, mais au fur et à mesure que ce dialogue émerge en conscience, il devient possible d’écouter la vie, de pouvoir finalement dialoguer un peu plus avec elle.

Confiance, solidarité et valeurs partagées

« C’est facile d’être un idéaliste naïf, c’est facile d’être un cynique réaliste. C’est une chose bien autre que de n’avoir aucune illusion mais de continuer à porter la flamme intérieure. »
Marie-Louise von Franz


Centrer sa vie sur la survie est sans doute l’erreur de la « philosophie survivaliste » qui n’intègre pas suffisamment la globalité de l’existence.

Si l’on base sa vie sur l’anticipation « du pire », on ne fera que vivre dans cette anticipation. 
C’est pourquoi il vaut mieux rappeler à soi un futur où malgré des épreuves, on fera du mieux que l’on peut pour les affronter de la manière la plus juste possible. Peu importe la forme que ce futur prendra, c’est la confiance en notre capacité à nous adapter, à toujours nous relever et à nous entraider autour d’un idéal et de valeurs communes qui permettra de dépasser la peur, les surréactions ou l’abattement. 

À propos de l’importance de valeurs partagées dans les différences

Une vision commune, un objectif commun peut rassembler, mais si après son accomplissement il ne reste que peu de liens réels et profonds entre ses acteurs, de liens autour d’une façon similaire d’envisager la vie, d’une cohérence autour des prises de décisions, autour d’intérêts et de valeurs partagées mais surtout d’un accord commun sur ce qui doit être au centre, alors l’ensemble s’effondre.

Ici n’est pas impliqué que chacun doit être dans un moule exact et qu’aucun conflit ne peut exister. Or on peut constater que c’est une erreur importante que font certains éco-lieux autour de la « transition ». Des personnes de tous les horizons se rassemblent pour « vivre ensemble », « être finalement heureuses », « construire ensemble » etc. Les décisions sont prises de manière collective, les avis de tous sont pris en compte, car on cherche à s’accepter dans ses différences, on utilise même la communication non violente pour ne pas heurter les sensibilités de chacun. Mais dans ce climat apparemment parfait règne un grand flou et de vives tensions. Il y est difficile de prendre les décisions importantes. Il n’y a pas de centre suffisamment fédérateur et solide. D’autant plus si ce centre est basé sur l’avoir et le matériel, plutôt que sur l’être et le savoir être ensemble.  
Le centre constitue le cœur et la fondation de ce qui portera les choix et les actions. 

Dessin pour le storyboard du film Dreams, 1990 | Akira Kurosawa,

Les données énumérées au début de cet article traduisent une tentative de trouver des informations qui puissent aider à saisir une partie des enjeux de la situation actuelle, pour essayer de comprendre dans quelles directions le monde se dirige et pouvoir s’orienter en conséquence.

Il n’est pas aisé de trouver des repères auxquels se fier. Mais peu importe à quel âge, que ce soit une fois des études bien entamées ou dans la sécurité d’un « bullshit job18Bullshit jobs est une expression américaine signifiant : « emplois à la con » désignant des emplois inutiles, absurdes, superficiels et vides de sens. Le terme a été popularisé par l’anthropologue américain David Graeber.
David Graeber : « Les “bullshit jobs”  se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies » – lemonde.fr https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/11/david-graeber-les-bullshit-jobs-se-sont-multiplies-de-facon-exponentielle-ces-dernieres-decennies_5353406_3234.html
», la prise de conscience que de grands bouleversements risquent de venir bousculer l’avenir confronte notre rôle social à la nécessité de faire des choix responsables dans un monde encore le nez dans le guidon, et par là même, à trouver des moteurs d’actions pour ces choix.

Peu importe ce qui se profile, les futurs incertains peuvent constituer une opportunité, nous aider à nous recentrer sur ce qui est essentiel, et à nous y réenraciner. Ce faisant nous pourrions en ressortir plus fort, et ainsi faire face avec plus de ressources aux éventuels aléas à venir, quels qu’ils soient ….

Références

Références
1 GIEC : Groupe International d’experts de l’Évolution du Climat
2 Le scénario 8,5 correspond à un scénario où aucun effort sur les émissions des gaz à effet de serre n’est réalisé et où la croissance de la consommation énergétique est la même aujourd’hui, jusqu’en 2050.
3 « Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer » – 10/12/2020 –   lemonde.fr –  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/10/que-les-decideurs-politiques-ouvrent-le-debat-sur-l-effondrement-de-la-societe-pour-que-nous-puissions-commencer-a-nous-y-preparer_6062912_3232.html

L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » 20/02/2020 – lemonde.fr –https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html
4 Le problème n’est pas tant la hausse des températures mais la vitesse à laquelle le changement se produit : l’augmentation précédente de température la plus rapide dans les 800 000 dernière années a été de +1°C, on se dirige dans le cas du RCP 8,5 vers un changement 10 fois plus rapide.
5 Fôrêts victimes de la sécheresse : “Le changement climatique est 10 fois plus rapide que la capacité d’adaptation des espèces” – 18/09/2020 – Marianne.net https://www.marianne.net/societe/forets-victimes-la-secheresse-le-changement-climatique-est-10-fois-plus-rapide-que-la
6 Les glaciers alpins ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur volume depuis 1980 et pourraient voir leur volume régresser à nouveau de 30 à 70% d’ici à 2050 !
Inquiétudes sur la ressource en eau en montagne – 22/03/19 – La Revue l’Eau, l’Industrie, les Nuisances – https://www.revue-ein.com/actualite/inquietudes-sur-la-ressource-en-eau-en-montagne.

Impacts du changement climatique : Montagne et Glaciers – 16/11/2020 – ecologie.gouv.fr 
https://www.ecologie.gouv.fr/impacts-du-changement-climatique-montagne-et-glaciers

La « transfiguration » des Alpes, une « vision apocalyptique » du changement climatique – 01/02/2021 – lemonde.fr
https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/01/dans-les-alpes-une-vision-apocalyptique-du-changement-climatique_6068319_3244.html
7 Future de la niche climatique humaine / Future of the human climate niche – 26/05/2020 – PNAS – (article pour les anglophones) https://www.pnas.org/content/117/21/11350
8 Étude : Le golfe Persique pourrait connaître des chaleurs mortelles / Study: Persian Gulf could experience deadly heat – 26/10/2015 –  news.mit.edu.com – https://news.mit.edu/2015/study-persian-gulf-deadly-heat-1026 

La plaine du nord de la Chine menacée par des vagues de chaleur mortelles dues au changement climatique et à l’irrigation / North China Plain threatened by deadly heatwaves due to climate change and irrigation – 31/07/18 – nature.comhttps://www.nature.com/articles/s41467-018-05252-y
9 La rétroaction est l’action en retour d’un effet sur sa propre origine, on parle d’une boucle de rétroaction positive dans ce cas précis car l’augmentation des températures vient faire fondre les couches du permafrost, et libérer progressivement des gaz à effets de serre (méthane, CO2), qui participent à leurs tours à faire augmenter les températures. Cette rétroaction vient donc impacter « positivement » l’origine de l’augmentation des températures.
10 Le pergélisol (permafrost en anglais) désigne les sols dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de 2 ans.
11 Des centaines de milliards de tonnes de carbone sous la forme de CO2 et de méthane.
12 Un modèle du système terrestre montre une fonte auto-entretenue du permafrost même si toutes les émissions de GES d’origine humaine cessent en 2020) +/ An earth system model shows self-sustained thawing of permafrost even if all man-made GHG emissions stop in 2020 – nature.com –  article pour les anglophones :  https://www.nature.com/articles/s41598-020-75481-z
13 Russie, un enfant meurt à cause de l’anthrax libéré par la fonte des sols gelés. 02/08/2016 – leparisien.fr –https://www.leparisien.fr/faits-divers/russie-un-enfant-meurt-a-cause-de-l-anthrax-liberee-par-la-fonte-des-sols-geles-02-08-2016-6011361.php
14 Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu en 2008 et son extraction est en baisse depuis cette année. Le pic tous pétrole aura lieu d’ici 2025. Pour ralentir ce pic, il faudrait multiplier la production du pétrole de schiste au moins par 3. Or le pétrole de schiste continue de perdre de l’argent aux États-Unis. Source : A.I.E. Agence internationale de l’énergie.
15 Étude du Think tank : Shift Project : Déclin de l’approvisionnement de L’UE en pétrole d’ici 2030. – https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf

L’europe risque de manquer de pétrole d’ici à 2030 – 23/06/2020 – lemonde.fr-
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/06/23/l-europe-risque-de-manquer-de-petrole-d-ici-a-2030_6043842_3234.html
16 Evaluation des données du modèle World3 avec des données empiriques – Gaya Branderhor/Harvard https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/37364868/BRANDERHORST-DOCUMENT-2020.pdf?sequence=1
traduction française disponible ici
17  Il n’est pas impliqué  ici que toute pratique/recherche visant à travailler certains aspects de soi est néfaste ou inutile, bien au contraire, mais qu’elle n’est pas une fin en soi : sinon elle peut risquer d’aboutir à une rigidité ou inversement et plus souvent à la surconsommation superficielle de matériaux, livres, enseignants, stages en tous genre…
18 Bullshit jobs est une expression américaine signifiant : « emplois à la con » désignant des emplois inutiles, absurdes, superficiels et vides de sens. Le terme a été popularisé par l’anthropologue américain David Graeber.
David Graeber : « Les “bullshit jobs”  se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies » – lemonde.fr https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/11/david-graeber-les-bullshit-jobs-se-sont-multiplies-de-facon-exponentielle-ces-dernieres-decennies_5353406_3234.html
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Articles Ethique du genre humain

Cycle du guerrier – partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 

Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 5 : Le guerrier des peuples premiers

La notion de peuples premiers est à entendre avec le plus grand respect, sans la connotation péjorative ou hiérarchique qui peut parfois exister avec les peuples primitifs. Les peuples premiers sont ceux qui ont su garder le lien avec les temps premiers, le temps des origines. Tous seraient alors dépositaires de ce qu’on peut appeler la Tradition, au singulier, à considérer dans son sens étymologique, « tradere », transmettre : ce qui par la mémoire des humains a été transmis de génération en génération. Dans ce sens on peut aussi les appeler « les peuples racines » ou encore « les peuples reliés ». Un des aspects essentiels qui les caractérisent est l’importance qu’ils donnent à la dimension magique. On entend par magique une approche attribuant aux objets, aux comportements, aux situations une capacité opératoire et invisible aux sens communs. C’est cet aspect qui certainement fait qu’encore aujourd’hui ils sont si peu pris en considération. Il y a aussi la symbiose naturelle avec le milieu qu’ils occupent. Ce sont des humains reliés ne générant pas de déséquilibre entre ce qu’ils prennent et ce qu’ils donnent.

Musée du quai Branly, collection Océanie : tambours à fente

source photo : detourdesmondes

Les peuples premiers dont nous parlons ici sont ceux qui répondent de cette transmission organique et réactualisée, et non pas sous forme automatique. L’automatisme au contact de la modernité a ce danger de faire sombrer rapidement une civilisation dans le pire de ce qui est vanté et proposé. L’Histoire a de nombreux exemples de telles déliquescences. Le peuple premier résiste au monde-machine car il a conscience de sa propre valeur et des dangers potentiels de ce qui vient d’ailleurs, lorsque l’extérieur n’est pas mis en dialogue avec leur propre façon d’être au monde. S’il ne rejette pas le monde moderne quand ce dernier n’est pas trop invasif, le peuple premier cultive sa différence qu’il partage bien volontiers quand le respect et l’écoute sont réciproques.

Cette résistance est la preuve de l’existence du statut de guerrier en son sein.

Les peuples premiers, par leurs rapports au monde et au cosmos, sont en parfaite harmonie avec la nature, dont l’humain est toujours partie intégrante et non séparé du fonctionnement de ce cosmos. De ce fait se prolonge une sorte d’immuabilité dans le fonctionnement de leurs sociétés. Le parcours du guerrier des peuples premiers est marqué par cette immuabilité, même si lui aussi (comme les autres guerriers déjà présentés) passe par trois étapes : la préparation, la mise à l’épreuve et le grand sacrifice plutôt que le retour. Par rapport aux autres textes du cycle du guerrier et parce que les peuples premiers sont nos contemporains, on qualifie la 3ème étape ainsi car le retour dans les conditions d’origine est plus qu’incertain. Cela demande donc à chaque guerrier concerné de s’impliquer prioritairement pour le bien du monde dans son ensemble sachant que ce qu’il aime (sa civilisation, ses proches) très certainement ne pourront pas perdurer. 

Indiens sur le fleuve Amazonie

Source Photo: Festival International des Peuples Autochtones Unis, FIPAU
La préparation :

Les peuples premiers vivent en communauté. Les enfants sont très souvent les enfants de toute la communauté. De ce fait, ils sont connus et reconnus dès le plus jeune âge. Parfois dès la naissance mais toujours avant sept ans, un rite va consacrer l’enfant par son nom et des attributs spécifiques. La magie, quand elle est opérative, a cette faculté d’éclairer ce qui est en devenir. Chaque être est alors marqué d’une ou plusieurs énergies spécifiques en conjonction ou opposition, qu’il aura à actualiser harmonieusement pour le bien de la communauté. Dans cette approche, il n’y a pas de « bonne ou mauvaise pioche », mais un potentiel à révéler et orienter pour que l’individu s’épanouisse. La petite enfance est le temps de l’innocence et de la spontanéité, toujours accompagnée d’un gardien tutélaire bienveillant ou ange gardien. Les adultes au contact du petit enfant seront attentifs à mémoriser les particularités le concernant qui ne manqueront pas d’arriver, signes précurseurs du futur adulte.

Vers les sept ans, un deuxième rite va s’accomplir. C’est l’âge des dents de lait qui tombent, l’âge de la prise de conscience de soi-même, des premières responsabilités et choix moraux. Le gardien tutélaire peut quitter l’enfant qui est mis à l’épreuve d’une plus grande autonomie. Si dès les premières années, la communauté des peuples premiers a déjà une idée de ce que peut devenir l’enfant, c’est lors de cette nouvelle période de 7 à 14 ans, que vont se confirmer ses aptitudes et caractéristiques. Dans la communauté, toutes les activités des adultes sont ouvertes et participatives sauf pour certains aspects qui relèvent des esprits et de la sagesse, où le nombre de participants est restreint non pas pour être caché mais compte tenu de la complexité et des aptitudes qui y sont parfois nécessaires. Dans cette période, le jeune enfant va acquérir par osmose des savoir-faire et savoir-être qui l’intègrent toujours plus à son milieu. Quand arrive la puberté, plusieurs rites de passages vont amener l’individu au stade d’adulte avec les questions de respect et de responsabilité, de sauvegarde de la lignée, ainsi que de transfert des pouvoirs d’un groupe d’âge au suivant, en validant des savoirs autochtones. Pour les guerriers l’accent est mis sur des épreuves de courage et d’endurance, de gestion des conflits et une transmission magique des traditions et des compétences de vie essentielles. Selon ce qui a émergé en chacun, le jeune adulte se rapproche alors d’un « mentor » qui lui correspond. C’est la fin de la phase préparatoire.

Kenya, ( rite de passage chez les Maasaï )

De jeunes filles Maasaï dansent pendant un rite de passage à Esiteti, sud du Kenya photo par : Samuel Siriria
La mise à l’épreuve :

Si pour la plupart des individus les épreuves s’arrêtent avec leur intégration en tant qu’adulte, elles continuent pour les guerriers. Ces derniers, parfois aidés par les anciens, vont apprendre à faire des choix pour le collectif. Leur plus grande épreuve à ce stade est de trouver des solutions pour non seulement préserver mais rendre attractif le mode de vie du peuple premier pour les jeunes autochtones, dans un contexte très souvent perturbé et instable en raison d’un ou plusieurs facteurs (dérèglement climatique, intrusions violentes pour l’accaparement de terres ou de richesses naturelles, intrusion du mode de vie occidental, tourisme à sensation, maladies exotiques, etc…). Ici se situe la faiblesse de la plupart des peuples premiers car, comme souligné précédemment, leur fonctionnement est immuable, donc basé sur une certaine stabilité et donc des difficultés à s’adapter à l’hétérogène.

Quand le guerrier d’un peuple premier, par son rayonnement, contribue à maintenir la cohésion de sa communauté, il a à passer une nouvelle épreuve d’introspection née avec la fin du 20° siècle. Aidé par la magie et avec les conseils des sages et des ancêtres (ces derniers n’ayant pas eu l’expérience de cette nouvelle épreuve), il doit prendre conscience de la place de son peuple dans le monde comme rôle d’intermédiaire pour traduire les messages de la Terre et de toutes les forces visibles et invisibles de la nature.

Si le guerrier des peuples premiers arrive à cette conscience de porte-parole de signaux faibles (faibles du point de vue des humains au mode de vie dominant), il peut alors prendre son bâton de pèlerin et parcourir le monde, afin de contribuer au bien de sa communauté, mais aussi et surtout au bien du monde dans son ensemble. L’épreuve est alors d’ajouter à leur communication invisible pour l’équilibre du monde, une communication physique et compréhensible par le reste des humains. Il passe l’épreuve de la grande contradiction en allant secourir ceux qui souvent sont à l’origine de l’affaiblissement, du déclin ou de la mort de son peuple.

Témoignages d’indiens Kogis en France

De gauche à droite : José Pinto, Arregoces Coronado, l’interprète, José Gabriel, Eric Julien. 
Photo : Mélanie Volland, Aparté.com
Le grand sacrifice :

Le guerrier des peuples premiers tente d’incarner un rôle de passerelle. Il est confronté à la difficulté de traduire intelligiblement le message des signaux faibles qu’il représente et être entendu à la bonne échelle. Il est le petit colibri qui amène sa goutte d’eau face à l’incendie d’une forêt et il est confronté à la faiblesse intérieure de ceux qui ont la force extérieure, rarement disposés à l’écouter et le prendre en compte. Il passe l’épreuve d’Atlas et du poids du monde. Il vit périodiquement loin des siens dans un environnement aux antipodes de ses aspirations. Comme dans l’histoire d’Ulysse, il doit faire le deuil du passé et de l’avenir en acceptant qu’il ne sauvera peut-être ni son monde, ni le monde.

Il connaît ou peut connaître le scénario du futur en bien ou en mal pour ses proches comme pour le monde, et au-delà du résultat il persévère dans son rôle de lanceur d’alerte. Cette fois-ci, il est à l’épreuve de reconnaître ses pairs, et de se relier à eux pour créer un réseau plus puissant et efficace qu’en restant isolé. A l’échelle de tous les peuples premiers et de leurs représentants, on peut dire que cette épreuve est en cours dans cette première moitié du 21° siècle. L’épreuve suivante, à prendre comme une hypothèse, serait celle du grand sacrifice. En sacrifiant son mode de vie, le guerrier des peuples premiers pourrait inciter en retour ceux au mode de vie occidental à faire de même. Ce pari représenterait pour l’ensemble des peuples humains un grand saut dans l’inconnu, qui aurait comme conséquence non pas la perte de leurs racines, mais la création de nouveaux entrelacs de racines entre tous.

Il est difficile de fermer les yeux sur la réalité du déclin et de l’hécatombe des peuples premiers aujourd’hui, et sur leur difficulté à résister aux pressions extérieures qui rongent leurs espaces et modes de vie, et ce depuis des siècles. Seulement, avec la fin du 20° siècle, ce que l’on nomme la 6° extinction touche aussi de plein fouet tous les peuples premiers, sans exception. Combien de guerriers des peuples premiers vont réussir à passer les épreuves énoncées avant d’être laminés par le rouleau compresseur du monde-machine ? Pourraient-ils être aidés par des guerriers issus de ce monde-machine, si tant est qu’ils existent ?

Brésil, 2017, 1ère réunion de représentants de peuples autochtones de tous les continents

Sonia Guajajara (coordinatrice de l’APIB – Articulação dos Povos Indígenas do Brasil),
le Cacique Raoni Metuktire, Marishöri Najashi Ashaninka (ambassadrice de l’Alliance),
et Gert-Peter Bruch (président de Planète Amazone) annonçant la tenue de la Grande
Assemblée de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature au Campement Terre Libre, en avril 2017 à Brasília.
Photo : © Planète Amazone / Constance Gard

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Compréhension et incompréhension Découverte et incertitudes Non classé

Le souffle de la curiosité

La curiosité souffre d’une utilisation accrue du terme pour désigner des désirs indiscrets, importuns, voire malsains. Mais tentons plutôt de voir en la curiosité un moteur de découverte, d’apprentissage. Il ne s’agit pas d’une curiosité vicieuse, mais bien de celle que Thomas d’Aquin appelle studiosité et considère comme une vertu. La curiosité scientifique ou intellectuelle n’a-t-elle pas permis jusqu’alors de connaître le monde dans lequel nous évoluons ? N’est-elle pas la source-même de la recherche ? Cette curiosité-là ne nous perdra pas, et tâchons de ne pas la perdre : elle nous est si précieuse.

tableau copernic
Au XIe siècle, Nicolas Copernic formule sa théorie héliocentrique de la cosmologie sous le nom de Révolutions de sphères célestes, inspirant notamment Galilée et Kepler.

L’ASTRONOME COPERCNIC, ou CONVERSATION AVEC DIEU
OEUVRE DU PEINTRE POLONAIS JAN MATEJKO (1872)

Puisqu’on s’intéresse ici à la curiosité scientifique, il semble important de se pencher en premier lieu sur les aspects scientifiques et neurologiques de la curiosité. Pour le psychanalyste et médecin Loewenstein, la curiosité est le décalage entre ce que l’on connaît et ce que l’on aimerait connaître. Dans cet espace entre le connu et l’inconnu naît le désir de combler ce décalage, le désir de l’apprentissage. Mais la curiosité ne donne pas simplement une raison à l’apprentissage : elle le renforce par divers mécanismes. 

Premièrement, pour répondre au désir créé par la curiosité, on se doit d’être engagé activement, car “un organisme passif n’apprend pas”1Conclusion de l’expérience de Held & Hein (1963). Deux groupes de chatons sont élevés dans le noir. Quelques heures par jour, les chatons sont transférés dans un environnement éclairé. Les chatons du premier groupe peuvent bouger librement, tandis que les chatons du deuxième groupe sont tractés par ceux du premier. Les chatons ont donc la même expérience visuelle, mais ceux du premier groupe sont actifs tandis que ceux du deuxième sont passifs. A la fin de l’expérience, les chatons actifs du premier groupe sont totalement en mesure de bouger dans un environnement éclairé, tandis que ceux passifs du deuxième groupe se cognent aux murs et aux obstacles, comme s’ils étaient aveugles.. La curiosité agit comme un moteur, un souffle qui nous pousse vers ce qui est inconnu ou nouveau, et en cela elle renforce notre apprentissage.

Deuxièmement, la curiosité sollicite notre imagination : on ne sait pas, mais on hypothétise, on suppose, on prédit. Lorsqu’on apprend, on compare notre prédiction au résultat. D’un point de vue neurologique, une différence entre la prédiction et le résultat, c’est-à-dire une nouveauté surprenante, active une zone du cerveau très riche en neurones dopaminergiques. Ces neurones font partie de ce que l’on appelle communément le circuit de la récompense, qui joue un rôle essentiel dans l’apprentissage donc, mais aussi dans la motivation et la dépendance. L’activation de ces neurones renforce l’apprentissage et la mémorisation de ce qui vient d’être appris. Ce circuit de la récompense est donc fortement activé lorsqu’on apprend quelque chose de surprenant, qui va à l’encontre de notre prédiction. C’est ce que l’on appelle la novelty reward (“récompense de la nouveauté”). Notre intérêt se porte vers l’inconnu et se fixe sur l’inattendu, sur les “curiosités”, au sens des choses que l’on ne connaît pas.

On comprend ainsi pourquoi un voyageur ou un explorateur, engagé activement dans ses découvertes, ressent une telle excitation lorsqu’il se retrouve dans le milieu qu’il s’était représenté mentalement. Plongé dans cet environnement nouveau, il collectionne avec satisfaction toutes ses trouvailles (coquillages, insectes, artefacts…), en imaginant quelle disposition les mettrait le mieux en valeur dans son cabinet de curiosités.

Par ces mécanismes, la curiosité fait naître et renforce l’apprentissage. Alors l’erreur devient une découverte plutôt qu’un échec, et nous engage toujours plus dans cette voie de curiosité. On comprend l’importance, dans l’éducation notamment, de la curiosité et de sa préservation. 

Halle dessine la nature
Le botaniste et biologiste Francis Hallé (ci-dessus), dit : “Si l’on n’a pas de curiosité, on ne peut être ni botaniste ni scientifique. Il faut vraiment de la curiosité pour se mettre dans ces métiers-là. [Le moteur de la curiosité], c’est des impressions d’enfance. Quand on est petit, on ne comprend pas, et petit à petit on arrive à comprendre. Et là, ça devient de plus en plus intéressant. La curiosité a tendance à s’accroître.”2Dans La Méthode Scientifique, 25 décembre 2019, en réaction à une archive du naturaliste Théodore Monod expliquant “Ce qui me caractérise, c’est la curiosité, la curiosité inlassable. C’est une maladie épouvantable !”

Au fur et à mesure que nos connaissances s’accumulent et se consolident, on risque de se reposer entièrement sur ce que l’on croit déjà savoir. Notre point de vue se dirige vers l’arrière, et non de façon équilibrée entre le passé et l’avenir. Ainsi, beaucoup d’adultes refusent de considérer le point de vue des enfants comme pertinents, car l’adulte a plus de connaissances, mais bien souvent moins de curiosité.

Cette attitude auto-satisfaite conduit l’homme à considérer ce qu’il connaît par proximité comme universel. En sciences par exemple, le modèle anthropomorphique a été appliqué à tort pour étudier le comportement d’animaux, de végétaux, de minéraux. Lorsque ce modèle humain semblait trop grossièrement inadapté au sujet étudié, le sujet perdait de son intérêt. C’est ainsi qu’on a fait face, pendant longtemps, à un désintérêt général des mondes végétaux et minéraux, notamment car la définition d’intelligence est bien trop souvent pensée comme applicable à l’homme uniquement, ou au mieux au monde animal. S’il ne s’agit pas de plantes rares, mercantiles, ou de cristaux précieux, alors à quoi bon étudier les plantes et les minéraux ? 

Il en a été de même en anthropologie, où l’on a considéré certains peuples comme sauvages et sous-développés, donc comme n’ayant rien à nous apprendre. Tant que l’homme refuse d’être curieux, joueur, imaginatif, tant qu’il n’étudie que par intérêt, en répondant à ses propres attentes, alors il ne peut changer de paradigme, et au fond il n’apprend rien. La curiosité est profondément liée à l’humilité, et l’on oublie souvent les vertus de cette dernière.

Tandis que les humains les moins curieux se targuent de tout connaître, ou du moins de connaître ce qui importe, d’innombrables scientifiques, chercheurs, penseurs, explorateurs, en somme les incarnations de la curiosité intellectuelle, s’exclament “Je ne sais rien !” A une époque où l’on connaît de plus en plus de choses, chaque découverte apporte simultanément plus d’inconnues encore. 

mars curiosité
Photographie du cratère Holden sur Mars, prise par le rover (astromobile) Curiosity
Au travers de cette photographie transparaît l’histoire géologique complexe de la planète rouge.


SOURCE : NASA/JPL-Caltech/University of Arizona (The Red Planet’s Holden Crater)

Pendant longtemps, l’explication scientifique pouvait reposer sur un mode simple : l’analogie. Expliquer, c’est établir un lien entre quelque chose de connu et quelque chose d’inconnu. Alors l’inconnu en lien avec le connu devient, lui aussi, connu. C’est une démarche expérimentale, comme celle d’un enfant. D’une part, l’amélioration des outils scientifiques en parallèle de la correction des théories ouvre et diversifie notre champ de vision. On peut sonder des inconnues. 

On peut résoudre quelque chose d’inconnu pour mener à une autre inconnue. On découvre des domaines infinitésimaux (la physique quantique, les neurosciences…) grâce aux nouvelles techniques d’observation. En cela, l’explication est devenu un lien entre plusieurs inconnues. On a beau connaître plus de choses, les explications font intervenir toujours plus de mystère. Une bénédiction pour l’éternel curieux.

D’autre part, la curiosité scientifique a engendré d’innombrables richesses à l’époque industrielle, connaissant un essor dont les applications furent très directes. Les travaux de thermodynamique des XVIIIè et XIXè siècles par exemple offrirent des théories à la base des moteurs et des machines thermiques. Bien peu de révolutions aussi “terre à terre” voient le jour en notre ère, où les techniques fondamentales sont généralement conservées et simplement améliorées, comme c’est le cas pour la synthèse de produits chimiques. Les révolutions contemporaines, celles qui activent le circuit de la récompense des scientifiques curieux, sont souvent d’ordre bien plus métaphysique. On révolutionne encore de grands concepts qui nous fascinent depuis toujours : le temps, la matière, le vide… L’intérêt accru pour les neurosciences, l’astrophysique, la physique quantique, la biologie des profondeurs marines et des cimes forestières, n’est pas anodine. On se tourne vers ces “curiosités” qui nous résistent encore, qui nous rendent humbles. C’est que dans les mystères des limites de l’univers, des paradoxes physiques, de nos circuits internes, on ne plonge plus simplement par curiosité scientifique, mais par une curiosité bien plus sentimentale, comme on voudrait regarder par le trou d’une serrure, et une curiosité spirituelle, comme la recherche d’une cosmogonie. 

Lorsque les curiosités scientifique, sentimentale et spirituelle se mêlent, les explications que l’on recherche sont soudainement plus profondes. Elles touchent à notre nature humaine, à notre place dans le monde, à nos origines. Le scientifique curieux d’aujourd’hui découvre de nouvelles espèces, de nouvelles particules, mais aussi de nouveaux paradoxes, de nouvelles incompréhensions. Et il se demande, tout curieux qu’il est, quel est le sens de tout cela, quelle est la synthèse à tirer ? Face à ses échecs, ses erreurs, mais aussi face à ses découvertes, il retrouve toute son humilité de petit homme.

socrate connaissance curiosité
Socrate enseigne aux jeunes la connaissance de soi, Pier Francesco Mola (vers 1660)
Dans L’Apologie de Socrate de Platon, Socrate souhaite vérifier l’oracle d’Apollon affirmant que nul homme n’est plus sage que Socrate, en allant rencontrer ceux qui se prétendent les plus sages.
“Quand je l’eus quitté, je raisonnai ainsi en moi-même : je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux ; mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu’il ne sache rien ; et que moi, si je me sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu’en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir ce que je ne sais point.”

Références

Références
1 Conclusion de l’expérience de Held & Hein (1963). Deux groupes de chatons sont élevés dans le noir. Quelques heures par jour, les chatons sont transférés dans un environnement éclairé. Les chatons du premier groupe peuvent bouger librement, tandis que les chatons du deuxième groupe sont tractés par ceux du premier. Les chatons ont donc la même expérience visuelle, mais ceux du premier groupe sont actifs tandis que ceux du deuxième sont passifs. A la fin de l’expérience, les chatons actifs du premier groupe sont totalement en mesure de bouger dans un environnement éclairé, tandis que ceux passifs du deuxième groupe se cognent aux murs et aux obstacles, comme s’ils étaient aveugles.
2 Dans La Méthode Scientifique, 25 décembre 2019, en réaction à une archive du naturaliste Théodore Monod expliquant “Ce qui me caractérise, c’est la curiosité, la curiosité inlassable. C’est une maladie épouvantable !”
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Éducation L'humain et son éducation

Le principe du Ma dans l’éducation

 “Le secret d’un bon enseignement est de considérer l’intelligence de l’enfant comme un champ fertile dans lequel les graines peuvent être semées, afin de croître sous la chaleur d’une imagination enflammée. Notre objectif n’est donc pas simplement de faire comprendre à l’enfant, et encore moins de le forcer à mémoriser, mais de toucher son imagination au point de l’enthousiasmer au plus profond de lui. “

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

maria montessori éducation
Maria Montessori en visite à la Gatehouse School, Londres, 1951. Popperfoto.

Entrouvrons la porte de l’éducation et observons de plus près l’itinéraire d’une femme italienne, à la fois engagée et avant-gardiste, Maria Montessori (1870-1952). Elle pourrait bien être à nouveau une source inspirante dans la période que nous traversons aujourd’hui. Son parcours de vie, ainsi que les concepts d’éducation qu’elle a proposés, semblent autant de façons de pouvoir se relier sensiblement au monde et d’y trouver une place aussi juste que possible.

Pour transmettre, ne faut il pas laisser cet espace d’élaboration, de création entre soi et le monde ? Cette femme n’a-t-elle pas finalement essayé de créer du Ma, un espace vide plein de possibilités et condition même des relations et des liens ? 

Et comment l’a-t-elle transmis ?

L’imprégnation du Ma dans la vie de Maria Montessori

Aujourd’hui le nom de Montessori connaît une popularité établie, bien au delà de celle qu’il connaissait déjà dans les domaines de l’éducation et de la pédagogie. Devenue une véritable image de marque, avec ses produits dérivés, marchandisés, et toutes les conséquences qu’un tel traitement implique. Le détail de sa vie remet en perspective une femme profondément engagée et en cohérence dans ses recherches, beaucoup plus approfondies que ne laisserait penser ce qui est parfois fait de ce nom aujourd’hui.

Afin de sentir l’unité et l’harmonie de ce qu’elle a pu proposer, car éprouvées par elle tout au long de sa vie, nous vous proposons de s’attarder un peu sur l’histoire d’une femme, qui fut comme imprégnée de cette nécessité de l’espace et de la relation entre toute chose. Une femme qui fit du Ma, de cet espace entre, un principe directeur jusqu’à sa mort. Le Ma est employé ici comme ce qui permet de mettre en valeur deux parties dans leurs différences et complémentarités, en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtils.

Le Ma peut se transmettre s’il est cultivé par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Le vivre c’est, à l’instar de Maria Montessori, être toujours dans une dynamique pour se former toute la vie et ne pas hésiter à ouvrir de nouveaux horizons. 

Laisser la place à cet espace d’élaboration, de créativité, entre soi et le monde, entre soi et les autres et par exemple entre différentes disciplines et spécialités semble permettre une compréhension plus fine de la complexité du vivant. 

Maria Montessori naît en 1870 en Italie. Fille unique, elle emménage à Rome avec ses parents dès l’âge de 5 ans, et son goût pour les sciences l’amènera à entreprendre des études pour lesquelles elle devra se battre. Autant contre les préjugés familiaux que contre la société qui réservait à l’époque les universités aux hommes.

Mais en 1896 elle obtient brillamment un diplôme en médecine, affrontant avec persévérance les préjugés sociaux de cette époque sur le rôle de la femme dans la société. Elle devient alors une des premières femmes médecin d’Italie.

En s’appuyant sur sa pratique médicale, elle observera finement comment les enfants apprennent et se construisent à partir de ce qu’ils trouvent dans leur environnement.

En 1901, passant du corps à l’esprit, elle revient à l’Université pour étudier la psychologie et la philosophie, élargissant ainsi son regard sur l’enfant et plus généralement sur l’humain. Elle se formera tout au long de sa vie et maillera son propre savoir être avec la transmission, à d’autres, de ses observations et recherches dans le domaine de l’éducation.

Maria Montessori travaillera quelques années en psychiatrie, auprès d’enfants ayant des troubles psychiques, ce qui déclenchera son questionnement autour du développement et de l’éducation. Elle se tournera ensuite vers des enfants de quartiers plus défavorisés de Rome et ouvrira la première « maisons des enfants, La Casa dei Bambini » en 1907 ; premier lieu d’élaboration d’une nouvelle forme d’éducation. D’autres verront le jour dans plusieurs pays en Europe.

Avec persévérance et volonté, c’est toute sa personne qu’elle engage dans la recherche ainsi que dans la défense des droits des enfants et des femmes. De façon authentique et avec cœur, elle poursuit son cheminement sur et avec l’humain, et ce, malgré les crises majeures de cette période.

Elle a donné de nombreuses conférences, écrit de nombreux ouvrages qui finalement témoignent d’un questionnement permanent sur la place de l’Homme dans l’Univers, ses interdépendances naturelles, culturelles et relationnelles et enfin sa responsabilité vis-à-vis de la Terre.

Ayant vécu les deux guerres mondiales, elle s’est installée dans de nombreux pays (Etats-Unis, Angleterre, Espagne, Inde, Hollande…) et y a poursuivi ses recherches et observations. Partie se réfugier dans la campagne pastorale en Inde en 1939, elle y restera finalement une dizaine d’années et poursuivra ses travaux sur une approche éducative globale allant de la naissance à l’âge adulte. C’est notamment là-bas qu’elle va commencer à développer plus concrètement une proposition d’éducation globale de l’humain.

Après un retour à Londres vers 1945, elle part aux Pays-Bas où elle s’éteindra à l’âge de 82 ans.

Dans son incessante observation de l’être humain, Maria Montessori a fait des liens, tout au long de sa vie. Les nombreux pays qu’elle a traversés ou habités ont été le terreau idéal pour observer et s’imprégner d’expériences culturelles, relationnelles ou encore environnementales. N’aurait-elle pas eu l’occasion d’accéder un peu mieux aux fondamentaux et universels de l’Homme de par ces voyages et l’attention qu’elle porte à toutes choses ?

De cette richesse perceptive, elle semble avoir développé un véritable savoir-être. On pourrait dire qu’elle a créé du Ma entre elle et le Monde, elle s’en est imprégnée.

Son positionnement lui permet de passer de l’expérience à l’analyse et inversement dans les nombreux ouvrages qu’elle écrit. Des spécialités, certes, mais seulement en regard les unes des autres. Le parallèle qui existe entre sa formation personnelle et la mise en pratique de ses recherches apporte justesse et harmonie dans sa démarche. Il découlera de ses expériences de vie la proposition d’une approche générale de la formation de l’être humain, une nouvelle pédagogie, qui sera notamment formalisée et présentée sous le nom d’éducation cosmique concernant la tranche d’âge 6-12 ans.

L’éducation cosmique ou la tentative de faire naître du Ma chez l’humain

Cette proposition d’éducation cosmique vient s’inscrire dans la continuité des travaux déjà effectués par M. Montessori sur la toute petite enfance (de la naissance, à l’âge de 6 ans environ).

Concernant cette première partie de la vie d’un enfant, elle parlera d’une propriété psychique très particulière qu’elle nomme “l’esprit absorbant”.

L’enfant, au contact de différentes activités, cultures ou encore différents environnements montre une capacité réelle à absorber toutes les aptitudes nécessaires à son développement et à ses besoins quotidiens. 

Prenons l’exemple de l’apprentissage de la langue maternelle, qui se fait sans effort particuliers pour un enfant. En revanche, pour la plupart des adultes, l’apprentissage d’une langue combine de nombreuses capacités et cette langue doit être pratiquée de longues heures avant d’être assimilée. L’effort est là et il n’y a plus cette capacité psychique d’assimilation telle qu’elle existe dans la toute petite enfance et qui permet par exemple à un enfant de positionner rapidement et à la perfection sa bouche, sa langue et sa gorge afin que, sans aucun exercice particulier, il reproduise exactement la langue du milieu culturel dans lequel il évolue. 

Après cette première période, qui aura permis à l’enfant d’assimiler et d’absorber de façon spontanée tout ce qui se trouve autour de lui, l’éducation cosmique peut commencer à être amenée. Vers 6 ans environ, les enfants changent et commencent à vouloir connaître le pourquoi et le comment des choses. Cette deuxième grande période est décrite comme telle par Maria Montessori:

“C’est la période où les graines de tout savoir peuvent être semées, l’esprit de l’enfant étant comme un champ fertile, prêt à recevoir ce qui va germer dans la culture.”

MARIA MONTESSORI (Eduquer le potentiel humain, 1948)

Ici, “cosmique” est emprunté directement au cosmos Grec, au sens d’Univers. Ce qui traduit une intention de faire découvrir l’ensemble du monde et de ses existants pour aider l’enfant à y trouver sa place et participer à sa continuité et à son évolution.

Cette philosophie Montessorienne replace l’enfant au centre de son environnement, de sa propre vie ; comme une aide à se construire pleinement, de manière autonome, afin de pouvoir espérer devenir un adulte éclairé et responsable.

Accéder à la complexité de la Terre et de la Vie, à sa fragilité, et pouvoir interagir harmonieusement avec les différents êtres qui peuplent le monde, voilà ce que propose cette nouvelle forme d’éducation et qui semble être intéressant pour les temps à venir.

Cette éducation pourrait être inspirante pour préparer les enfants au monde de demain et les aider à faire face aux prochains défis qui semblent nous attendre. 

Pour illustrer cette proposition et représenter la vision complexe et globale présentée par cette éducation, un dessin fut réalisé par le président d’une association Nord Américaine qui forme des enseignants à l’approche de Maria Montessori.

education cosmique et japon
| RÉALISÉ PAR KAHN, DAVID, WHAT IS MONTESSORI ELEMENTARY, NAMTA 1995.

Le schéma traduit en français :

education cosmique shéma cercle
Traduction en français

L’enfant est au centre de ce cercle. Des disciplines ou des grands domaines sont représentés comme différents rayons.

Ceux listés sur ce schéma sont les suivants : physique, astronomie, géographie, géologie, chimie, biologie, nourriture, vêtements, abri, transport, défense, premiers humains, premières civilisations, culture, art, religion/croyances, langage, écriture, lecture, grammaire, arithmétique, géométrie et algèbre. 

Ces domaines sont autant de possibilités, de pistes à explorer pour comprendre la place de l’humain dans le Monde et l’Univers. Des éléments qui permettent d’appréhender plus clairement l’infini et la complexité du monde sont représentés comme autant de rayons dans ce cercle, et il pourrait y en avoir davantage ou encore être différents.

Pour celles et ceux qui transmettent, l’enjeu est de pouvoir faire comprendre par des récits et des expériences que de l’infime au plus grand, tous les éléments du vivant obéissent à des lois que l’on peut appréhender. Lois universelles, qui nous englobent. 

Et enfin dans ce schéma, il y a les cinq cercles qui entourent celui de l’enfant et qui sont des récits. Sous la forme d’histoires, de documentaires, agrémentés d’expérimentations concrètes, et emprunts d’art et d’images symboliques, ils viennent nourrir son imagination. 

Pour une représentation un peu plus concrète…

os radius éducation
“De nombreux os (surtout des radius) d’animaux munis, de plusieurs encoches ont été découverts en Europe, datant de 20 000 à 35 000 ans ; ils constituent les plus anciennes « machines à compter ».”
education et chiffres tablette cunéiforme
“Premières symbolisations des nombres sur de l’argile, vers 3600 avant J-C. “

| SOURCE : http://lechiffre.free.fr/page_som.html.

Prenons un exemple : lorsque l’enfant se met à s’intéresser aux chiffres, aux mathématiques, il paraît important de l’amener à lier cette matière avec d’autres. Au-delà de l’utilisation du chiffre, l’enfant doit pouvoir accéder à l’histoire de cetteinvention. Peuvent alors être abordées les questions liées à l’évolution; au fil de l’histoire on peut appréhender comment les premiers hommes ont eu le besoin de compter (des objets, des bêtes…) et encore où, quand et comment la symbolisation du nombre est arrivée. Entre différentes matières comme l’histoire, les mathématiques ou encore la géographie se crée alors un dialogue fécond. Le domaine du français est travaillé tout au long de ce genre de cheminement afin de répondre à ces grandes questions ou encore de produire des documents qui synthétisent le nouvel apprentissage.Entrelaçant les matières entre elles, tels autant de brins d’une tapisserie, les enfants tissent peu à peu une œuvre finale qui a du sens et qui permet de rendre visible la complexité qui sous-tend notre monde. 

Dans cette forme d’éducation, entre Ciel et Terre, l’enfant est invité à observer sa place et sa relation au monde afin d’espérer mieux comprendre les innombrables interactions qui participent à l’équilibre d’un écosystème diversifié.

Pour leur transmettre cette attitude, ce regard, et peut-être tenter de faire naître du Ma dès le plus jeune âge chez l’humain, il semble fondamental de s’appuyer sur la perception, l’expérimentation. C’est dans le monde extérieur et concret que ces petits explorateurs pourront être sensibilisés à la richesse des interdépendances d’un écosystème, aux connexions fécondes entre animal, minéral, végétal, et humain. Questionner le monde se fait en alternant des phases de questionnement et des phases d’expérimentation. Il semble important de reconnecter nos enfants avec le monde du vivant et de s’éloigner un peu des écrans, de les faire manipuler à nouveau la matière.

Replacer la pensée de cette femme dans son contexte historique et géographique semblait important pour souligner le rôle de pionnière qu’elle a pu véritablement jouer.

Découvertes, innovation, remise en cause de l’ordre établi, c’est sur ces bases que débute l’histoire de cette nouvelle proposition d’éducation. 

C’est parce qu’elle tisse des liens entre tous les aspects de la vie, et qu’elle laisse les dialogues ouverts afin que les sensibilités et les curiosités s’y engouffrent, que l’approche de Maria Montessori a cette qualité dynamique qui permet un déploiement de sens dans l’existence de chacun. Aujourd’hui il paraît important de pouvoir rendre visible à nouveau ces personnes inspirantes, de questionner à nouveau ce qu’elles ont semé. Chez Maria Montessori, c’est l’espace de dialogue créé entre toutes choses qui permet la richesse et la création de sens.

Ce Ma, cet espace laissé entre toute chose pour que s’y développent des connexions et des liens complexes en chacun, permet des attitudes de respect à soi, et aux autres, dans la considération de leur existence propre et dans la conscience d’un monde que nous avons en partage avec d’autres dans l’Univers. 

Cette attitude semble pouvoir prendre sens à nouveau aujourd’hui. Et ce n’est d’ailleurs pas la seule, qui dans le domaine de l’éducation, abordera le sujet de cet espace entre, qui permet de créer, d’élaborer et de lier des choses qui peuvent sembler très différentes au départ.

Donald Winicott parlera, lui, d’espace potentiel. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

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Un groupe d’enfants parisiens en pleine nature, parti découvrir un environnement qu’ils ne connaissent que peu ou pas.