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L’espace potentiel, où comment créer du vide et ainsi laisser émerger la création

  « Cette capacité peu commune…de muer en terrain de jeu le pire désert »
Donald Winnicott

Dans la période que nous traversons et dans les temps à venir, il paraît important de pouvoir se questionner sur notre positionnement intérieur, notre manière d’être au monde. Comment faire pour que naissent des regards nouveaux sur la vie, que se réinvente notre rapport au monde ?
A quel moment peut émerger cette envie d’emprunter une voie différente de cette grande route commune qui semble tout emporter sur son passage, tout vider de son sens ?
Sur cette route de l’Humain en chemin et en devenir, l’incertitude est à considérer, les difficultés à affronter et la résistance à organiser. Et sur cette voie la question de l’éducation semble incontournable.
Après avoir abordé le concept d’éducation cosmique proposé par Maria Montessori qui laissait émerger l’idée qu’un dialogue sensible avec tout ce qui nous entoure devait être favorisé dès le plus jeune âge, et ce, afin de permettre de redonner du sens et de développer le respect des autres et de soi, c’est ici sur Donald Woods Winnicott (1896-1971) que nous allons nous attarder.

cocon enfance vide
Chen Zhen est un artiste plasticien chinois (1955-2000), il vivra entre Orient et Occident. Ses œuvres ne cessent d’interroger le monde, l’homme et son environnement. Chacune d’elles marque la construction d’un discours et d’un mode de pensée transculturel liant spiritualité et technologie, dimension matérielle et immatérielle. Ici sur une chaise pour bébé repose ce cocon qui peut évoquer à la fois un corps en position foetale, la manifestation d’un esprit ou encore le plein et le vide. Cette ossature est un assemblage composé de chapelets bouddhistes (la religion), de bouliers chinois en bois (les mathématiques) et de clochettes en laiton (le quotidien). L’artiste donne une forme visuelle de chrysalide à une sorte d’harmonie des différences qui concilie spiritualité bouddhiste et rationalité du monde occidental. La chrysalide étant la représentation concrète du passage d’un état à un autre.

| CHEN ZHEN, COCON DU VIDE 2000

D.W. Winnicott et le concept d’espace potentiel : comment créer du vide pour laisser émerger  

Pédiatre et psychanalyste, il a décrit de nombreux phénomènes et notamment celui « d’espace potentiel ».
Il le décrit tout d’abord à partir d’une observation fine de la relation entre la figure maternelle et le nourrisson. Précisons ici que la figure maternelle est à prendre au sens large du terme. La mère n’est pas la seule personne à pouvoir jouer ce rôle.

Le Un

La toute première relation à la figure maternelle est dite « fusionnelle », le nourrisson se confond en quelque sorte avec la mère et l’illusion de n’être qu’Un est alors totale. Parce que cette dernière apaise chaque tension et répond aux besoins premiers du nouveau-né ; parce que cet ajustement est systématique au départ, ce dernier peut éprouver la pleine satisfaction. Ce moment est appelé période “d’illusion” par Winnicott. 
Ainsi voilà qu’au tout début de notre vie, nous pouvons penser la réalité extérieure comme totalement correspondante à nos désirs. Aucun délai ni aucune frustration ne viennent perturber le lien direct entre le désir et sa réalisation.

Le deux mais pas que…

Cependant, après cette première période transitoire et protectrice, que Winnicott nomme la période “d’illusion”, une séparation doit être éprouvée afin que l’enfant devienne un individu à part entière. Il doit se détacher peu à peu de la figure maternelle et éprouver le monde par lui-même. En effet, il doit comprendre graduellement que la réalité ne correspond pas exactement à ce qu’il projette, désire ou correspond pour lui à la normale. Winnicott parle ensuite de la période de “désillusion”.
C’est là qu’un interstice doit pouvoir se glisser dans ce Un que forme le couple mère-nourrisson. Ce Un doit se transformer en dyade, archétype même du nombre deux, du soi et du non-soi. Mais pour supporter cette première grande séparation, Winnicott met pour la première fois en évidence une autre zone, entre la figure maternelle et le nourrisson, entre soi et l’autre, entre le dedans et le dehors. Et voilà que naît le concept d’espace potentiel. Cette aire se situe au point de rencontre entre tous les éléments, entre la pensée magique intérieure où tout semble sous contrôle et l’extérieur qui semble totalement hors de contrôle. Si l’environnement le permet, l’enfant porté alors par le souffle de la curiosité peut se mettre à jouer et à explorer ce monde qui s’ouvre à lui. Un aller-retour fécond entre l’intérieur et l’extérieur peut alors se mettre en place.

Le trois…

C’est donc le moment où la réalité doit être intégrée par le jeune être humain en devenir, et non pas simplement rejetée ou ignorée. Un dialogue fertile doit se créer entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et le monde.
Ce passage semble être la première épreuve fondatrice dans la construction de son identité. Comment résoudre cette tension entre le moi et le non-moi, sans pour autant marquer une frontière nette entre les deux ? Comment les enfants subliment-ils ce passage d’un état à un autre ?

L’espace potentiel décrit par Winnicott est un espace rassurant, une aire intermédiaire qui permet de relier ce qui peut apparaître comme opposé. Connecter le dedans et le dehors apparaît possible grâce à cet espace tiers. 
Ce qui est observable c’est que le jeune enfant, de façon instinctive, emplit de jeu cette aire intermédiaire, située entre lui et l’extérieur afin de mieux supporter l’idée de la séparation, de la division ou encore de la désunion. 
Ce passage, cette transition permet à l’enfant en développement d’expérimenter pour la première fois cet étonnant pouvoir de création que possède tout être humain. Par l’expérience, l’imagination, la mise en scène, le jeune être humain tente de s’accommoder de cette réalité et l’intègre peu à peu. Ainsi une première compréhension du monde apparaît possible. L’enfant passe donc par un processus de créativité par le jeu, afin de s’individualiser et de trouver sa place dans le monde.
Un des premiers processus sous-jacents est celui de la symbolisation. En effet, c’est ce qui va permettre d’organiser l’espace potentiel. Vont alors se former les premiers objets symboles qui ont pour particularité de ne pas être simplement pris pour ce qu’ils sont intrinsèquement mais également pour quelque chose d’autre.
Pour illustrer l’un des premiers accès à la symbolisation, Winnicott décrit par exemple cet objet fondateur : le « doudou », quel qu’il soit. Il est le premier symbole que crée l’enfant pour pallier l’absence de sa mère, de son père, pour accepter la réalité de la séparation et la frustration que cela engendre.
Le doudou se situe à l’intérieur de cet espace potentiel et permet à l’enfant de s’engager dans un processus permanent et profondément humain : maintenir une distinction entre réalité intérieure et réalité extérieure tout en les considérant néanmoins comme étroitement liées. Cet accès à une première symbolisation marque un tournant et permet d’éprouver une autre façon d’être au monde.

Enfant et son doudou, photo

STUDIO BTBOB

Grâce à cet espace potentiel, au fil du temps, le jeune être humain commence alors à pouvoir exister, à tisser des liens et des échanges entre son intérieur et son univers culturel.
Ces échanges se font, et chaque chose peut trouver sa place dès l’instant où les parties ne s’étouffent pas l’une l’autre. Qu’en ce tiers-lieu n’ait pas lieu un combat mais plutôt la création d’un dialogue. C’est ici que le rôle des parents et de tous ceux qui entreront en relation avec l’enfant est essentiel pour maintenir cet espace potentiel vivant et préservé. Ainsi, le mouvement, le jeu, la pensée pourront sublimer cette division en union créatrice. C’est cela qu’explique Winnicott sur cette frontière qui peut être celle de la compréhension, de l’échange, de l’accès à la symbolisation. De la même façon, tout au long de la vie, cet espace constitutif de la façon d’être au monde pour l’individu restera ancré et sera une « aire transitionnelle d’expérience » pour tout être humain et à n’importe quel âge.
Winnicott ne place plus une limite franche entre l’intérieur et l’extérieur, comme beaucoup ont pu le faire avant lui. Il est ici question d’un espace transitionnel, au sens de passage. Une aire intermédiaire d’expériences.

Sam Francis tableau
Cet artiste travaille principalement sur des fonds blanc sur lesquels il applique des taches de couleurs nuancées qui, tour à tour, enserrent ou libèrent cet espace vierge. Les tâches, soumises au hasard, surgissent spontanément, et deviennent alors énergie créatrice, langage pictural. Pour l’artiste, « l’espace qui s’étend entre les choses » est primordial.

| SAM FRANCIS (1923-1994), ARIEL’S RING, SÉRIGRAPHIE

Le Ma, comme un écho oriental de l’espace potentiel ?

Ce concept d’espace potentiel, d’aire intermédiaire résonne avec le terme japonais Ma, qui est un espace-temps d’intervalle. Très tôt, l’enfant semble pouvoir expérimenter cet intervalle, ce vide nécessaire entre toutes choses pour que puisse se créer un dialogue. C’est ici que la  présence du Ma opère : dans le trois, l’interstice. Un dialogue créateur peut se mettre en place et un sens  émerger. Les termes de Ma et d’espace potentiel sont intéressants à rapprocher lorsque l’on s’attarde plus précisément sur la notion de vide. En effet, l’enfant est confronté au monde durant la période dite de désillusion, où le vide laissé par la figure maternelle doit être apprivoisé. Dans le concept japonais, il est question de vide médian, de tiers. Ainsi aussi bien dans le Ma que dans le concept d’espace potentiel, le “vide” ne résonne pas avec “néant” mais bien avec “place”. La place pour expérimenter, jouer, créer, et laisser le souffle s’exprimer. 

Il faut que l’enfant ait la place d’engager ce dialogue sensible entre lui et la réalité extérieure et pour cela, bien évidemment, il faut que l’environnement le porte et l’accompagne. Les adultes, qui entourent le jeune enfant, sont bien sûr les premiers à pouvoir lui permettre ou non d’expérimenter à son rythme et dans la bienveillance le monde extérieur. Si l’entourage est défaillant, il est malheureusement bien plus difficile, voire impossible de pouvoir trouver cette place et donner du sens à la réalité extérieure tout en développant un savoir-être. C’est ici qu’il semble important de souligner le rôle indispensable de chaque adulte dans notre société. Des parents à la communauté éducative la plus large, chacun est responsable du cadre à mettre en place afin que chaque être en devenir puisse se développer à son rythme et en ayant les apports nécessaires pour se construire, s’orienter. 
Qu’en est-il de l’espace potentiel laissé aux enfants aujourd’hui ?
Qu’est-il mis en place et élaboré de nos jours pour s’assurer que le développement des plus jeunes peut advenir dans un cadre bienveillant et épanouissant ? Le souffle de la curiosité, de la créativité ont-ils encore assez d’espace et de temps pour émerger ?

Tout comme dans l’œuvre de Sam Francis, on voit ici le dialogue qui s’instaure entre le fond blanc et des surfaces colorées. Chaque élément semble trouver sa place et être révélé grâce à la présence d’interstices, sortes de respirations dans le tableau.

| SIMON (1922-2008), BLANCS, 1973.

La négation de l’espace potentiel ou la lente agonie des espaces publics traditionnels

1- Le langage de la consommation

Aujourd’hui chaque espace est investi ou interdit, chaque lieu a une fonction définie. Il semble peu à peu que tous les lieux de rencontres, de tissages autant culturels que générationnels disparaissent. Tout est rempli et occupé et ce, pour une fonction mercantile la plupart du temps. La publicité envahit tous les lieux et partout où le regard porte, il y a une incitation à la consommation, à l’efficacité ou encore à la production. 
Nous sommes ainsi écrasés par le flux d’informations. Lumières, signaux, sons ou encore images, tout semble inexorablement saturé en ville et la publicité nous masque le ciel. Les symboles ne sont plus choisis et fleurissent à grande échelle, créés de toutes pièces dans une logique consumériste. En effet, le logo de Nike tout comme celui d’Hermès sont désormais porteurs des valeurs de ces marques. La consommation permet l’obtention d’une identité sociale. Pour cela, elles s’emparent par exemple des qualités de gens connus pour rendre le produit célèbre et désirable. En ce sens, ces simples logos occupent maintenant la fonction de symbole. 
C’est à cet endroit que la première attaque est portée à l’espace potentiel. Souvenez-vous, il est censé pouvoir offrir un espace d’élaboration avec le monde extérieur. Or il est difficile voire impossible de commencer le dialogue entre soi et l’extérieur alors que le langage et les symboles sont imposés, et de façon aussi massive. C’est une discussion à l’unilatéral et sans droit de réponse. 
Nos sens sont sans cesse sollicités et finissent par être surchargés. Mais paradoxalement, comme l’analyse Claudine Haroche1Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS. en 2008 dans L’avenir du sensible : Les sens et les sentiments en question, nous ne développons plus nos sens, au contraire nous les forçons à s’éteindre, à fonctionner au ralenti.
Alors qu’une sur-stimulation permanente émane de notre environnement extérieur, nos sens s’amoindrissent. Ce qui est censé faire lien entre le monde réel et notre intérieur est en fait en train de s’engourdir, de ne plus pouvoir jouer son rôle. Les espaces de liberté disparaissent de plus en plus et sont remplacés par des lieux où tout est sous contrôle. La rêverie et l’imaginaire semblent ne plus pouvoir prendre racine dans ces différents lieux.
Notre société semble finalement brouiller les pistes de la compréhension et même accentuer une séparation entre l’être humain et ce qui l’entoure. On finit par se couper du Monde au vu du nombre d’informations à traiter.

2 – Un processus menant à un endormissement général

L’humain ne choisit plus vraiment comment il décide de se relier à son environnement. La compréhension de l’autre, du monde, est de moins en moins opérante. Peu à peu, le message devient flou, et au lieu de créer une boîte à outils permettant de faire des choix éclairés, la paralysie nous guette. 
Alors partons maintenant retrouver le petit humain en devenir et imaginons-le devoir s’orienter dans ce monde. Comment peut-il interpréter un message aussi diffus et présent à la fois ? Comment s’approprie-t-il son environnement aujourd’hui ? 
En effet, il n’y a pratiquement plus de lieux ou d’espaces qui n’ont pas subi le phénomène de privatisation ou encore d’anthropisation. Dans les villes, le passage d’un espace public à un espace privé se fait de plus en plus aisément. Dans la nature, le même phénomène est observable. L’Homme transforme tous les territoires à son image sans se préoccuper de la diversité ou encore des besoins de l’environnement. Il n’y a plus de lieux sauvages où la nature peut se développer selon ses propres lois. Ce contrôle permanent répond à l’obsession de tout remplir, de ne pas laisser de vide, de donner une fonction à chaque espace et chaque temps. De contrôle à règne de l’humain, il semble n’y avoir qu’un pas, vite franchi…
La capacité de l’humain à interagir, créer, jouer semble bien compromise aujourd’hui ; les règles du jeu sont déjà instaurées, et nous n’avons pas participé. Tout nous pousse, dès le plus jeune âge, à être de moins en moins actif dans le monde et à moins participer à l’élaboration de celui-ci.  
Le libre arbitre est directement impacté. La standardisation opère à tous les niveaux et diminue drastiquement le pouvoir de décision et le discernement. Si l’on regarde des cours de récréation aujourd’hui, est-ce normal qu’un jeu vidéo ou une marque puissent être connus de la maternelle au collège? Ces enfants d’âge et d’horizons si différents ont-ils tous envie de s’exprimer, de jouer ou encore de s’habiller de la même manière?  Aujourd’hui,  il faut produire vite et beaucoup, alors il n’y a plus place aux petites particularités locales. La grande distribution doit s’adresser au plus grand nombre. C’est l’unique voie que la société actuelle semble vouloir valoriser. Et du plus jeune au plus ancien, tout le monde est visé par cette économie à échelle mondiale. 
Tout comme nos sens, le corps est également invité à ne pas trop prendre de place. La raréfaction de zones de friche ou d’espaces libres amoindrit les chances de pouvoir interagir avec son corps, de développer des aptitudes physiques. Pour la sécurité de chacun, les interdits pleuvent : “ne pas marcher dans l’herbe”, “ne pas jouer au ballon”, “ne pas grimper aux arbres”… Aujourd’hui dans la plupart des lieux dits publics, tout est calibré. Il faut suivre les règles imposées par le lieu et même la disposition du mobilier urbain est pensée. Prenons les squares bien organisés dans les villes, où les enfants sont invités à jouer sur les structures prévues à cet effet mais pas dans une autre partie du jardin. La politique actuelle a-t-elle encore des égards vis-à-vis de l’éducation, ou nos enfants sont-ils devenus uniquement des êtres potentiels de consommation, de futures sources productives ? La marchandisation de tout, les publicités directement adressées aux plus jeunes, le moindre espace sponsorisé par telle ou telle entreprise ne font que réduire peu à peu à néant la diversité et l’espace de création et de jeu de tout un chacun. L’endormissement est bien global et aboutit à une perte d’autonomie face au monde extérieur. Il semble pourtant urgent de se réveiller et de pouvoir transmettre une autre manière d’être, plus en lien avec soi et avec les autres. C’est par l’éducation au sens le plus large que ces valeurs peuvent à nouveau circuler. Mais attention, car l’argent et la consommation sont devenus des acteurs très sérieux dans ce domaine, au détriment de ceux qui défendent le développement et le bien-être de l’enfant. C’est donc pour éclairer le chemin que les adultes doivent à nouveau se mobiliser et se sentir concernés.

3 – Sous haute protection

Pour finir et achever le triste tableau de ce désengagement général programmé, parlons enfin de la notion de sécurité. Les interdictions sont de plus en plus nombreuses au sein des différents espaces, les normes à respecter se multiplient. La responsabilité de chacun est délayée et l’évaluation du danger  n’est plus abordée puisqu’il est question de résoudre toutes ces questions en amont. La dangerosité de chaque espace fait maintenant l’objet d’une évaluation précise avec un diagnostic et un possible protocole sécuritaire à la clé. Il semble être question de zones “défendables” plutôt que d’espaces de rencontres et de socialisation. Le phénomène de privatisation décrit un peu plus haut permet par exemple de mieux maîtriser ces paramètres. Dès qu’un espace commun tombe dans le domaine privé, il est plus facile de le surveiller et de maîtriser ce qu’il s’y passe, il devient bien souvent payant et sélectif. 

Et lorsque ce n’est pas possible, et qu’un espace reste ouvert au public, il n’est pas rare d’entendre parler de ces lieux comme des zones d’insécurité. Des caméras de surveillance peuvent être installées, le mobilier urbain réfléchi afin d’éviter les regroupements. Des barrières peuvent en bloquer l’accès. 

Ce débordement sécuritaire est souvent là pour éviter tout conflit, toute confrontation entre des groupes sociaux divers. Dans l’imaginaire collectif actuel, la mixité pourrait déclencher des débats, laisser les divergences s’exprimer, ce qui est devenu totalement inenvisageable. Alors il est question d’éviter ces situations par tous les moyens. Et une fois de plus, au lieu d’apprendre à grandir, échanger ensemble, c’est séparés que nous évoluons. Le microcosme que représente l’école subit le même traitement. Les interdictions sont de plus en lourdes. Prenons l’exemple des cours d’école où parfois il n’y a plus ni ballon, ni bille, ni carte… pour cause de conflits et de dangerosité. Le jeu n’a plus sa place, la parole non plus a priori, puisque le conflit doit être à tout prix évité. Et tout ceci sous le regard surpris des adultes qui font respecter ces règles, et qui en parallèle s’étonnent de la  nette augmentation des violences entre enfants et de leur  façon de s’adresser la parole de plus en plus agressive. Y aurait-il un lien de cause à effet ? 

A force de protection, de privatisation, la vie ne circule plus dans les espaces. La mixité, le métissage ont du mal à exister. Chacun peine à trouver sa place au sein de la collectivité, et ce dès le plus jeune âge. Au lieu de supprimer tout ce qui pose problème, les adultes ne pourraient-ils pas être des phares qui balaient attentivement l’horizon de leur regard bienveillant et être ceux qui aident à résoudre des différends ?

De l’humain en devenir à l’humain en chemin, il semble important de pouvoir retrouver son pouvoir de décision, de réflexion et d’action. Porter un regard attentif à tout ce qui nous entoure, et pouvoir à nouveau prendre le temps d’élaborer un lien avec les autres, paraît urgent.

Sortir du repli : Retrouver un lien aux êtres, habiter l’espace-temps ensemble

La réduction voire la disparition des espaces publics et d’expression rend donc le dialogue entre soi et l’environnement de plus en plus difficile. Mais qu’en est-il des échanges et du lien à l’autre? Si les espaces sont importants, le positionnement des humains qui les habitent l’est encore plus. 

Dans les endroits où la densité de population est élevée, on peut observer un phénomène appelé par Gabriel Moser “la dilution de la responsabilité”. Plus il y a de monde dans une rue et plus le sentiment d’anonymat est ressenti et peut ainsi protéger de la présence de l’autre. Cela explique notamment les scènes de détresse dans un lieu public où très peu, voire aucune personne, n’intervient. Encore une fois le mouvement semble être celui d’une séparation plutôt que d’une tentative de compréhension et de mise en relation. Les individus au sein d’une ville ne se sentent plus reliés et l’individualisme se déploie toujours un peu plus. Chacun effectue ce qu’il a à faire et ne se préoccupe que trop peu des autres. 

Martin Parr est un photographe contemporain, né en 1952. Il est reconnu comme l’un des photographes documentaires les plus émérites et célèbres du monde. Ses œuvres, reconnaissables entre toutes, ont traité tous les sujets possibles, de la société de consommation mondiale au tourisme de masse, en passant par les modes de vie des personnes les plus aisées. La photo ci-dessus est tirée d’une série qu’il a faite sur Paris et Versailles.

|  PHOTOGRAPHIE DE MARTIN PARR, LE LOUVRE, 2012

Ce repli est accentué par la dématérialisation de l’espace, propulsé au sommet par la création d’un ensemble de technologies numériques toujours plus performantes. Ainsi tout paraît accessible depuis son ordinateur : les gens, les pays, les vêtements et la nourriture… Alors que tout semble atteignable depuis chez soi et dans un moindre effort, les échanges avec les autres s’amenuisent. Les écrans s’intercalent et se glissent partout, menant toujours plus à la séparation. Prenons l’exemple d’un café où aujourd’hui il n’est pas rare de voir des gens seuls avec leur ordinateur portable ou leur téléphone à une table. Ce lieu qui, auparavant, était celui de la convivialité se transforme peu à peu en espace où chacun est dans sa bulle. Les échanges se font plus rares ainsi que les éclats de rire. Il suffit de regarder certains groupes de jeunes adolescents qui sont les uns à côté des autres mais tous absorbés par leur téléphone portable. Cela attaque directement le lien à l’autre car les échanges d’idées, les confrontations n’ont plus lieu ; ou alors à distance et de manière anonyme sur des réseaux sociaux. Les liens se tissent et se détissent aussi vite que la technologie progresse et accélère notre rapport au temps. Ayant toujours l’impression qu’il est possible de choisir une alternative, une autre amie, une autre paire de chaussures ou encore une autre série, on ne s’engage plus dans le moyen terme. On passe rapidement d’une envie à une autre, et la frustration ne doit surtout pas être éprouvée. 

Le temps est également une donnée à prendre en compte. L’urgence et la vitesse dominent. Le moindre contretemps est devenu source de panique générale. Les notions de productivité, d’efficacité ont envahi toutes les sphères, du monde de l’entreprise à l’enfance. Les moments de
repos doivent être rentabilisés, comme si la contemplation, le souffle, le vide effrayaient notre société aujourd’hui. Les enfants, une fois de plus, n’échappent pas à ce phénomène et bien souvent il est possible d’entendre des parents dire qu’il faut s’occuper intelligemment. Alors le samedi et le mercredi deviennent des journées marathon où peuvent s’enchaîner des cours les uns après les autres. De la maîtrise de plusieurs langues au match de foot en passant par la pratique d’un instrument, l’enfant ne doit pas s’ennuyer et doit briller ! Mais ce dernier a-t-il eu son mot à dire dans cette course effrénée? A-t-il eu le choix et s’épanouit-il dans ces différentes activités? Quand le parent n’est pas garant d’une harmonie et d’un équilibre pour l’enfant, tout est découpé et fragmenté, et la notion de choix totalement diluée voire oubliée. C’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui et auquel chaque enfant est confronté. Le “toujours plus” mène finalement à une insatisfaction permanente, “zapper” dans l’espoir de trouver toujours mieux. 
Il semble alors urgent de guider nos enfants et de leur permettre de faire preuve de discernement face à cette société et d’éviter ces processus délétères.

Revenir à une certaine sobriété est nécessaire afin de les protéger du débordement, de l’écœurement. Retrouver le sens de la mesure semble indispensable. Les temps de repos, de vacuité doivent retrouver leur valeur. Rêver, imaginer, jouer, tout cela ne peut émerger que si ces temps existent encore. A nouveau, les adultes doivent tenter de sortir de cette logique entrepreneuriale qui touche même les enfants. Non, ce n’est pas la productivité qui doit devenir la valeur essentielle dans l’éducation et dans le développement du jeune être humain en devenir. 
Certes, les enfants doivent pouvoir à nouveau profiter d’espaces où les rencontres sont possibles, où ils peuvent échanger, construire avec les autres et même expérimenter le fait de ne pas toujours être d’accord. C’est bien le positionnement des adultes qui permettra de laisser place aux liens et de travailler cette notion. Chacun doit tenter d’agir à son niveau et c’est une manière d’être que nous devons transmettre et non une manière d’avoir. Dans un parc, dans une salle d’attente, c’est en présence les uns des autres que nous devons nous positionner. Attendre avec son enfant c’est une occasion de plus d’inventer une histoire, de l’écouter ou encore de lui lire une histoire. Ou tout simplement attendre l’un à côté de l’autre en regardant autour, en observant attentivement le monde extérieur. C’est là, dans cet invisible et indicible espace-temps que se tissent les fils de l’humanité. Alors ne nous coupons pas définitivement les uns des autres.
Certains endroits proposent des activités où chacun peut exprimer ce qu’il est, avoir une place et où le regard attentif des adultes suffit à poser un premier cadre. C’est exactement ce genre d’initiative qu’il faut pouvoir investir. Permettre à chacun d’entrer en relation, laisser croître son propre imaginaire et le mêler à celui des autres doit être à nouveau réfléchi. Et heureusement certaines associations tentent de recréer ce lien en organisant des fêtes de quartier, des ateliers ouverts à tous ou encore des débats et réunions où chacun peut s’exprimer. Mais ces initiatives restent encore trop à la marge et bien souvent peu soutenues.
Laissons place à l’expérimentation, au lien et au jeu si l’on désire que les enfants puissent cultiver le jardin de leur imaginaire. Grandir auprès du vivant, au sein d’un espace riche et multiple peut peut-être amener à développer un regard plus attentif, et à avoir des égards vis-à-vis de ce dernier. De cette séparation trop souvent observée entre l’humain et le monde qui l’entoure, passons à une tentative de compréhension et à une certaine proximité. Laissons les enfants côtoyer et observer un environnement en vie et pluriel, qui offre un potentiel à chacun pour tenter d’interagir et de forger peu à peu une façon d’être au monde. Il est donc temps de se sentir concerné et de mettre en œuvre une nouvelle façon d’être.


Pour l’humain en devenir, l’événement fondateur serait donc l’acceptation de la réalité. Par le jeu, l’imagination, le jeune humain en devenir tente de s’accommoder de cet environnement extérieur. Apparaît alors la notion d’espace potentiel. Pour Winnicott et pour d’autres, il est clair que cette aire s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’Homme. Mais il y a bien plusieurs conditions à l’émergence de cet espace : un temps qui permette d’ancrer le vécu et de le transformer en expérience, un espace non saturé, propice à l’imagination et enfin un étayage collectif qui permette d’avoir confiance pour s’ouvrir à de nouvelles expériences. 
C’est bien l’orientation de chacun, au sein d’une communauté éducative élargie, qui fera entrer l’enfant dans un échange fécond et qui lui donnera de la place. Afin de donner du sens à ce qui nous entoure et aux différentes situations, la créativité et le jeu sont deux dimensions à défendre.
À travers des espaces collectifs et une véritable ouverture des êtres à l’échange et à la sensibilité, il semble possible de se relier à nouveau. Que se tisse à nouveau la trame d’une histoire commune où le dialogue et la compréhension reprennent toute leur place. Ce tissage demande des efforts, mais il est grand temps d’en faire.

Références

1 Claudine Haroche est sociologue et directrice de recherche au CNRS.
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Compréhension et incompréhension

Liberté, égalité et fraternité, des amis en périls ?

Les moments de crise sont souvent l’occasion de pouvoir élargir nos réflexions, nos compréhensions de certains sujets. Aujourd’hui c’est sur les trois mots qui composent la devise de la République Française que notre attention s’est portée. « Liberté, égalité, fraternité ».

Si nous posons la question à tout un chacun du sens de ces mots, force est de constater que les réponses sont loin d’être convergentes. Ces trois mots ont-ils encore un sens profond pour chacun d’entre nous et agissons-nous pour se les réapproprier?

Il y a, certes, bien d’autres choses en tension, en panne, ou sur le point de succomber dans ce premier quart du 21ème siècle. Toutefois, le flou, la confusion autour de ces valeurs fondatrices nous a amené à remettre ces mots en perspective. Ainsi, dans un premier temps, confrontons ces mots au réel. Que sont devenues ces valeurs au sein de notre société actuelle et ce, depuis leur origine?

1/ Se poser la question de l’origine

En 1880, sur le fronton de tous les bâtiments publics de France, apparaît la fameuse devise « liberté, égalité et fraternité ». En même temps, Jules Ferry instaure l’école pour tous, gratuite et laïque et l’instruction obligatoire (les parents gardent la liberté d’instruire leurs enfants par eux-mêmes ou par des précepteurs, voire une école privée et religieuse). Pour en arriver là, il a fallu un siècle. La révolution française de 1789 marque en effet le départ de ce qui était d’abord des revendications. 

Dans l’esprit des républicains des années 1880, la consolidation du régime politique né en 1875 passe par l’instruction publique. En laïcisant l’école, ils veulent affranchir les consciences de l’emprise de l’Église et fortifier l’instinct patriotique en formant les citoyens, toutes classes confondues, sur les mêmes bancs. Dans un premier temps, pour libérer l’enseignement de l’influence des religieux, le gouvernement crée des écoles normales, dans chaque département, pour assurer la formation d’instituteurs laïcs destinés à remplacer le personnel congréganiste (loi du 9 août 1879 sur l’établissement des écoles normales primaires). Dans un second temps, il met en place l’école laïque et gratuite pour tous.

2/ Poser le contexte pour éviter les erreurs et les incompréhensions et prendre du recul

Les concepts de liberté, égalité et fraternité ont pris une importance capitale au milieu du 18° siècle en réaction aux abus de ceux considérés alors comme oppresseurs (le pouvoir religieux et la noblesse). Avec la révolution de 1789 en France, on ne va pas hésiter à faire table rase de ceux considérés comme les oppresseurs. Le régime alors mis en place est nommé celui de la terreur. 

La terreur est-elle le bon moyen pour générer liberté, égalité et fraternité entre tous ? 

Il ne s’agit pas ici de faire le procès des révolutionnaires car il est incontestable qu’il y avait des abus de pouvoirs tant de la part du clergé que de la noblesse, mais le départ de ce nouvel idéal n’a pas été serein et une partie du bébé a été jetée avec l’eau du bain. On souligne cet aspect car quand l’histoire nous met à nouveau dans une période charnière avec des bouleversements, il est tentant pour certains de chercher des boucs-émissaires pour les rendre responsables de tout ce qui ne va pas et se poser comme donneurs de leçons, sans au préalable s’être bien regardés.

3/ Chercher à poser un regard impartial sur l’histoire

Le sujet est très vaste si l’on s’attache à décrire dans l’histoire et selon les pays comment ces droits se sont plus ou moins mis en place, voire pas du tout. On va s’intéresser plutôt à dévoiler les grandes causes qui font qu’aujourd’hui on s’éloigne toujours plus de cet idéal de liberté, égalité et fraternité – repris partout dans le monde – au lieu de s’en rapprocher avec le temps. Enfin, il nous faut souligner que dans de nombreuses parties du monde, l’idéal de liberté, égalité et fraternité n’a jamais été mis en oeuvre, donc à fortiori la question de s’en rapprocher ou de s’en éloigner ne se pose pas. 

L’altération de la liberté :

La liberté à l’origine est le pouvoir qui appartient à l’humain de faire tout ce qui ne nuit pas au droit d’autrui. En instituant la liberté comme un droit acquis à la naissance, avec le temps l’égoïsme et l’avidité ont proliféré, poussé par la profusion matérielle et la vie confortable. Les individus centrés sur eux-mêmes finissent par se couper de leur intériorité, des autres et de la nature et ne sont donc plus responsables et solidaires. En reflet, le système néolibéral s’est imposé partout dans le monde, transformant tout en valeur marchande quelles que soient les conséquences sur le monde et les êtres. S’appuyant sur la consommation d’énergie, la technologie et les systèmes d’informations, le néolibéralisme encourage l’hubris (la démesure) à toutes les échelles. C’est ce système qui aujourd’hui nourrit toujours plus les individualismes et le repli sur soi et avec l’acceptation de pertes de libertés collectives et l’incitation aux libertés individuelles débridées, surtout quand elles génèrent du commerce. 

Pour citer cette altération de la liberté, on va se permettre un néologisme : liber’rien. 

La perversion de l’égalité : 

Pour rappel, l’égalité a été définie en rapport avec la loi qui est la même pour tous et les distinctions de naissance ou de conditions sont abolies. Chacun est tenu à hauteur de ses moyens de contribuer aux dépenses de l’Etat. Au XIX° siècle et jusqu’à 1968, le progrès matériel génère une nouvelle forme de vie: la modernité. Elle se caractérise par la profusion de moyens matériels et le confort grâce à l’utilisation des machines. Elle fait naître la croyance que plus il y a de progrès, meilleure sera la vie. Et ce modèle va petit-à-petit s’imposer partout dans le monde. Aujourd’hui, les systèmes technocratiques avec leurs experts techniques et une centralisation massive, pèsent de plus en plus dans la société et sur les prises de décisions. En étant toujours plus éloignés des besoins des gens du terrain et ne font qu’augmenter les écarts. Et le développement du numérique, malgré ses promesses, accentue cette oppression en imposant pour tous (ce qui est une forme d’égalitarisme) toujours plus de règles hors sol et unifiantes à trop grande échelle ce qui finit par gommer l’altérité.

La perversion de l’égalité telle qu’on l’entend peut-être définie par l’égalitarisme. 

Et la fraternité ?

Depuis l’avènement du monde industriel, et en son sein, a-t-on pu réellement faire preuve de fraternité à l’échelle collective ? Oui bien sûr à travers les classes sociales, les minorités et parfois les nations. Mais ces fraternités particulières ne masquent-elles pas la panne d’une fraternité universelle qui n’arrive pas à émerger tant l’avoir est central et prioritaire ?

Aujourd’hui, dans les quartiers difficiles du monde entier et pour tous ceux en difficulté sociale ou vitale, la fraternité est brandie comme allant de soi alors que dans les faits elle est totalement absente. Une telle hypocrisie provoque en réaction toujours plus de conflits et de rejets violents. 

Pour la fraternité, on se permet une nouvelle fois un néologisme : défraternité, qu’on peut définir comme l’indifférence masquée.

Pour conclure, l’école laïque, gratuite et pour tous n’est bien sûr pas responsable des liber’rien, égalitarisme et défraternité. Là où elle existe, elle apporte des choses essentielles et très bénéfiques comme l’instruction pour toutes les classes sociales et pour tous les sexes, la fin ou au moins une grande diminution de l’asservissement des enfants au travail. Mais cette école s’est comme faite déborder, et depuis plusieurs décennies mais sans succès, on cherche à la réformer pour qu’elle génère à nouveau cohésion, implication et finalement l’envie et la joie d’être citoyen. 

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| PHOTOGRAPHIE PAR ROBERT DOISNEAU

On peut prendre un exemple d’insuccès. En France, lors des attentats de 2015, l’école a eu comme obligation de réactualiser l’enseignement moral et civique avec dès le lundi suivant les événements, des échanges et des débats sur le sujet. Par endroit, il y a eu des tensions, voir des rejets tant adhérer ou être exclu semblait le choix binaire unique. 

Cette façon dualiste de gérer les choses se répète partout et pose de plus en plus de problèmes. Si à l’école on pose l’égalité comme une évidence mathématique, on a vite fait de faire croire que tous les enfants sont égaux. En droits, c’est certain, mais du point de vue de la constitution de chaque enfant, c’est dangereux. C’est comme de dire qu’un hêtre et un pin maritime sont les mêmes car ce sont des arbres : c’est dangereux pour la biodiversité car alors on peut en remplacer un par l’autre sans vergogne et c’est également dangereux pour chaque arbre. Comment va vivre le hêtre implanté l’été sur la côte méditerranéenne et comment va vivre le pin maritime l’hiver sur les escarpements de la montagne enneigée ? Pour parvenir à se réapproprier ces mots, à élargir nos horizons, le concept du ” Ma ” pourrait peut-être contribuer pour chacun à sortir de l’inertie et du sentiment d’impuissance face à certains maux de nos sociétés.

Lire notre article :

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Interdépendance et interstices L'humain et son éducation

Comment placer du Ma entre deux pôles qui depuis trop longtemps s’ignorent ?

Le « Ma » nous vient d’Orient et tout particulièrement du Japon. Il est cette manière particulière de relier deux choses distinctes et souvent opposées, en créant une zone, pas simplement spatiale mais aussi temporelle, où on peut reconnaître et apprécier la rencontre harmonieuse des deux choses sans pour autant les confondre. 

Ainsi dans l’architecture d’une maison traditionnelle japonaise, il n’y a pas comme en Occident une coupure franche entre le jardin et la maison mais un intermédiaire, ni jardin ni habitat mais les deux à la fois, pour s’imprégner à la fois dans l’espace et le temps de la qualité des deux entités. 

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Une Maison de thé traditionnelle japonaise

| PHOTO EXTRAITE D’UN ALBUM LAQUÉ DES ANNÉES 1880-1890 – PHOTOGRAPHE INCONNU

Le « Ma » permet de mettre en valeur les deux parties dans leur différences et complémentarités en laissant l’une comme l’autre s’empiéter et tisser entre elles des liens subtiles. Le « Ma » ne peut pas être uniquement défini rationnellement. Il fait aussi appel à la poésie, à l’intuition, il s’ouvre aux approches empiriques pourvu que le résultat soit là : une harmonie naturelle, un savant équilibre où les briques du bon, du beau et du juste délimitent des chemins qui relient. On perd le « Ma » lorsqu’on laisse le jardin intérieur sans entretien et sans direction. Il retombe dans le chaos et l’inconscient. Ce jardin abandonné n’a rien à voir avec la majesté des forêts primaires et sauvages. En l’humain il est synonyme de partialité, de perte d’autonomie dans les réflexions et les décisions, de rapports de force arbitraires, etc… 

Cependant le « Ma » ne tombe pas du ciel mais se transmet, se cultive par ceux qui l’ont reçu et l’ont accueilli en eux-mêmes. Alors comment faire naître du « Ma » en soi et tout autour de soi ? De cette ambition se pose la question de la place du “Ma” dans l’éducation, et nous avons donc choisi d’explorer l’équilibre entre la liberté et l’interdit, mais aussi le dialogue entre l’égalité et la pluralité et la cohabitation entre la fraternité et l’antagonisme. Nous avons vu dans l’article “Liberté, égalité, fraternité, des amis en périls ?“ que ces concepts finissent par s’opposer ou s’ignorer, laissant le terrain aux trois poisons liber’rien, égalitarisme et défraternité. Liber’rien et défraternité sont deux néologismes pour marquer respectivement l’altération de la liberté et l’indifférence masquée. 

Ce qu’on propose ici n’est qu’une approche, parmi bien d’autres très certainement, pour créer et entretenir du « Ma ». S’inscrivant dans un temps élastique et s’appuyant sur 5 étapes, cette méthode dépend du niveau d’incorporation du « Ma » de celui qui la transmet et du niveau de conscience de celui qui reçoit l’enseignement.

Liberté – égalité – Fraternité – Interdit – Pluralité – Antagonisme

ETAPE 1 :

D’abord, l’idée est d’essayer de répondre aux questions qui suivent en cherchant des évènements et des expériences concrètes, dans sa propre vie et dans la société dans laquelle on est, qui sont capables de les illustrer. On peut tourner ces questions de bien des façons, l’essentiel est de créer du sens pour chacun des 6 mots et entre ces mots. Cette réflexion permet aussi de se rendre compte qu’il n’est pas simple de les ajuster ensemble car, par nature, on peut avoir tendance à en privilégier certains plus que d’autres. 

  • Y a-t-il des limites à sa propre liberté et si c’est le cas comment les définir ?
  • Sous prétexte de protéger, doit-on accepter tous les interdits ?
  • Sous prétexte d’égalité, doit-on imposer à tous les mêmes choix ?
  • Sous prétexte de respect des différences donc de la pluralité, doit-on en déduire des échelles de valeurs ? 
  • Faut-il partager des appartenances pour être fraternel ?
  • La fusion ou le rejet sont-elles les uniques solutions pour ceux qui s’opposent et sont donc antagonistes ? 

Si on se place dans le cadre de l’enseignement donc de l’éducation, de telles questions sont certainement trop complexes à aborder directement avec de jeunes élèves. Il va falloir utiliser les situations de vie, donc des évènements du quotidien, pour que petit-à-petit ces élèves s’approprient ces concepts et soient capable de les différencier. 

Se pose alors la question de comment on enseigne aujourd’hui. Si les enseignants comme les parents ne font qu’apporter à l’élève ou à l’enfant des connaissances dans les moments de vies partagés, la possibilité de créer du « Ma » est très faible. Les connaissances deviennent alors stériles, elles ne font pas ou peu émerger de l’élève ou l’enfant de nouvelles attitudes et comportements car alors on lui demande seulement d’absorber des connaissances pour pouvoir les restituer intelligiblement. On ne lui demande pas de les confronter à un vécu et d’en tirer des expériences. 

Pour que les enseignants amènent leurs élèves non seulement à se poser la question du sens des choses mais aussi à faire des liens avec leurs vies, cela implique entre eux et leurs élèves l’existence d’un « Ma ». Dans cette approche, le « Ma » dévoile ses exigences avec la nécessaire intention, attention et donc reconnaissance réciproque pour que la relation induite soit féconde et transformatrice dans le bon sens. C’est bien sûr aux enseignants à faire les premiers pas. C’est à eux de savoir comment rentrer dans une certaine intimité avec les élèves sans enfreindre leurs libertés, comment rester impartial face aux évidentes pluralités, comment faire preuve de fraternité sans tomber dans la familiarité ou les préférences. Ce faisant les enseignants sont à l’épreuve de faire du « Ma » et assume leur position de modèle même imparfait.

Pour former des citoyens libres, égaux et fraternels, ils doivent avoir incorporé en eux cet idéal de citoyen ou au moins y tendre. C’est tellement plus simple de se réfugier dans les savoir-faires et la technique avec pour seule exigence le fait de savoir. Etre engagé à faire émerger des qualités, c’est autre chose, notre grande responsabilité humaine, et la clé de l’étape suivante. 

ETAPE 2 :

Imaginons toutefois que non seulement ceux qui sont placés comme enseignants cherchent et arrivent à partager des moments de vie avec leurs élèves, qu’ils sont vigilants à faire sortir ces 6 questions dans le contexte des vécus partagés, ils vont peut-être arriver à ce que ces questions deviennent intéressantes et importantes pour leurs élèves, donc que ces derniers s’impliquent. Cette étape est en quelque sorte l’étape pivot, car aujourd’hui qui se donne l’autorisation de mettre l’accent dans les échanges au quotidien sur des concepts qu’on a vite catalogué comme concepts d’ordre philosophique ou moral ? 

Cela sous-entend donc que sans vie morale et questionnement philosophique, l’idéal du citoyen soucieux de liberté, égalité et fraternité ne peut être transmis. En effet, il ne va pas de soi d’être attentif à limiter sa propre liberté pour garantir celle d’autrui. Il ne va pas de soi de s’empêcher, donc de se poser des interdits, pour que chacun puisse jouir de sa liberté. Il ne va pas de soi d’être impartial et de garantir l’égalité quand à l’inverse on peut en tirer un profit. Il ne va pas de soi qu’en reconnaissant les différences donc la pluralité on ne cherche pas à se comparer pour légitimer une place au-dessus. Il ne va pas de soi de reconnaître une communauté de destin donc une forme de fraternité, quand les appartenances de l’autre s’opposent aux siennes. Il ne va pas de soi d’accepter des antagonismes quand on a la faiblesse de vouloir être aimé ou apprécié à n’importe quel prix. 

Dans cette étape, il faut être patient car nombreuses sont les voies d’assimilations et avec, la façon pour chacun de s’impliquer à donner du sens à ces questions. L’étape suivante est celle où dans un groupe, un nombre suffisant d’élèves se sont impliqués. Une dynamique se met alors en place et entraîne même les plus récalcitrants. Ces derniers ne sont pas rejetés ni poussés mais pris en compte et entraînés pour être de plus en plus concernés. 

ETAPE 3 : 

A partir de l’implication des élèves qui développent alors la capacité à trouver par eux-mêmes des situations relevant de chacune de ces questions, les enseignants peuvent alors commencer à mailler les 6 questions entre elles. C’est le moment des analogies, des tissages fondateurs de repères. Chez les élèves émerge la capacité de jugement, le discernement et la possibilité de prendre du recul sur les tendances de la société comme sur ses propres tendances. La complexité se met en place, et avec le « Ma », qui se traduit par un regain de tolérance, d’intérêt et d’ouverture pour les différences. L’élève sort de la chrysalide de l’à priori et des modes. Cette étape marque l’autonomie de chaque apprenant qui par lui-même cherche non seulement à comprendre mais à vivre harmonieusement pour lui et tout ce qui l’entoure les 6 concepts de liberté, interdit, égalité, pluralisme, fraternité et antagonisme. Les 6 ont une place en lui, il les a différenciés, mais ce n’est pas pour cela qu’il les applique avec discernement au quotidien. Arrive alors l’étape d’une réelle introspection. 

ETAPE 4 :

On peut revenir alors aux termes de liber’rien, d’égalitarisme et de défraternité qui sont les preuves d’absence ou manque de « Ma » entre les 6 termes. Et l’élève de s’interroger où chez lui, le « Ma » peut être amélioré et se mettre à l’ouvrage pour devenir meilleur. Il découvre ses limites et avec ses peurs et ses ombres. Il passe par un combat intérieur et s’il ne s’arrête pas là, arrive la 5° et dernière étape.

ETAPE 5 :

Cette étape est celle où par ses efforts pour s’améliorer, un centre et une raison d’être émerge. Dans le cadre des concepts qui nous intéressent ici, on peut dire que la dimension de citoyen est totalement incorporée, qu’on est prêt à la partager et à la faire prospérer à travers ce que la vie nous a donné comme moyens d’expressions. 

Pour conclure, quand le mariage entre liberté, égalité, fraternité et interdit, pluralité, antagonisme est harmonieux, cela signifie la présence du « Ma » entre les six. Souhaitons que ce court article puisse inspirer tous ceux qui en position d’enseignant sont motivés à faire éclore des citoyens en commençant par le faire déjà en soi. Et si les six mots proposés ici ne parlent pas, on peut les remplacer par d’autres comme par exemple, créativité, altruisme et intégrité mariés avec responsabilité, différenciation et souplesse. L’essentiel, on le répète, est de donner l’opportunité de s’engager dans un processus d’individu responsable, intègre et altruiste, la voie ou « Do » pour reprendre un autre terme japonais. 

« Nous vivons dans un monde avec beaucoup moins de certitudes et chacun doit se tourner vers ses certitudes intérieures, essayer de se reconstituer un certain monde. Dans les époques antérieures régnait une morale fixe, trop rigide certainement, mais aujourd’hui, où la morale est mise à mal par la domination de l’argent, chacun doit trouver le moyen dans ce monde-là de se reconstituer une certaine éthique1Henry Bauchau, Un arbre de mots, p.18, Ed. de Corlevour, 2007.. »
Henry Bauchau

Odile redon, un oeil vers l'infini, liberté, égalité, fraternité
À Edgar Poe (L’oeil, comme un ballon bizarre se dirige vers l’infini)

| LITHOGRAPHIE D’ODILON REDON – LOS ANGELES COUNTY MUSEUM OF ART

Références

1 Henry Bauchau, Un arbre de mots, p.18, Ed. de Corlevour, 2007.
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Films L'humain et son éducation

Paul dans sa vie

paul dans sa vie documentaire
Paul dans sa vie est un documentaire de Rémi Mauger sorti en 2006.

| PHOTOGRAPHIE EXTRAITE DU DOCUMENTAIRE

Rémi Mauger est journaliste et réalisateur de documentaires. Originaire de Normandie et amoureux de son terroir, il décrit la façon dont Paul Bedel, un paysan normand alors âgé de 76 ans, est présent dans sa vie.

De façon très poétique, sensible et pudique, l’intimité de Paul Bedel se dévoile, une intimité où tout s’articule et se renforce pour durer harmonieusement, magnifiée par la patine du temps et les bonnes intentions. Paul dans sa vie est un hymne à la simplicité et à la sobriété et où pourtant la richesse foisonne. C’est aussi le témoignage de la fin d’une façon d’être dans le monde où l’humain était partie prenante et intégré à la nature dans sa diversité. Si voir ce documentaire peut créer une certaine nostalgie, c’est aussi une invitation optimiste pour faire preuve de résilience, de créativité et de foi quels que soit les imprévus et les épreuves qu’on traverse.

Pour reprendre un thème qui nous est cher, Paul, à travers l’exemple de sa vie, réussit un « bon ma » avec tout ce qui l’entoure. Rien n’y est exclu, tout y a sa place et fait sens. Paul a des liens organiques et des échanges vivants avec le village, les habitants, la famille, l’église, le café, les commerçants, le bocage, la mer, les animaux domestiques comme sauvages, les vieilles machines, les arbres, les fleurs, la météo et même l’étrange usine qu’on aperçoit, là-bas, au loin. Tous ont besoin de Paul et inversement.

Cette relation d’osmose si particulière nous semble très importante à faire connaître pour montrer d’une part que c’est possible. D’autre part, du point de vue de l’éducation, cela évoque ce qu’Edgar Morin appelle l’enseignement de la condition humaine

paul bedel
Paul Bedel est décédé en 2018 à 88 ans.

| PHOTOGRAPHIE DE JEAN PAUL-BARBIER
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Articles Interdépendance et interstices

La plénitude du vide : Peinture chinoise et japonaise

Michel Random (1933-2008), extrait de son livre “L’art visionnaire”, 1991, Ed Philippe Lebaud.

kimochi zen vide plénitude aïkido
Fondateur de l’Aïkido Morihei Ueshiba
Kagura Mai – La danse des dieux

Michel Random fait partie des “auteurs graines” qui nous aident à tourner nos regards vers l’invisible et en tirer du sens. Passionné d’extrême orient, de poésie, d’arts martiaux et de philosophie, il a su les décliner aussi bien en tant qu’écrivain, cinéaste, journaliste ou photographe. Dans cet extrait, il nous donne une admirable définition du Ma. Avec, il nourrit nos modes d’accès à l’interdépendance.

Michel Random (1933-2008), extrait de son livre “L’art visionnaire”
Au début du VIe siècle, Sie Ho rédige une préface à son livre devenu célèbre : le Kou houa-p’in lou. L’ouvrage, consacré à la peinture, détermine les six principes qui doivent présider à l’élaboration d’un tableau. Le premier principe définit ce qui détermine la vision de l’œuvre. L’artiste doit être animé du souffle vital qui habite toute chose, il doit “se mettre à l’unisson de cette âme cosmique et se laisser envahir par son énergie afin de pouvoir, en un moment d’illumination, devenir le véhicule par lequel elle s’exprime”.

Le souffle vital (ou Chi en chinois, Ki en japonais), comparable au “pneuma” grec, ou au “mana” des Iles Pacifiques, “prana” en Inde, est aussi bien en l’homme que dans la nature. 

L’éveil de ce souffle, ou énergie, procède d’une action consciente. La conscience potentialisant en quelque sorte l’éveil et la manifestation des pouvoirs du souffle vital. Dès lors, l’homme anime ce qui lui est commun avec l’univers, il retrouve son identité cosmique et , de cette identité naît la vision. 

Le peintre chinois se rendait devant la montagne. Il la regardait, une heure, un jour, dix jours ou plus. Il se laissait imprégner par un lieu et un paysage jusqu’à ce qu’il en ressente le fond et l’âme. Alors il retournait à son atelier, portant en lui-même l’essence du paysage, et se mettait à peindre. Une œuvre naturelle, fantastique et délicate surgissait, chacun des éléments de la nature trouvait sa juste place. L’homme et la nature participaient d’une même vibration, et une création harmonieuse et accomplie traduisait à son tour cette intense vibration. 

En dépit des apparences, le cours du temps paraît en Chine et au Japon toujours immuable et égal à lui-même. Cela, de toute évidence, parce que la culture millénaire qui relie l’homme au ciel n’a jamais été brisée. L’empire du Milieu est avant tout celui d’un espace où tout est ordre, structure et concordances. Espace et temps ne font qu’un, vibrent l’un par l’autre et associent l’homme à l’énergie du vide. 

Mieux que de longues explications, l’histoire suivante éclaire subtilement cette réalité chinoise : 

Deux peintres très prestigieux et très célèbres vivaient en Chine à l’époque de la dynastie Yuan (XIVe siècle) : Li Chih-sing et Jen Jen-fa. La qualité de leur peinture et leur grandeur respective faisaient l’objet de disputes et de discussion passionnées, si bien que l’empereur lui-même décida de trancher le débat. Il proposa à chacun de peindre un paysage sur les parois opposées d’un grand salon de son propre palais. Durant des mois, les deux peintres travaillèrent sans relâche, séparés par deux rangées de doubles rideaux noirs. 

Vint le jour de l’inauguration. Suivi de toute sa cour de dignitaires, de poètes et de philosophes, l’empereur admira, pour commencer, le paysage de Li Chih-sing. Le spectacle qui s’offrait devant lui le bouleversa à un tel point qu’il s’écria tout haut “Il est impossible qu’un être humain puisse dépasser une telle perfection ! Si cela était, je lui ferais don de toute une province !”

On écarta alors le grand rideau noir. Mais ce ne fut qu’un cri de stupéfaction. Sur le mur d’en face, dans une transparence et une lumière admirable, se reflétait le tableau du premier peintre. Durant des mois, Jen Jen-fa s’était en effet ingénié à polir son propre mur, de telle sorte qu’il devint aussi brillant et transparent qu’un miroir. Mais, en vérité, ce n’était plus un tableau. Le salon n’existait plus. C’était la nature elle-même, mystérieuse et profonde, avec ces vallonnements, ses arbres, ses rochers et ses lumières infinies que l’empereur et sa suite avaient devant les yeux. Quand il revint de sa stupéfaction, le souverain appela vers lui le maître : “Que ma parole soit tenue, je vous fais don de ma plus belle province!” Jen Jen-fa s’inclina profondément devant l’empereur et le remercia vivement, mais il déclina l’offre. “Mon royaume est plus grand qu’une province”, dit-il. Alors, lentement, il se dirigea vers le mur où se reflétait le paysage. On le vit s’y avancer comme si ce paysage était parfaitement réel, y cheminer, puis disparaître derrière un grand rocher. Aussitôt, la prodigieuse magie cessa. Abasourdis, l’empereur et sa suite ne virent plus devant eux qu’un mur de brique rouge parfaitement opaque, et jamais on ne revit le maître Jen Jen-fa. 

Cette légende chinoise résume assez bien l’un des concepts qu’il nous est très difficile de comprendre en Occident et qui est pourtant coutumier aux Japonais comme aux Chinois : l’identité de l’espace et du temps. 

C’est le sens profond de cette histoire : le peintre chinois entre dans son tableau parce que la réalité n’est qu’apparence : seul l’invisible et ses lois secrètes est réel. 

Au Japon, le mot Ma exprime un espace vide compris entre deux choses. Ce vide est la vraie réalité, il est le contraire du néant tel que nous le concevons. Il est l’énergie qui unit par exemple deux atomes entre eux, la puissance subtile et mystérieuse qui crée toute relation entre la terre et le ciel. Toute énergie subtile est forcément invisible, mais les choses ne coexistent et n’existent que pas sa puissance qui unit chaque particule, chaque atome et tous les mondes. 

Le Ki fait vibrer la matière et l’esprit. En Chine comme au Japon, le Tao explique l’essence de tout ce qui est vivant. Un arbre, un fleuve, une chute d’eau, un homme, une femme peuvent devenir Kami, s’ils réalisent leur essence, c’est-à-dire être digne de vénération. Ainsi un arbre millénaire est, dans les sanctuaires shintô au Japon, souvent entouré d’une corde exprimant sa nature sacrée et son essence profonde. 

Le destin de l’homme est l’accomplissement de cette essence. il doit la nourrir de toutes les forces subtiles et vivifiantes qui émanent de la terre et du ciel. L’homme est un centre, il établit la relation entre le visible et l’invisible. 

Cette relation permet de comprendre pourquoi le sens de l’infini présent est la source de la spontanéité, du jaillissement créateur, c’est-à-dire une communion naturelle, ou un souffle qui intègre l’homme à la nature universelle. Rien n’est plus séparé, tout devient un présent continu. 

Ainsi, l’art du sumiye enseigne la spontanéité du geste. Devant l’artiste n’existe qu’une feuille de papier infiniment poreuse et très fine. Pour tout instrument, il ne possède qu’un gros pinceau imbibé d’encre très noire. Très vite, à la vitesse de la pensée, le dessin doit surgir, léger et sans hésitation. La moindre pesanteur, le moindre relâchement, et aussitôt une tache indélébile se forme, et il faudra recommencer. 

L’art de tirer le sabre au Japon traduit cette même spontanéité. Le sabre doit jaillir du fourreau de telle sorte qu’il n’y ait pas, dit-on, l’épaisseur d’un cheveu entre la pensée et l’action. Il en est de même dans le théâtre nô. Zeami, le grand maître et fondateur de cette forme théâtrale, au XIIIe siècle, disait que la perfection de l’art nô était non dans le fait d’interpréter un rôle mais dans son contraire, la non-interprétation : l’esprit doit être instantanément présent à tout événement comme à toute émotion. Si la concentration est trop forte, le jeu s’en ressent : on doit être présent sans tension, être comme le souffle. “C’est en cela, dit Zeami, que consiste la puissance mentale qui relie par l’unicité de l’esprit les dix mille moyens d’expression.”

Les dix mille moyens d’expression, c’est encore ici la réalité du Ma. C’est parce que le tireur à l’arc réalise en lui le vide que la flèche peut jaillir spontanément, que le sabre fend, et l’acteur du nô être libre dans le jeu de la création. De même le peintre donne au paysage une perfection subtile où tout ce qui est voilé devient visible, tout ce qui est visible se trouve voilé. Créer ou être, c’est aussi et sans fin établir ce jeu des correspondances : “C’est dans l’absence de forme que réside le merveilleux”, dit Zeami. 

Peindre un paysage ne consiste pas à le représenter tel qu’il est, mais à le ressentir à travers les lignes, les formes et les lumières qui relient rochers, herbes et ciel. Au-delà des apparences, le corps subtil du paysage se révèle. La qualité d’un artiste se mesure à son degré d’éveil, à sa sensibilité, à sa science pour manifester l’indéfinissable et le caché. Dépouillé à l’extrême, le paysage devient un être vivant, vêtu d’espace et de blancheur.