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Interdépendance et interstices

Les premiers Puissants Nomades : une inspiration du règne animal

Les canards sauvages

C’est la fin de l’automne, les premières gelées blanches sont là, le brouillard tarde à se lever. Le matin, à la fraîche, il faut se poster sur les sommets qui se dressent tels des mâts au-dessus des arabesques laiteuses. L’esprit tangue entre le ciel et la terre, se laisse bercer, songe, quand soudain à l’horizon… une hallucination ? Non, ce sont bien eux ! D’abord un point, puis très vite cette forme caractéristique en pointe de flèche , la plus opérationnelle pour s’épauler dans les voyages au long court. Ils sont fidèles au rendez-vous. Fidèles entre eux par couple, fidèles à leur formation, fidèles à leurs points de ralliement et de retour. Cette fidélité transpire dans leur vol, dans la régularité de  la forme en déplacement, dans la précision du placement  de chacun, dans la coordination   des battements d’ailes, dans la solidarité  des changements réguliers du meneur, là où l’effort est le plus intense. Ce n’est pas un hasard si les armées de terre comme du ciel se sont souvent inspirées de cette  formation spécifique pour l’ordre, l’efficacité et l’organicité ainsi obtenus dans les rangs.

Du temps de leur splendeur, dans un seul champ de vision, des dizaines de formations pouvaient ainsi s’égrener tout au long de la journée. Et le soir venu, l’ultime récompense :  un vol en quête d’une aire de repos se met à tournoyer, hésiter, puis finalement plonger en spirale vers la terre, plutôt proche d’un point d’eau et d’une forêt.

Utagawa Hiroshige, « Pleine lune à Takanawa », tirée de la série Vues célèbres de la capitale de l’Est. (Collection du Musée mémorial d’Ôta)

De tous ces caquètements, une équipe se fait entendre. Celle qui après un long effort commun et persévérant, commente le voyage, plaisante et prend soin de chacun et chacune. Si les plus faibles écoutent et reprennent leur souffle malgré la fatigue, la joie d’être ensemble dans une telle aventure efface les contraintes et les requinque rapidement. Il y a quelque chose de magnétique dans ces oiseaux-là : la résistance de leurs ailes, la capacité de leurs plumes et de leur duvet à repousser l’eau et le froid, le son de leurs chants, leur boussole infaillible.

Par leur ballet migratoire qui scande le rythme des saisons, ils nous rappellent l’alternance et la puissance régénérative des cycles.

Les Loups

La patrouille des Loups s’ébranle d’une seule trace. Elle peut cheminer ainsi indéfiniment, comme si le temps et l’espace se rétractaient, comme si les reliefs s’aplatissaient tant les sommets et les creux sont avalés sans peine. A intervalle régulier, un arrêt marqué aux endroits dégagés, là où la vue et les hurlements portent loin. La horde à nouveau s’enfonce dans l’inconnu/connu. Parfois, comme un éclaireur, l’un d’eux s’écarte de-ci de-là, mais revient inexorablement se fondre dans la trace. Puis un arrêt plus long. Les traces montrent qu’ils se sont tous postés et se concertent ; c’est un vrai conciliabule avant que chacun s’élance, complémentaire dans son rôle. Comme un chef d’orchestre, le mâle dominant a donné le signal, la force de la meute est lancée dans un galop furtif et silencieux, si ce n’est quelques jappements pour se coordonner. Rien ne peut les arrêter, car ensemble ils sont invulnérables et ils le savent.

On se pourlèche, on se bouscule, les oreilles se lèvent ou se baissent, quelques crocs étincellent, des grondements. Si les plus petits font diversion, on les laisse faire mais on les guette, la meute toujours veille, toujours prête. Si chacun n’a pas eu à satiété ou parce que la destination n’est pas encore atteinte, la meute repart et va déambuler jusqu’au petit matin et plus s’il le faut.

Photo Vincent Munier, Arctique, 2017

Le soleil se lève, pour certains le temps est venu de s’éloigner de la meute ou de rester. Il n’y a pas de règle, si ce n’est qu’une fois adulte, chacun et chacune peut alterner sa présence au sein de la meute et dans la solitude, sans remettre en cause leur loyauté réciproque, et se fondre à nouveau dans la meute ultérieurement. La hiérarchie n’est pas une souffrance ni une soumission, ni la solitude une malédiction. Les deux ensemble permettent à chacun de se situer et de trouver sa place. Pour se retrouver, il y a toujours les hurlements, lancés à la face du monde et qui effacent les distances. Des hurlements qui posent aussi des empreintes indélébiles dans l’espace, en faisant briller les astres et trembler les êtres.

Le Loup affirme ainsi sa présence et sa volonté. Maître des nuits, mais aussi des jours s’il le veut, il représente l’éveillé. Ses sens sont affûtés au maximum et son corps infatigable décourage les plus endurants. Dans des situations de combat, on peut s’inspirer de lui, notamment quand il est en meute. Lorsque les formations classiques se sont désarticulées et que la mêlée vient, la coordination instinctive et désinhibée de la meute est au-dessus de tout. Même les requins en bande ne sont pas aussi efficaces.

La mâchoire du loup est associée à une puissance sans limite. Si ses crocs terrifient, ils ont aussi dans l’imaginaire une valeur symbolique tout autre : en déchirant les chairs et en dépouillant les corps, ils mettent à nu la condition terrestre et nous emmènent vers le monde des défunts. Ils créent ainsi un pont entre les vivants et les morts.

La page des Loups se referme, mais la Louve qui a tout entendu se rapproche et nous glisse à l’oreille :

« Par l’exemple des Loups, l’humain peut apprivoiser et canaliser son instinct de pouvoir pour le bien de tous et de toute chose. Meute à lui tout seul, il s’éveille quand le dominant qui est en lui n’a plus à dominer et trouve sa place de chef d’orchestre ». Et aussi « Il n’y aura plus d’étrangers quand nous pourrons déambuler parmi vous sans qu’on crie “au loup !” Vos frontières et celles entre nous ne seront pas pour autant abolies mais elles signifieront seulement des limites de respect et de cohabitation à ne pas dépasser, et non des séparations franches où aucun espace de dialogue n’est possible. »

L’Anguille

Elle passe tellement inaperçue que cette presque inconnue mérite d’abord d’être présentée.

Le périple de cet être minuscule commence dans les fosses abyssales aux eaux chaudes, comme la mer des Sargasses, au large des îles Mariannes ou à l’est de Madagascar. Depuis le cœur de l’océan, elle remonte sur parfois plus de 5000 kilomètres vers les côtes des continents, à la fois espérées et redoutées. Espérées car en rejoignant les sources des rivières et des ruisseaux, elle retrouve son antre, celle de ses parents, grands-parents, arrière-grands-parents et plus encore. Redoutées car nombreux sont les barrages, les becs, les lumières, les filets et les filous qui veulent la stopper ou en faire pitance. Alors qu’elle s’engage dans les estuaires des fleuves et des rivières, elle entame sa première métamorphose pour devenir poisson d’eau douce. Elle ne mesure alors que 7 centimètres et en Europe, on l’appelle civelle.

Avec sa gueule de serpent, son humeur cachottière, ses virées nocturnes, elle se faufile dans le chemin de sa vie, patiente et discrète. Elle grandit, grandit, grandit et parfois s’allonge jusqu’à 120 cm. Elle a tout son temps, tapie dans les sédiments. Véritable cauchemar pour ses proies, elle jaillit de la vase sans crier gare, totalement indétectable par les sens communs. Proportionnellement, sa force de saisie comme d’étreinte est optimale. Les braconniers ne le savent que trop bien, lorsqu’elle s’enroule autour du poignet. Sa vie n’est que mystère : qu’en est-il de son réel parcours, de ses noces de mariage, de ses copulations ? S’intègre-t-elle réellement à la famille des poissons, elle qui peut traverser des champs et résister des heures à l’air libre en gardant un peu d’eau dans ses branchies et grâce à sa respiration cutanée ? L’Anguille est tannée pour résister, sa peau est le parchemin des Dieux.

 La grosse anguille, poème de Maurice ROLLINAT, 1846-1903

La grosse anguille est dans sa phase
Torpide : le soleil s’embrase.
Au fond de l’onde qui s’épand,
Huileuse et chaude, elle se case
À la manière du serpent :
Repliée en anse de vase,
En forme de 8, en turban,
En S, en Z : cela dépend
Des caprices de son extase.
Vers le soir, se désembourbant,
Dans son aquatique gymnase
Elle joue, elle va grimpant
De roche en roche, ou se suspend
Aux grandes herbes qu’elle écrase,
La grosse anguille.

L’air fraîchit, la lune se gaze ;
Moitié nageant, moitié rampant,
Alors elle chasse, elle rase
Sable, gravier, caillou coupant…
Gare à vous, goujonneau pimpant !
Gentil véron, couleur topaze !
Voici l’ogresse de la vase, 
La grosse anguille!
Aquarelle de Kajika Aki
source

Blottie au coin des sources et des étangs, elle laisse le temps défiler pendant parfois plus de 40 ans. Immobile, invisible ou presque, elle décide un beau jour de repartir et d’entamer sa dévalaison. Au fur et à mesure de sa descente, elle effectue sa métamorphose, cette fois de poisson d’eau douce à poisson d’eau de mer. Elle retourne à son autre pôle, le ventre des océans, où d’autres migrants se retrouvent : les courants froids et chauds. Messagère à la fois du cœur des océans et des sources, elle porte la mémoire des sédiments archaïques comme celle des eaux nouvelles.

Gare à ceux qui en plongeant au plus profond de ses yeux voudraient dévoiler son mystère ! Ils risqueraient bien de se transformer en pierre, subissant le même sort que les ennemis de la Gorgone mythique.

Rusons pour déjouer un tel regard et comme l’Anguille, persévérons. Si l’Anguille garde jalousement ses mystères, elle donne par ailleurs des indices à qui se laisse porter par le souffle de sa curiosité.Premier indice : elle sait rester à l’affût indéfiniment tout en étant totalement transparente. La surprise lorsqu’elle jaillit rend sa saisie ou son étreinte d’autant plus efficace.

Deuxième indice : elle accomplit son rôle de gardienne de la mémoire en reliant, par un unique aller-retour en une vie, les deux parties les plus opposées de l’eau. N’y a-t-il pas inspiration à puiser dans cette quête des plus grandes contradictions ? 1Partir en quête de ses plus grandes contradictions, et pour cela repousser ses limites par l’ascèse, synonyme de Misogi chez les japonais Le dépassement des dualités ne permettrait-il pas de retrouver et de garder la mémoire ?Troisième indice : son mariage et sa naissance nous échappent. L’Anguille résiste à la domestication malgré toutes les technologies et l’intérêt matériel que cela représente pour certains. Mais l’amour doit-il nécessairement se dévoiler ? Ne faut-il pas lui laisser son parfum de mystère, si l’on veut qu’il perdure et enchante ?

Quatrième indice : l’Anguille vit dans les sédiments humides qu’elle marque de son empreinte. N’est-ce pas là ses pages d’écritures pour les siècles et les siècles ? N’est-elle pas le scribe qui inlassablement et de génération en génération inscrit les pages de l’histoire ? Des fossiles d’anguilles vieux de plus de 100 millions d’années ont été retrouvés !

Néanmoins, les zones de sédiments humides sont aussi peu prises en considération que l’Anguille. Cela devrait nous alerter. Ne sommes-nous pas allés trop loin en rendant les sédiments toxiques, y compris pour la puissante Anguille ?

La Tortue Marine

Comme souvent dans la nature, la Tortue a su faire de son désavantage un avantage. En cas d’attaque, elle transforme sa carapace en bouclier étanche. Elle peut y séjourner indéfiniment, au moins suffisamment longtemps pour décourager l’agresseur dont la patience n’égale jamais la sienne. Dans l’eau, grâce à son poids et ses formes aérodynamiques, sa nage se fait véloce et élégante. Et s’il faut plonger dans les fonds marins, cette parure la protège de la pression comme du froid. La Tortue rêve ! C’est encore sa carapace qui, grâce à ses zébrures fractales, images du Ciel et de la Terre, lui fait faire des rêves prémonitoires. Elle danse aussi. Dans l’eau en grand public, mais sur Terre toujours secrètement. Seuls de grands maîtres d’arts martiaux disent l’avoir observée dansant sur la terre ferme. On ne peut que les croire, leurs témoignages concordant dans leur éloge de la Tortue. Ils disent tous que c’est par elle qu’ils ont saisi l’essence du mouvement martial, la vitesse dans la lenteur. Mais comme c’est un secret, difficile d’en savoir plus…

La Tortue Marine sillonne les océans partout où l’eau est tiède, en revenant périodiquement et inlassablement sur sa plage d’origine pour déposer ses œufs. Avec sa grande longévité (certaines Tortues ont dépassé les 150 ans), on en a fait le symbole de l’endurance, de la constance mêlée à la persévérance. Et son image de sagesse n’est pas due qu’à son grand âge, mais aussi à un autre attribut de sa carapace : l’image du ciel et de la terre réunis. En sortant la tête de sa carapace, l’humble Tortue hume les vents mêlés de la Terre et du ciel. Sa sagesse se fait prémonitoire car elle acquiert alors cette capacité de pressentir et donc d’anticiper.

Zhang Gui, peintre de la dynastie des Jin, vers 1156-1161, la Tortue

Ce n’est pas un hasard si la Chine, qualifiée d’empire du Milieu, puise l’origine de sa culture dans les carapaces de tortues : « C’est à l’âge du Bronze que se situe cette origine commune de l’écriture et de la rationalité chinoise. À cette époque, pour se renseigner sur l’opportunité d’un projet, on approchait une carapace de tortue d’une source de chaleur ce qui y provoquait des fendillements dont les formes étaient analysées. On notait ensuite le pronostic tiré de cet examen en gravant des signes à même la carapace. Ces fendillements linéaires auxquels les anciens Chinois ont décidé de donner du sens deviendront les traits rectilignes des figures du Yi Jing (les hexagrammes) et les courbes élégantes des idéogrammes chinois. Ils ouvrent l’originalité de la pensée chinoise. »2Cyrille J-D Javary, Le discours de la Tortue, Ed Albin Michel, 2003

Apprenons des intentions « tortueuses ». Comme au jeu de go, on a vite fait d’être encerclé et dominé par la lente et discrète progression de telles stratégies. Car dans cette lenteur, les incertitudes, les erreurs et les imprévus peuvent se déployer, être digérés et métamorphosés pour finalement toujours servir les intentions d’origine. La carapace de la Tortue et le Yi Jing chinois embrassent tous deux l’infini des changements, car la dualité brute du “oui” ou du “non” n’a pas sa place dans leurs interprétations. 

Souvenons-nous-en et développons en nous la culture de l’impermanence, même si en apparence, et comme dans la vie des Tortues, rien ne change !

Pour finir à propos de cet être à l’apparence débonnaire, un autre paradoxe : la formation de combat la plus célèbre de la légion romaine se nomme la Tortue, un bouclier fractal hérissé de pointes et constitué de tous les boucliers de légionnaires formant vu du ciel une carapace de Tortue. Si chaque légionnaire tient son poste, aucune meute ne peut la mettre en déroute et la disloquer. On vient s’y embrocher, s’y écraser, s’y faire meuler ou piétiner… Gare à la Tortue !

Références

Références
1 Partir en quête de ses plus grandes contradictions, et pour cela repousser ses limites par l’ascèse, synonyme de Misogi chez les japonais
2 Cyrille J-D Javary, Le discours de la Tortue, Ed Albin Michel, 2003