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Interdépendance et interstices

Cycle des Puissants Nomades – partie 1/8 : Introduction

Après le cycle du guerrier, qui a permis de traverser les époques et les continents, voici une autre proposition de voyage : partir à la rencontre des nomades. Mais pas n’importe lesquels, ceux qui, par leur transhumance, proposent ou ont proposé (car la plupart ont disparu, sont sur le déclin ou se font discrets), une manière d’être « extrêmement vivante ».

« Puissants Nomades » car, par leur attitude et leur vie en parfaite symbiose avec le vivant sous toutes ses formes, et étant élevés pour aller au sommet d’eux-mêmes, ils percent certains secrets de la nature, et maintiennent ou se souviennent de modes de communication oubliés ou insoupçonnés. C’est surtout ce dernier point qui interpelle, car il faut bien le reconnaître, nous, qui « avons fait sécession avec les 10 millions d’autres espèces de la Terre »1Titre du livre de Baptiste Morizot “Manières d’être vivant”, qui a grandement inspiré les premières étapes de ce cycle, sommes arrivés à un seuil : celui où aller plus loin dans l’isolement nous condamnerait tous à disparaître. Ce processus ainsi lancé est qualifié par certains d’Anthropocène. S’il touche d’abord et principalement les 10 millions d’espèces autres que l’espèce humaine, il semble évident que lorsque les conséquences des actes de l’espèce qui a fait sécession auront touché leur point de non-retour, c’est bien cette même espèce isolée qui sera la moins apte à trouver des solutions et s’adapter aux imprévus et catastrophes. S’inspirer des Puissants Nomades pour renouer avec le vivant dans sa diversité n’est pas une fin en soi, ou encore un moyen pour mieux s’en sortir. C’est plutôt une conséquence de la prise de conscience d’un état d’être au monde et d’une nécessité intérieure de rentrer dans le giron de la grande famille des vivants, sans pour autant briser ou nier son altérité. Cette prise de conscience portait peut-être dans son cheminement la nécessité d’en passer par l’atrophie de certaines de nos capacités pour en apprivoiser d’autres. Peut-être était-il nécessaire au mental rationnel, fierté et point de départ du positionnement au monde de notre espèce, de constater son impuissance à résoudre la complexité des enjeux nés avec le XXIème siècle, pour enfin lâcher prise et commencer à envisager d’autres « manières d’être vivant » ?

Toiles d’araignées en automne, massif du Tanargue, Ardèche, France

Si l’image précédente pourrait évoquer celle d’une échographie, il n’en est rien. Il s’agit d’un tapis de toiles d’araignées, saisi sur le massif du Tanargue, et mis en lumière par le soleil couchant. Pourtant, l’évocation dans nos imaginaires de l’échographie, suite à la vision de cette image, n’est pas sans analogie avec les araignées, qui ici peuvent prendre cette place symbolique de mères de la Terre, entourant cette dernière de leurs fils protecteurs à la venue de l’automne.

En partant en quête des Puissants Nomades, ce nouveau regard à poser sur les êtres et les choses sera le guide et le fil conducteur qui permettra de s’inspirer et de goûter à d’autres façons d’être au monde, telle l’image des araignées mères de la Terre. Regarder autrement et sortir de nos catégories symboliques et imaginaires afin de déployer un nouvel angle de vue n’a rien d’une évidence, tant les barrières que nous avons dressées contre ces Puissants Nomades sont anciennes et ancrées.

Avant d’envisager la création de liens d’unions organiques, une étape intermédiaire est nécessaire : celle de proposer une zone à la fois spatiale et temporelle pour que ces deux antagonistes puissent se côtoyer et se familiariser l’un avec l’autre.
Cet espace de l’entre deux correspond au « Ma » japonais, si présent dans tous les aspects de cette culture.

Pour nourrir cet espace de rencontre et ce « Ma », des témoignages réels ou imaginaires, mais toujours poétiques, de ces Puissants Nomades accompagneront ce parcours, afin de pouvoir se rapprocher de leur façon d’être et de s’en inspirer. Cet espace poétique sera le lieu de vigilance qui tentera de ne tomber ni dans l’écueil de la caricature, ni dans celui de la perte de la spécificité et de l’altérité qui est celle de l’espèce isolée et en sécession.

Ce cycle s’attache à porter son regard sur des nomades qualifiés de « puissants ». Une puissance qui les rend extrêmement vivants, par une vitalité grandiose et une grande qualité de présence au monde. Cela peut paraître étonnant mais les premiers puissants nomades qui vont suivre ne sont pas du règne humain mais du règne animal, car dans cette idée de s’ouvrir à d’autres manières d’être vivant, ils ont toujours été des puissances inspiratrices.

Partons maintenant vers ces sommets de l’extrêmement vivant sans hésiter à prendre les chemins de traverse.

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1 Titre du livre de Baptiste Morizot “Manières d’être vivant”, qui a grandement inspiré les premières étapes de ce cycle
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L’espace potentiel, où comment créer du vide et ainsi laisser émerger la création

  « Cette capacité peu commune…de muer en terrain de jeu le pire désert »
Donald Winnicott

Dans la période que nous traversons et dans les temps à venir, il paraît important de pouvoir se questionner sur notre positionnement intérieur, notre manière d’être au monde. Comment faire pour que naissent des regards nouveaux sur la vie, que se réinvente notre rapport au monde ?
A quel moment peut émerger cette envie d’emprunter une voie différente de cette grande route commune qui semble tout emporter sur son passage, tout vider de son sens ?
Sur cette route de l’Humain en chemin et en devenir, l’incertitude est à considérer, les difficultés à affronter et la résistance à organiser. Et sur cette voie la question de l’éducation semble incontournable.
Après avoir abordé le concept d’éducation cosmique proposé par Maria Montessori qui laissait émerger l’idée qu’un dialogue sensible avec tout ce qui nous entoure devait être favorisé dès le plus jeune âge, et ce, afin de permettre de redonner du sens et de développer le respect des autres et de soi, c’est ici sur Donald Woods Winnicott (1896-1971) que nous allons nous attarder.

cocon enfance vide
Chen Zhen est un artiste plasticien chinois (1955-2000), il vivra entre Orient et Occident. Ses œuvres ne cessent d’interroger le monde, l’homme et son environnement. Chacune d’elles marque la construction d’un discours et d’un mode de pensée transculturel liant spiritualité et technologie, dimension matérielle et immatérielle. Ici sur une chaise pour bébé repose ce cocon qui peut évoquer à la fois un corps en position foetale, la manifestation d’un esprit ou encore le plein et le vide. Cette ossature est un assemblage composé de chapelets bouddhistes (la religion), de bouliers chinois en bois (les mathématiques) et de clochettes en laiton (le quotidien). L’artiste donne une forme visuelle de chrysalide à une sorte d’harmonie des différences qui concilie spiritualité bouddhiste et rationalité du monde occidental. La chrysalide étant la représentation concrète du passage d’un état à un autre.

| CHEN ZHEN, COCON DU VIDE 2000

D.W. Winnicott et le concept d’espace potentiel : comment créer du vide pour laisser émerger  

Pédiatre et psychanalyste, il a décrit de nombreux phénomènes et notamment celui « d’espace potentiel ».
Il le décrit tout d’abord à partir d’une observation fine de la relation entre la figure maternelle et le nourrisson. Précisons ici que la figure maternelle est à prendre au sens large du terme. La mère n’est pas la seule personne à pouvoir jouer ce rôle.

Le Un

La toute première relation à la figure maternelle est dite « fusionnelle », le nourrisson se confond en quelque sorte avec la mère et l’illusion de n’être qu’Un est alors totale. Parce que cette dernière apaise chaque tension et répond aux besoins premiers du nouveau-né ; parce que cet ajustement est systématique au départ, ce dernier peut éprouver la pleine satisfaction. Ce moment est appelé période “d’illusion” par Winnicott. 
Ainsi voilà qu’au tout début de notre vie, nous pouvons penser la réalité extérieure comme totalement correspondante à nos désirs. Aucun délai ni aucune frustration ne viennent perturber le lien direct entre le désir et sa réalisation.

Le deux mais pas que…

Cependant, après cette première période transitoire et protectrice, que Winnicott nomme la période “d’illusion”, une séparation doit être éprouvée afin que l’enfant devienne un individu à part entière. Il doit se détacher peu à peu de la figure maternelle et éprouver le monde par lui-même. En effet, il doit comprendre graduellement que la réalité ne correspond pas exactement à ce qu’il projette, désire ou correspond pour lui à la normale. Winnicott parle ensuite de la période de “désillusion”.
C’est là qu’un interstice doit pouvoir se glisser dans ce Un que forme le couple mère-nourrisson. Ce Un doit se transformer en dyade, archétype même du nombre deux, du soi et du non-soi. Mais pour supporter cette première grande séparation, Winnicott met pour la première fois en évidence une autre zone, entre la figure maternelle et le nourrisson, entre soi et l’autre, entre le dedans et le dehors. Et voilà que naît le concept d’espace potentiel. Cette aire se situe au point de rencontre entre tous les éléments, entre la pensée magique intérieure où tout semble sous contrôle et l’extérieur qui semble totalement hors de contrôle. Si l’environnement le permet, l’enfant porté alors par le souffle de la curiosité peut se mettre à jouer et à explorer ce monde qui s’ouvre à lui. Un aller-retour fécond entre l’intérieur et l’extérieur peut alors se mettre en place.

Le trois…

C’est donc le moment où la réalité doit être intégrée par le jeune être humain en devenir, et non pas simplement rejetée ou ignorée. Un dialogue fertile doit se créer entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et le monde.
Ce passage semble être la première épreuve fondatrice dans la construction de son identité. Comment résoudre cette tension entre le moi et le non-moi, sans pour autant marquer une frontière nette entre les deux ? Comment les enfants subliment-ils ce passage d’un état à un autre ?

L’espace potentiel décrit par Winnicott est un espace rassurant, une aire intermédiaire qui permet de relier ce qui peut apparaître comme opposé. Connecter le dedans et le dehors apparaît possible grâce à cet espace tiers. 
Ce qui est observable c’est que le jeune enfant, de façon instinctive, emplit de jeu cette aire intermédiaire, située entre lui et l’extérieur afin de mieux supporter l’idée de la séparation, de la division ou encore de la désunion. 
Ce passage, cette transition permet à l’enfant en développement d’expérimenter pour la première fois cet étonnant pouvoir de création que possède tout être humain. Par l’expérience, l’imagination, la mise en scène, le jeune être humain tente de s’accommoder de cette réalité et l’intègre peu à peu. Ainsi une première compréhension du monde apparaît possible. L’enfant passe donc par un processus de créativité par le jeu, afin de s’individualiser et de trouver sa place dans le monde.
Un des premiers processus sous-jacents est celui de la symbolisation. En effet, c’est ce qui va permettre d’organiser l’espace potentiel. Vont alors se former les premiers objets symboles qui ont pour particularité de ne pas être simplement pris pour ce qu’ils sont intrinsèquement mais également pour quelque chose d’autre.
Pour illustrer l’un des premiers accès à la symbolisation, Winnicott décrit par exemple cet objet fondateur : le « doudou », quel qu’il soit. Il est le premier symbole que crée l’enfant pour pallier l’absence de sa mère, de son père, pour accepter la réalité de la séparation et la frustration que cela engendre.
Le doudou se situe à l’intérieur de cet espace potentiel et permet à l’enfant de s’engager dans un processus permanent et profondément humain : maintenir une distinction entre réalité intérieure et réalité extérieure tout en les considérant néanmoins comme étroitement liées. Cet accès à une première symbolisation marque un tournant et permet d’éprouver une autre façon d’être au monde.

Enfant et son doudou, photo

STUDIO BTBOB

Grâce à cet espace potentiel, au fil du temps, le jeune être humain commence alors à pouvoir exister, à tisser des liens et des échanges entre son intérieur et son univers culturel.
Ces échanges se font, et chaque chose peut trouver sa place dès l’instant où les parties ne s’étouffent pas l’une l’autre. Qu’en ce tiers-lieu n’ait pas lieu un combat mais plutôt la création d’un dialogue. C’est ici que le rôle des parents et de tous ceux qui entreront en relation avec l’enfant est essentiel pour maintenir cet espace potentiel vivant et préservé. Ainsi, le mouvement, le jeu, la pensée pourront sublimer cette division en union créatrice. C’est cela qu’explique Winnicott sur cette frontière qui peut être celle de la compréhension, de l’échange, de l’accès à la symbolisation. De la même façon, tout au long de la vie, cet espace constitutif de la façon d’être au monde pour l’individu restera ancré et sera une « aire transitionnelle d’expérience » pour tout être humain et à n’importe quel âge.
Winnicott ne place plus une limite franche entre l’intérieur et l’extérieur, comme beaucoup ont pu le faire avant lui. Il est ici question d’un espace transitionnel, au sens de passage. Une aire intermédiaire d’expériences.

Sam Francis tableau
Cet artiste travaille principalement sur des fonds blanc sur lesquels il applique des taches de couleurs nuancées qui, tour à tour, enserrent ou libèrent cet espace vierge. Les tâches, soumises au hasard, surgissent spontanément, et deviennent alors énergie créatrice, langage pictural. Pour l’artiste, « l’espace qui s’étend entre les choses » est primordial.

| SAM FRANCIS (1923-1994), ARIEL’S RING, SÉRIGRAPHIE

Le Ma, comme un écho oriental de l’espace potentiel ?

Ce concept d’espace potentiel, d’aire intermédiaire résonne avec le terme japonais Ma, qui est un espace-temps d’intervalle. Très tôt, l’enfant semble pouvoir expérimenter cet intervalle, ce vide nécessaire entre toutes choses pour que puisse se créer un dialogue. C’est ici que la  présence du Ma opère : dans le trois, l’interstice. Un dialogue créateur peut se mettre en place et un sens  émerger. Les termes de Ma et d’espace potentiel sont intéressants à rapprocher lorsque l’on s’attarde plus précisément sur la notion de vide. En effet, l’enfant est confronté au monde durant la période dite de désillusion, où le vide laissé par la figure maternelle doit être apprivoisé. Dans le concept japonais, il est question de vide médian, de tiers. Ainsi aussi bien dans le Ma que dans le concept d’espace potentiel, le “vide” ne résonne pas avec “néant” mais bien avec “place”. La place pour expérimenter, jouer, créer, et laisser le souffle s’exprimer. 

Il faut que l’enfant ait la place d’engager ce dialogue sensible entre lui et la réalité extérieure et pour cela, bien évidemment, il faut que l’environnement le porte et l’accompagne. Les adultes, qui entourent le jeune enfant, sont bien sûr les premiers à pouvoir lui permettre ou non d’expérimenter à son rythme et dans la bienveillance le monde extérieur. Si l’entourage est défaillant, il est malheureusement bien plus difficile, voire impossible de pouvoir trouver cette place et donner du sens à la réalité extérieure tout en développant un savoir-être. C’est ici qu’il semble important de souligner le rôle indispensable de chaque adulte dans notre société. Des parents à la communauté éducative la plus large, chacun est responsable du cadre à mettre en place afin que chaque être en devenir puisse se développer à son rythme et en ayant les apports nécessaires pour se construire, s’orienter. 
Qu’en est-il de l’espace potentiel laissé aux enfants aujourd’hui ?
Qu’est-il mis en place et élaboré de nos jours pour s’assurer que le développement des plus jeunes peut advenir dans un cadre bienveillant et épanouissant ? Le souffle de la curiosité, de la créativité ont-ils encore assez d’espace et de temps pour émerger ?

Tout comme dans l’œuvre de Sam Francis, on voit ici le dialogue qui s’instaure entre le fond blanc et des surfaces colorées. Chaque élément semble trouver sa place et être révélé grâce à la présence d’interstices, sortes de respirations dans le tableau.

| SIMON (1922-2008), BLANCS, 1973.

La négation de l’espace potentiel ou la lente agonie des espaces publics traditionnels

1- Le langage de la consommation

Aujourd’hui chaque espace est investi ou interdit, chaque lieu a une fonction définie. Il semble peu à peu que tous les lieux de rencontres, de tissages autant culturels que générationnels disparaissent. Tout est rempli et occupé et ce, pour une fonction mercantile la plupart du temps. La publicité envahit tous les lieux et partout où le regard porte, il y a une incitation à la consommation, à l’efficacité ou encore à la production. 
Nous sommes ainsi écrasés par le flux d’informations. Lumières, signaux, sons ou encore images, tout semble inexorablement saturé en ville et la publicité nous masque le ciel. Les symboles ne sont plus choisis et fleurissent à grande échelle, créés de toutes pièces dans une logique consumériste. En effet, le logo de Nike tout comme celui d’Hermès sont désormais porteurs des valeurs de ces marques. La consommation permet l’obtention d’une identité sociale. Pour cela, elles s’emparent par exemple des qualités de gens connus pour rendre le produit célèbre et désirable. En ce sens, ces simples logos occupent maintenant la fonction de symbole. 
C’est à cet endroit que la première attaque est portée à l’espace potentiel. Souvenez-vous, il est censé pouvoir offrir un espace d’élaboration avec le monde extérieur. Or il est difficile voire impossible de commencer le dialogue entre soi et l’extérieur alors que le langage et les symboles sont imposés, et de façon aussi massive. C’est une discussion à l’unilatéral et sans droit de réponse. 
Nos sens sont sans cesse sollicités et finissent par être surchargés. Mais paradoxalement, comme l’analyse Claudine Haroche1Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS. en 2008 dans L’avenir du sensible : Les sens et les sentiments en question, nous ne développons plus nos sens, au contraire nous les forçons à s’éteindre, à fonctionner au ralenti.
Alors qu’une sur-stimulation permanente émane de notre environnement extérieur, nos sens s’amoindrissent. Ce qui est censé faire lien entre le monde réel et notre intérieur est en fait en train de s’engourdir, de ne plus pouvoir jouer son rôle. Les espaces de liberté disparaissent de plus en plus et sont remplacés par des lieux où tout est sous contrôle. La rêverie et l’imaginaire semblent ne plus pouvoir prendre racine dans ces différents lieux.
Notre société semble finalement brouiller les pistes de la compréhension et même accentuer une séparation entre l’être humain et ce qui l’entoure. On finit par se couper du Monde au vu du nombre d’informations à traiter.

2 – Un processus menant à un endormissement général

L’humain ne choisit plus vraiment comment il décide de se relier à son environnement. La compréhension de l’autre, du monde, est de moins en moins opérante. Peu à peu, le message devient flou, et au lieu de créer une boîte à outils permettant de faire des choix éclairés, la paralysie nous guette. 
Alors partons maintenant retrouver le petit humain en devenir et imaginons-le devoir s’orienter dans ce monde. Comment peut-il interpréter un message aussi diffus et présent à la fois ? Comment s’approprie-t-il son environnement aujourd’hui ? 
En effet, il n’y a pratiquement plus de lieux ou d’espaces qui n’ont pas subi le phénomène de privatisation ou encore d’anthropisation. Dans les villes, le passage d’un espace public à un espace privé se fait de plus en plus aisément. Dans la nature, le même phénomène est observable. L’Homme transforme tous les territoires à son image sans se préoccuper de la diversité ou encore des besoins de l’environnement. Il n’y a plus de lieux sauvages où la nature peut se développer selon ses propres lois. Ce contrôle permanent répond à l’obsession de tout remplir, de ne pas laisser de vide, de donner une fonction à chaque espace et chaque temps. De contrôle à règne de l’humain, il semble n’y avoir qu’un pas, vite franchi…
La capacité de l’humain à interagir, créer, jouer semble bien compromise aujourd’hui ; les règles du jeu sont déjà instaurées, et nous n’avons pas participé. Tout nous pousse, dès le plus jeune âge, à être de moins en moins actif dans le monde et à moins participer à l’élaboration de celui-ci.  
Le libre arbitre est directement impacté. La standardisation opère à tous les niveaux et diminue drastiquement le pouvoir de décision et le discernement. Si l’on regarde des cours de récréation aujourd’hui, est-ce normal qu’un jeu vidéo ou une marque puissent être connus de la maternelle au collège? Ces enfants d’âge et d’horizons si différents ont-ils tous envie de s’exprimer, de jouer ou encore de s’habiller de la même manière?  Aujourd’hui,  il faut produire vite et beaucoup, alors il n’y a plus place aux petites particularités locales. La grande distribution doit s’adresser au plus grand nombre. C’est l’unique voie que la société actuelle semble vouloir valoriser. Et du plus jeune au plus ancien, tout le monde est visé par cette économie à échelle mondiale. 
Tout comme nos sens, le corps est également invité à ne pas trop prendre de place. La raréfaction de zones de friche ou d’espaces libres amoindrit les chances de pouvoir interagir avec son corps, de développer des aptitudes physiques. Pour la sécurité de chacun, les interdits pleuvent : “ne pas marcher dans l’herbe”, “ne pas jouer au ballon”, “ne pas grimper aux arbres”… Aujourd’hui dans la plupart des lieux dits publics, tout est calibré. Il faut suivre les règles imposées par le lieu et même la disposition du mobilier urbain est pensée. Prenons les squares bien organisés dans les villes, où les enfants sont invités à jouer sur les structures prévues à cet effet mais pas dans une autre partie du jardin. La politique actuelle a-t-elle encore des égards vis-à-vis de l’éducation, ou nos enfants sont-ils devenus uniquement des êtres potentiels de consommation, de futures sources productives ? La marchandisation de tout, les publicités directement adressées aux plus jeunes, le moindre espace sponsorisé par telle ou telle entreprise ne font que réduire peu à peu à néant la diversité et l’espace de création et de jeu de tout un chacun. L’endormissement est bien global et aboutit à une perte d’autonomie face au monde extérieur. Il semble pourtant urgent de se réveiller et de pouvoir transmettre une autre manière d’être, plus en lien avec soi et avec les autres. C’est par l’éducation au sens le plus large que ces valeurs peuvent à nouveau circuler. Mais attention, car l’argent et la consommation sont devenus des acteurs très sérieux dans ce domaine, au détriment de ceux qui défendent le développement et le bien-être de l’enfant. C’est donc pour éclairer le chemin que les adultes doivent à nouveau se mobiliser et se sentir concernés.

3 – Sous haute protection

Pour finir et achever le triste tableau de ce désengagement général programmé, parlons enfin de la notion de sécurité. Les interdictions sont de plus en plus nombreuses au sein des différents espaces, les normes à respecter se multiplient. La responsabilité de chacun est délayée et l’évaluation du danger  n’est plus abordée puisqu’il est question de résoudre toutes ces questions en amont. La dangerosité de chaque espace fait maintenant l’objet d’une évaluation précise avec un diagnostic et un possible protocole sécuritaire à la clé. Il semble être question de zones “défendables” plutôt que d’espaces de rencontres et de socialisation. Le phénomène de privatisation décrit un peu plus haut permet par exemple de mieux maîtriser ces paramètres. Dès qu’un espace commun tombe dans le domaine privé, il est plus facile de le surveiller et de maîtriser ce qu’il s’y passe, il devient bien souvent payant et sélectif. 

Et lorsque ce n’est pas possible, et qu’un espace reste ouvert au public, il n’est pas rare d’entendre parler de ces lieux comme des zones d’insécurité. Des caméras de surveillance peuvent être installées, le mobilier urbain réfléchi afin d’éviter les regroupements. Des barrières peuvent en bloquer l’accès. 

Ce débordement sécuritaire est souvent là pour éviter tout conflit, toute confrontation entre des groupes sociaux divers. Dans l’imaginaire collectif actuel, la mixité pourrait déclencher des débats, laisser les divergences s’exprimer, ce qui est devenu totalement inenvisageable. Alors il est question d’éviter ces situations par tous les moyens. Et une fois de plus, au lieu d’apprendre à grandir, échanger ensemble, c’est séparés que nous évoluons. Le microcosme que représente l’école subit le même traitement. Les interdictions sont de plus en lourdes. Prenons l’exemple des cours d’école où parfois il n’y a plus ni ballon, ni bille, ni carte… pour cause de conflits et de dangerosité. Le jeu n’a plus sa place, la parole non plus a priori, puisque le conflit doit être à tout prix évité. Et tout ceci sous le regard surpris des adultes qui font respecter ces règles, et qui en parallèle s’étonnent de la  nette augmentation des violences entre enfants et de leur  façon de s’adresser la parole de plus en plus agressive. Y aurait-il un lien de cause à effet ? 

A force de protection, de privatisation, la vie ne circule plus dans les espaces. La mixité, le métissage ont du mal à exister. Chacun peine à trouver sa place au sein de la collectivité, et ce dès le plus jeune âge. Au lieu de supprimer tout ce qui pose problème, les adultes ne pourraient-ils pas être des phares qui balaient attentivement l’horizon de leur regard bienveillant et être ceux qui aident à résoudre des différends ?

De l’humain en devenir à l’humain en chemin, il semble important de pouvoir retrouver son pouvoir de décision, de réflexion et d’action. Porter un regard attentif à tout ce qui nous entoure, et pouvoir à nouveau prendre le temps d’élaborer un lien avec les autres, paraît urgent.

Sortir du repli : Retrouver un lien aux êtres, habiter l’espace-temps ensemble

La réduction voire la disparition des espaces publics et d’expression rend donc le dialogue entre soi et l’environnement de plus en plus difficile. Mais qu’en est-il des échanges et du lien à l’autre? Si les espaces sont importants, le positionnement des humains qui les habitent l’est encore plus. 

Dans les endroits où la densité de population est élevée, on peut observer un phénomène appelé par Gabriel Moser “la dilution de la responsabilité”. Plus il y a de monde dans une rue et plus le sentiment d’anonymat est ressenti et peut ainsi protéger de la présence de l’autre. Cela explique notamment les scènes de détresse dans un lieu public où très peu, voire aucune personne, n’intervient. Encore une fois le mouvement semble être celui d’une séparation plutôt que d’une tentative de compréhension et de mise en relation. Les individus au sein d’une ville ne se sentent plus reliés et l’individualisme se déploie toujours un peu plus. Chacun effectue ce qu’il a à faire et ne se préoccupe que trop peu des autres. 

Martin Parr est un photographe contemporain, né en 1952. Il est reconnu comme l’un des photographes documentaires les plus émérites et célèbres du monde. Ses œuvres, reconnaissables entre toutes, ont traité tous les sujets possibles, de la société de consommation mondiale au tourisme de masse, en passant par les modes de vie des personnes les plus aisées. La photo ci-dessus est tirée d’une série qu’il a faite sur Paris et Versailles.

|  PHOTOGRAPHIE DE MARTIN PARR, LE LOUVRE, 2012

Ce repli est accentué par la dématérialisation de l’espace, propulsé au sommet par la création d’un ensemble de technologies numériques toujours plus performantes. Ainsi tout paraît accessible depuis son ordinateur : les gens, les pays, les vêtements et la nourriture… Alors que tout semble atteignable depuis chez soi et dans un moindre effort, les échanges avec les autres s’amenuisent. Les écrans s’intercalent et se glissent partout, menant toujours plus à la séparation. Prenons l’exemple d’un café où aujourd’hui il n’est pas rare de voir des gens seuls avec leur ordinateur portable ou leur téléphone à une table. Ce lieu qui, auparavant, était celui de la convivialité se transforme peu à peu en espace où chacun est dans sa bulle. Les échanges se font plus rares ainsi que les éclats de rire. Il suffit de regarder certains groupes de jeunes adolescents qui sont les uns à côté des autres mais tous absorbés par leur téléphone portable. Cela attaque directement le lien à l’autre car les échanges d’idées, les confrontations n’ont plus lieu ; ou alors à distance et de manière anonyme sur des réseaux sociaux. Les liens se tissent et se détissent aussi vite que la technologie progresse et accélère notre rapport au temps. Ayant toujours l’impression qu’il est possible de choisir une alternative, une autre amie, une autre paire de chaussures ou encore une autre série, on ne s’engage plus dans le moyen terme. On passe rapidement d’une envie à une autre, et la frustration ne doit surtout pas être éprouvée. 

Le temps est également une donnée à prendre en compte. L’urgence et la vitesse dominent. Le moindre contretemps est devenu source de panique générale. Les notions de productivité, d’efficacité ont envahi toutes les sphères, du monde de l’entreprise à l’enfance. Les moments de
repos doivent être rentabilisés, comme si la contemplation, le souffle, le vide effrayaient notre société aujourd’hui. Les enfants, une fois de plus, n’échappent pas à ce phénomène et bien souvent il est possible d’entendre des parents dire qu’il faut s’occuper intelligemment. Alors le samedi et le mercredi deviennent des journées marathon où peuvent s’enchaîner des cours les uns après les autres. De la maîtrise de plusieurs langues au match de foot en passant par la pratique d’un instrument, l’enfant ne doit pas s’ennuyer et doit briller ! Mais ce dernier a-t-il eu son mot à dire dans cette course effrénée? A-t-il eu le choix et s’épanouit-il dans ces différentes activités? Quand le parent n’est pas garant d’une harmonie et d’un équilibre pour l’enfant, tout est découpé et fragmenté, et la notion de choix totalement diluée voire oubliée. C’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui et auquel chaque enfant est confronté. Le “toujours plus” mène finalement à une insatisfaction permanente, “zapper” dans l’espoir de trouver toujours mieux. 
Il semble alors urgent de guider nos enfants et de leur permettre de faire preuve de discernement face à cette société et d’éviter ces processus délétères.

Revenir à une certaine sobriété est nécessaire afin de les protéger du débordement, de l’écœurement. Retrouver le sens de la mesure semble indispensable. Les temps de repos, de vacuité doivent retrouver leur valeur. Rêver, imaginer, jouer, tout cela ne peut émerger que si ces temps existent encore. A nouveau, les adultes doivent tenter de sortir de cette logique entrepreneuriale qui touche même les enfants. Non, ce n’est pas la productivité qui doit devenir la valeur essentielle dans l’éducation et dans le développement du jeune être humain en devenir. 
Certes, les enfants doivent pouvoir à nouveau profiter d’espaces où les rencontres sont possibles, où ils peuvent échanger, construire avec les autres et même expérimenter le fait de ne pas toujours être d’accord. C’est bien le positionnement des adultes qui permettra de laisser place aux liens et de travailler cette notion. Chacun doit tenter d’agir à son niveau et c’est une manière d’être que nous devons transmettre et non une manière d’avoir. Dans un parc, dans une salle d’attente, c’est en présence les uns des autres que nous devons nous positionner. Attendre avec son enfant c’est une occasion de plus d’inventer une histoire, de l’écouter ou encore de lui lire une histoire. Ou tout simplement attendre l’un à côté de l’autre en regardant autour, en observant attentivement le monde extérieur. C’est là, dans cet invisible et indicible espace-temps que se tissent les fils de l’humanité. Alors ne nous coupons pas définitivement les uns des autres.
Certains endroits proposent des activités où chacun peut exprimer ce qu’il est, avoir une place et où le regard attentif des adultes suffit à poser un premier cadre. C’est exactement ce genre d’initiative qu’il faut pouvoir investir. Permettre à chacun d’entrer en relation, laisser croître son propre imaginaire et le mêler à celui des autres doit être à nouveau réfléchi. Et heureusement certaines associations tentent de recréer ce lien en organisant des fêtes de quartier, des ateliers ouverts à tous ou encore des débats et réunions où chacun peut s’exprimer. Mais ces initiatives restent encore trop à la marge et bien souvent peu soutenues.
Laissons place à l’expérimentation, au lien et au jeu si l’on désire que les enfants puissent cultiver le jardin de leur imaginaire. Grandir auprès du vivant, au sein d’un espace riche et multiple peut peut-être amener à développer un regard plus attentif, et à avoir des égards vis-à-vis de ce dernier. De cette séparation trop souvent observée entre l’humain et le monde qui l’entoure, passons à une tentative de compréhension et à une certaine proximité. Laissons les enfants côtoyer et observer un environnement en vie et pluriel, qui offre un potentiel à chacun pour tenter d’interagir et de forger peu à peu une façon d’être au monde. Il est donc temps de se sentir concerné et de mettre en œuvre une nouvelle façon d’être.


Pour l’humain en devenir, l’événement fondateur serait donc l’acceptation de la réalité. Par le jeu, l’imagination, le jeune humain en devenir tente de s’accommoder de cet environnement extérieur. Apparaît alors la notion d’espace potentiel. Pour Winnicott et pour d’autres, il est clair que cette aire s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’Homme. Mais il y a bien plusieurs conditions à l’émergence de cet espace : un temps qui permette d’ancrer le vécu et de le transformer en expérience, un espace non saturé, propice à l’imagination et enfin un étayage collectif qui permette d’avoir confiance pour s’ouvrir à de nouvelles expériences. 
C’est bien l’orientation de chacun, au sein d’une communauté éducative élargie, qui fera entrer l’enfant dans un échange fécond et qui lui donnera de la place. Afin de donner du sens à ce qui nous entoure et aux différentes situations, la créativité et le jeu sont deux dimensions à défendre.
À travers des espaces collectifs et une véritable ouverture des êtres à l’échange et à la sensibilité, il semble possible de se relier à nouveau. Que se tisse à nouveau la trame d’une histoire commune où le dialogue et la compréhension reprennent toute leur place. Ce tissage demande des efforts, mais il est grand temps d’en faire.

Références

Références
1 Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS.