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Compréhension et incompréhension

Affronter les futurs incertains

Affronter les futurs incertains

chèvre incertitudes
Chèvre des montagnes rocheuses | source inconnue

Incertitudes 

La perspective d’un futur incertain nous met face aux limites d’une existence assimilée à un rôle social. En restant figé sur un métier, ou sur des objectifs matériels, on découvre que lorsqu’ils cessent d’exister, ou qu’ils risquent de cesser d’exister,ce que l’on pensait être des racines solides est potentiellement très vite déraciné. 

Aujourd’hui, il faut bien se le dire, l’incertitude face au futur est telle que bien qu’en tentant de prendre en compte tous les éléments, toutes les variables, climatiques, économiques, sociales, politiques possibles et en considérant toutes les options pour notre orientation, on finit par se rendre compte que le futur est réellement incertain. Même en s’orientant pour vivre avec l’autonomie alimentaire, en pleine nature, dans un bunker, en communauté, rien ne nous garantit finalement une réelle stabilité, sécurité pour notre futur ou celui des prochaines générations.

Parmi les facteurs plus ou moins incertains à effets potentiellement dramatiques, les points listés ci-dessous sont ceux qui pourraient avoir le plus d’impact, si l’on se base entre autres sur les scénarios du GIEC1GIEC : Groupe International d’experts de l’Évolution du Climat, et notamment le RCP 8,52Le scénario 8,5 correspond à un scénario où aucun effort sur les émissions des gaz à effet de serre n’est réalisé et où la croissance de la consommation énergétique est la même aujourd’hui, jusqu’en 2050., ou encore le rapport Meadows sur les limites à la croissance. À aucun moment n’est affirmé ici que nous suivrons ces scénarios, ou encore que ces modélisations sont exactes car prédire l’avenir avec des modèles mathématiques a très certainement des limites. Mais tout de même, prendre en compte ces données peut nous éclairer sur ce qui pourrait possiblement advenir. Sans compter sur le fait que les cris d’alarme de nombreux scientifiques se multiplient, mais que les implications sous-jacentes qu’ils amènent sont très rarement discutées3« Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer » – 10/12/2020 –   lemonde.fr –  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/10/que-les-decideurs-politiques-ouvrent-le-debat-sur-l-effondrement-de-la-societe-pour-que-nous-puissions-commencer-a-nous-y-preparer_6062912_3232.html

L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » 20/02/2020 – lemonde.fr –https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html
.

Cette liste est loin d’être exhaustive et pourrait aussi inclure bien d’autres incertitudes : économiques, sociales ou encore politiques… 

Hausse des températures4Le problème n’est pas tant la hausse des températures mais la vitesse à laquelle le changement se produit : l’augmentation précédente de température la plus rapide dans les 800 000 dernière années a été de +1°C, on se dirige dans le cas du RCP 8,5 vers un changement 10 fois plus rapide. :
+3°C à +5°C degrés de moyenne globale avant 2100 – GIEC, soit sur les continents +5°C à +7°C

Conséquences directes :
– Incapacité des écosystèmes à s’adapter et à se déplacer assez vite. Les années de sécheresse en France deviendraient la nouvelle norme (inutile de décrire l’impact sur l’agriculture, chute des rendements). On constate déjà aujourd’hui dans de nombreuses régions/pays la disparition d’essences d’arbres et une augmentation de la fréquence des feux de forêt'5Fôrêts victimes de la sécheresse : “Le changement climatique est 10 fois plus rapide que la capacité d’adaptation des espèces” – 18/09/2020 – Marianne.net https://www.marianne.net/societe/forets-victimes-la-secheresse-le-changement-climatique-est-10-fois-plus-rapide-que-la, alors que les températures ont seulement augmenté d’1°C depuis 1850-1900 (l’augmentation des températures n’est pas uniforme).

– Diminution de la quantité d’eau potable provenant des glaciers qui jouent le rôle de château d’eau de la planète. Le volume des glaciers risque de diminuer entre 30 et 70% d’ici à 21006Les glaciers alpins ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur volume depuis 1980 et pourraient voir leur volume régresser à nouveau de 30 à 70% d’ici à 2050 !
Inquiétudes sur la ressource en eau en montagne – 22/03/19 – La Revue l’Eau, l’Industrie, les Nuisances – https://www.revue-ein.com/actualite/inquietudes-sur-la-ressource-en-eau-en-montagne.

Impacts du changement climatique : Montagne et Glaciers – 16/11/2020 – ecologie.gouv.fr 
https://www.ecologie.gouv.fr/impacts-du-changement-climatique-montagne-et-glaciers

La « transfiguration » des Alpes, une « vision apocalyptique » du changement climatique – 01/02/2021 – lemonde.fr
https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/01/dans-les-alpes-une-vision-apocalyptique-du-changement-climatique_6068319_3244.html
. Raréfaction de l’accès à l’eau potable en perspective.

– Migrations massives liées au changement climatique et à de larges zones devenant difficilement vivables (montée des eaux, températures). Concernant seulement la montée des eaux, 10% de la population mondiale, soit près de 680 millions de personnes vivant près des côtes seraient menacés d’ici 2100 (Scénario RCP 8,5).

– Dans les 50 prochaines années, si l’on suit le scénario RCP 8,5 du GIEC, il est projeté7Future de la niche climatique humaine / Future of the human climate niche – 26/05/2020 – PNAS – (article pour les anglophones) https://www.pnas.org/content/117/21/11350
qu’un tiers de la population mondiale se retrouverait dans des zones avec des températures moyennes annuelles supérieures à 29°C (aujourd’hui 0,8% de la surface terrestre, zones principalement concentrées dans la région du Sahara).

– Ce sont les régions les plus pauvres qui seraient affectées. La niche de température propice à la vie humaine et les zones fertiles risquent de se déplacer plus en 50 ans qu’en 6000 ans.

– Les humains peuvent survivre dans des zones avec des températures élevées, mais seulement si l’air est suffisamment sec. Les chaleurs humides peuvent rapidement dépasser les capacités de refroidissement du corps humain. A partir de 2070, en Chine, en Inde et au Moyen-Orient, toujours dans le scénario RCP 8,5 du GIEC, plus d’un demi-milliard de personnes seraient touchées par des vagues de chaleurs humides pour lesquelles n’importe quel mammifère, même en bonne santé, ne peut survivre plus de 6h d’affilée.8Étude : Le golfe Persique pourrait connaître des chaleurs mortelles / Study: Persian Gulf could experience deadly heat – 26/10/2015 –  news.mit.edu.com – https://news.mit.edu/2015/study-persian-gulf-deadly-heat-1026 

La plaine du nord de la Chine menacée par des vagues de chaleur mortelles dues au changement climatique et à l’irrigation / North China Plain threatened by deadly heatwaves due to climate change and irrigation – 31/07/18 – nature.comhttps://www.nature.com/articles/s41467-018-05252-y

Boucles de rétroaction positive9La rétroaction est l’action en retour d’un effet sur sa propre origine, on parle d’une boucle de rétroaction positive dans ce cas précis car l’augmentation des températures vient faire fondre les couches du permafrost, et libérer progressivement des gaz à effets de serre (méthane, CO2), qui participent à leurs tours à faire augmenter les températures. Cette rétroaction vient donc impacter « positivement » l’origine de l’augmentation des températures. : Fonte du pergélisol10Le pergélisol (permafrost en anglais) désigne les sols dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de 2 ans., permafrost en anglais (estimée entre 30% et 99% d’ici 2100 du fait de l’augmentation des températures) avec la « bombe11Des centaines de milliards de tonnes de carbone sous la forme de CO2 et de méthane. » de méthane et de CO2 qu’il contient, et l’impact supplémentaire sur l’augmentation des températures. D’après le modèle ESCIMO, nous avons déjà atteint la température à partir de laquelle le pergélisol fond lentement et libère du méthane, et même si nous stoppions toutes nos émissions dès demain, les températures atteindraient 2,3 degrés supplémentaires en 2070 et continueraient d’augmenter pendant des siècles12Un modèle du système terrestre montre une fonte auto-entretenue du permafrost même si toutes les émissions de GES d’origine humaine cessent en 2020) +/ An earth system model shows self-sustained thawing of permafrost even if all man-made GHG emissions stop in 2020 – nature.com –  article pour les anglophones :  https://www.nature.com/articles/s41598-020-75481-z. N’oublions pas les bactéries qu’il renferme et qui pourraient faire passer le Covid-19 pour un simple éternuement13Russie, un enfant meurt à cause de l’anthrax libéré par la fonte des sols gelés. 02/08/2016 – leparisien.fr –https://www.leparisien.fr/faits-divers/russie-un-enfant-meurt-a-cause-de-l-anthrax-liberee-par-la-fonte-des-sols-geles-02-08-2016-6011361.php.

Pic « tous pétroles14Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu en 2008 et son extraction est en baisse depuis cette année. Le pic tous pétrole aura lieu d’ici 2025. Pour ralentir ce pic, il faudrait multiplier la production du pétrole de schiste au moins par 3. Or le pétrole de schiste continue de perdre de l’argent aux États-Unis. Source : A.I.E. Agence internationale de l’énergie. » : il  serait imminent et l’approvisionnement en pétrole menace de décliner rapidement d’ici à 203015Étude du Think tank : Shift Project : Déclin de l’approvisionnement de L’UE en pétrole d’ici 2030. – https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf

L’europe risque de manquer de pétrole d’ici à 2030 – 23/06/2020 – lemonde.fr-
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/06/23/l-europe-risque-de-manquer-de-petrole-d-ici-a-2030_6043842_3234.html
. Et alors que la demande continue d’augmenter, elle risque de dépasser l’offre disponible avant même le déclin de l’approvisionnement. 

– De nombreux régimes se maintiennent en place grâce à la production pétrolière, on peut se demander comment ils réagiront une fois ces ressources épuisées (exemple : Russie), alors que bien des guerres ont éclaté pour son contrôle (Irak, Libye etc.)

– Le pétrole constitue 70% de la consommation énergétique du secteur agricole en France. 

Ces différents constats ont pu être croisés et regroupés afin de pouvoir les mettre en perspective, notamment pour alerter l’humanité quant à leurs conséquences. 

Parmis les cris d’alarmes des scientifiques, celui du rapport Meadows Les limites à la croissance dans un monde fini (1972, réactualisé en 2012, et prenant en compte les phénomènes précédents). dont nous suivons avec une effroyable précision les courbes16Evaluation des données du modèle World3 avec des données empiriques – Gaya Branderhor/Harvard https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/37364868/BRANDERHORST-DOCUMENT-2020.pdf?sequence=1
traduction française disponible ici
de son modèle “Business as usual” . Ce rapport indique qu’à partir de 2030, la population mondiale cesserait d’augmenter pour venir s’écrouler d’un demi-milliard par décennies jusqu’en 2100. La cause principale ? Les famines.

sol gelé
Photographie d’un pergélisol | source

Comment s’orienter ? Faut-il s’affoler ?

Faut-il alors changer d’orientation, choisir un autre métier, une autre activité ? Se préparer aux éventualités ? Vite s’armer ? Aller militer ? Vivre en communauté ? Changer toutes ses habitudes ?

Est-ce que tout cela a du sens si tous nos efforts risquent finalement d’être insuffisants face à la quantité et variété d’épreuves possibles que risque de nous réserver le futur ? 

Mais alors faut-il à l’opposé continuer sur notre trajectoire, profiter pendant qu’on le peut et s’adapter lorsque les évènements ne nous laisseront clairement plus le choix ?

Ce qui nous est assez clairement demandé, c’est de commencer à intégrer ces possibilités et de faire des choix qui prennent en compte les incertitudes du futur, tout en acceptant que finalement rien ne garantisse que nos choix seuls suffisent à nous préparer.

C’est pourquoi il est impératif que nous continuions à vivre, à préserver le souffle de la curiosité, de l’art, de la vie poétique… 

Prendre une telle direction nécessite d’être orienté au-delà de la simple survie. Il ne s’agit pas simplement de préserver la planète car elle nous survivra de très loin, ni seulement de permettre à nos enfants de survivre, mais il s’agit de garder notre dignité et celle des futures générations.

La nécessité de se relier et de trouver des modèles

« L’être humain sans liens manque de totalité. Il ne peut atteindre la totalité que par l’âme, et l’âme ne peut exister sans son autre côté qui se trouve toujours dans un « vous ». La totalité est une combinaison de Je et de Tu et ceux-ci se révèlent être des parties d’une unité transcendante dont la nature ne peut être saisie que symboliquement (…) 
Carl G. Jung : Volume 16 des œuvres complètes.

Comment ? Par où commencer ? 

L’être humain et sa quête de sens ne peuvent advenir qu’à travers lui-même, seul, comme s’il était un système fermé, c’est-à-dire séparé du reste du monde et des êtres.

On observe aujourd’hui une surconsommation des méthodes pour s’améliorer, trouver le calme, la paix, le bonheur, penser positivement, changer ses émotions, etc. Mais le développement personnel, la recherche de la réalisation de soi, la prétendue quête de spiritualité sont souvent des manières de nourrir ses propres illusions. 
Plus on vise le développement personnel et plus il finit « étrangement » par nous échapper17 Il n’est pas impliqué  ici que toute pratique/recherche visant à travailler certains aspects de soi est néfaste ou inutile, bien au contraire, mais qu’elle n’est pas une fin en soi : sinon elle peut risquer d’aboutir à une rigidité ou inversement et plus souvent à la surconsommation superficielle de matériaux, livres, enseignants, stages en tous genre…
Le sens ne réside pas dans sa propre tête, ou ne nous apparaîtra pas dans nos rêves ou même à travers une vision si nous méditons suffisamment longtemps ou à la suite d’une pratique intense de yoga. 

De ce fait, nous ne pouvons espérer trouver le sens par nous-mêmes bien qu’il ne puisse naître qu’en nous-mêmes. Nous avons besoin d’être en relation directe avec les autres.
Victor Frankl appelle cette caractéristique constitutive “l’auto-transcendance de l’existence humaine”. Elle dénote le fait que l’être humain pointe toujours, et est dirigé vers quelque chose ou quelqu’un d’autre que lui-même, que ce soit un sens à accomplir ou un autre être humain. « Plus on “s’oublie soi-même” – en se donnant à une cause à servir ou à une autre personne à aimer – plus on est humain et plus on s’actualise ». S’actualiser ici, c’est actualiser le sens en soi, à travers les épreuves, les rencontres, nos actions quotidiennes, nos choix. Ce n’est pas une simple étape à passer, mais plutôt un cheminement qui amène une certaine confiance face à la vie et à nos choix.

encre lignes, tâches
Encre de Chine | Camille Cosson

La limite de nos capacités intellectuelles,  l’émergence d’un sens

« La moindre chose qui a un sens vaut plus dans la vie que la plus grande des choses qui n’en a pas »
Carl G. Jung 

Victor Frankl était un psychiatre ayant passé 3 ans prisonnier dans des camps de concentration nazis.

Selon lui, les plus aptes à survivre étaient les prisonniers qui avaient une tâche à accomplir après leur libération. Connaître le « pourquoi » de son existence permet de supporter presque tous les « comment ». 

Mais le « pourquoi » dépasse souvent nos capacités intellectuelles, il nous faut donc apprendre à supporter notre incapacité à saisir le sens inconditionnel de la vie en termes rationnels. 

Il faut pouvoir passer par un processus, un cheminement, dont une des étapes préliminaires peut être appréhendée par la notion japonaise du Misogi, avant de pouvoir saisir le « pourquoi »  et qu’un sens émerge.

Ce terme japonais, tel qu’il est vu par le Res0, donne certaines clés pour faire face à cette épreuve : le Misogi, ici est en lien avec l’acceptation de ses propres impuissances, contradictions, par le travail de l’ascèse, qui permet de lâcher le superflu et de transformer la souffrance afin de la rendre constructive. 

A travers les situations de vie, notamment celles qui refusent de rentrer dans les schémas habituels ou préétablis, si notre rationalité finit par s’avouer vaincue, quelque chose d’autre peut émerger. En se confrontant à de telles situations et en se soumettant à la « tension » des choix impossibles qu’elles sous-tendent, par un lâcher-prise et une écoute, la vie finit par nous parler. Ce processus se prolonge à toutes les étapes de la vie, selon les épreuves rencontrées et les âges parcourus. 

Ici, il n’est surtout pas sous-entendu qu’il ne faut pas savoir trancher et prendre les décisions. Mais trancher en saisissant ses propres limites et l’impuissance de nos préconceptions, de notre mental. 

Il s’agit de le faire suffisamment pour pouvoir s’orienter autrement. Bien sûr, on se trompera, et c’est nécessaire, mais au fur et à mesure un dialogue pourra s’instaurer, car nous ne serons plus hypnotisés par notre propre pensée et pourrons ainsi intégrer des variables extérieures à notre propre construction mentale et plus difficiles à mettre dans nos cases préconçues.

Parfois, le sens de nos actes ne nous apparaîtra peut-être que bien plus tard, mais au fur et à mesure que ce dialogue émerge en conscience, il devient possible d’écouter la vie, de pouvoir finalement dialoguer un peu plus avec elle.

Confiance, solidarité et valeurs partagées

« C’est facile d’être un idéaliste naïf, c’est facile d’être un cynique réaliste. C’est une chose bien autre que de n’avoir aucune illusion mais de continuer à porter la flamme intérieure. »
Marie-Louise von Franz


Centrer sa vie sur la survie est sans doute l’erreur de la « philosophie survivaliste » qui n’intègre pas suffisamment la globalité de l’existence.

Si l’on base sa vie sur l’anticipation « du pire », on ne fera que vivre dans cette anticipation. 
C’est pourquoi il vaut mieux rappeler à soi un futur où malgré des épreuves, on fera du mieux que l’on peut pour les affronter de la manière la plus juste possible. Peu importe la forme que ce futur prendra, c’est la confiance en notre capacité à nous adapter, à toujours nous relever et à nous entraider autour d’un idéal et de valeurs communes qui permettra de dépasser la peur, les surréactions ou l’abattement. 

À propos de l’importance de valeurs partagées dans les différences

Une vision commune, un objectif commun peut rassembler, mais si après son accomplissement il ne reste que peu de liens réels et profonds entre ses acteurs, de liens autour d’une façon similaire d’envisager la vie, d’une cohérence autour des prises de décisions, autour d’intérêts et de valeurs partagées mais surtout d’un accord commun sur ce qui doit être au centre, alors l’ensemble s’effondre.

Ici n’est pas impliqué que chacun doit être dans un moule exact et qu’aucun conflit ne peut exister. Or on peut constater que c’est une erreur importante que font certains éco-lieux autour de la « transition ». Des personnes de tous les horizons se rassemblent pour « vivre ensemble », « être finalement heureuses », « construire ensemble » etc. Les décisions sont prises de manière collective, les avis de tous sont pris en compte, car on cherche à s’accepter dans ses différences, on utilise même la communication non violente pour ne pas heurter les sensibilités de chacun. Mais dans ce climat apparemment parfait règne un grand flou et de vives tensions. Il y est difficile de prendre les décisions importantes. Il n’y a pas de centre suffisamment fédérateur et solide. D’autant plus si ce centre est basé sur l’avoir et le matériel, plutôt que sur l’être et le savoir être ensemble.  
Le centre constitue le cœur et la fondation de ce qui portera les choix et les actions. 

Dessin pour le storyboard du film Dreams, 1990 | Akira Kurosawa,

Les données énumérées au début de cet article traduisent une tentative de trouver des informations qui puissent aider à saisir une partie des enjeux de la situation actuelle, pour essayer de comprendre dans quelles directions le monde se dirige et pouvoir s’orienter en conséquence.

Il n’est pas aisé de trouver des repères auxquels se fier. Mais peu importe à quel âge, que ce soit une fois des études bien entamées ou dans la sécurité d’un « bullshit job18Bullshit jobs est une expression américaine signifiant : « emplois à la con » désignant des emplois inutiles, absurdes, superficiels et vides de sens. Le terme a été popularisé par l’anthropologue américain David Graeber.
David Graeber : « Les “bullshit jobs”  se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies » – lemonde.fr https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/11/david-graeber-les-bullshit-jobs-se-sont-multiplies-de-facon-exponentielle-ces-dernieres-decennies_5353406_3234.html
», la prise de conscience que de grands bouleversements risquent de venir bousculer l’avenir confronte notre rôle social à la nécessité de faire des choix responsables dans un monde encore le nez dans le guidon, et par là même, à trouver des moteurs d’actions pour ces choix.

Peu importe ce qui se profile, les futurs incertains peuvent constituer une opportunité, nous aider à nous recentrer sur ce qui est essentiel, et à nous y réenraciner. Ce faisant nous pourrions en ressortir plus fort, et ainsi faire face avec plus de ressources aux éventuels aléas à venir, quels qu’ils soient ….

Références

1 GIEC : Groupe International d’experts de l’Évolution du Climat
2 Le scénario 8,5 correspond à un scénario où aucun effort sur les émissions des gaz à effet de serre n’est réalisé et où la croissance de la consommation énergétique est la même aujourd’hui, jusqu’en 2050.
3 « Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer » – 10/12/2020 –   lemonde.fr –  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/10/que-les-decideurs-politiques-ouvrent-le-debat-sur-l-effondrement-de-la-societe-pour-que-nous-puissions-commencer-a-nous-y-preparer_6062912_3232.html

L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » 20/02/2020 – lemonde.fr –https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html
4 Le problème n’est pas tant la hausse des températures mais la vitesse à laquelle le changement se produit : l’augmentation précédente de température la plus rapide dans les 800 000 dernière années a été de +1°C, on se dirige dans le cas du RCP 8,5 vers un changement 10 fois plus rapide.
5 Fôrêts victimes de la sécheresse : “Le changement climatique est 10 fois plus rapide que la capacité d’adaptation des espèces” – 18/09/2020 – Marianne.net https://www.marianne.net/societe/forets-victimes-la-secheresse-le-changement-climatique-est-10-fois-plus-rapide-que-la
6 Les glaciers alpins ont déjà perdu entre 20 et 30% de leur volume depuis 1980 et pourraient voir leur volume régresser à nouveau de 30 à 70% d’ici à 2050 !
Inquiétudes sur la ressource en eau en montagne – 22/03/19 – La Revue l’Eau, l’Industrie, les Nuisances – https://www.revue-ein.com/actualite/inquietudes-sur-la-ressource-en-eau-en-montagne.

Impacts du changement climatique : Montagne et Glaciers – 16/11/2020 – ecologie.gouv.fr 
https://www.ecologie.gouv.fr/impacts-du-changement-climatique-montagne-et-glaciers

La « transfiguration » des Alpes, une « vision apocalyptique » du changement climatique – 01/02/2021 – lemonde.fr
https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/01/dans-les-alpes-une-vision-apocalyptique-du-changement-climatique_6068319_3244.html
7 Future de la niche climatique humaine / Future of the human climate niche – 26/05/2020 – PNAS – (article pour les anglophones) https://www.pnas.org/content/117/21/11350
8 Étude : Le golfe Persique pourrait connaître des chaleurs mortelles / Study: Persian Gulf could experience deadly heat – 26/10/2015 –  news.mit.edu.com – https://news.mit.edu/2015/study-persian-gulf-deadly-heat-1026 

La plaine du nord de la Chine menacée par des vagues de chaleur mortelles dues au changement climatique et à l’irrigation / North China Plain threatened by deadly heatwaves due to climate change and irrigation – 31/07/18 – nature.comhttps://www.nature.com/articles/s41467-018-05252-y
9 La rétroaction est l’action en retour d’un effet sur sa propre origine, on parle d’une boucle de rétroaction positive dans ce cas précis car l’augmentation des températures vient faire fondre les couches du permafrost, et libérer progressivement des gaz à effets de serre (méthane, CO2), qui participent à leurs tours à faire augmenter les températures. Cette rétroaction vient donc impacter « positivement » l’origine de l’augmentation des températures.
10 Le pergélisol (permafrost en anglais) désigne les sols dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de 2 ans.
11 Des centaines de milliards de tonnes de carbone sous la forme de CO2 et de méthane.
12 Un modèle du système terrestre montre une fonte auto-entretenue du permafrost même si toutes les émissions de GES d’origine humaine cessent en 2020) +/ An earth system model shows self-sustained thawing of permafrost even if all man-made GHG emissions stop in 2020 – nature.com –  article pour les anglophones :  https://www.nature.com/articles/s41598-020-75481-z
13 Russie, un enfant meurt à cause de l’anthrax libéré par la fonte des sols gelés. 02/08/2016 – leparisien.fr –https://www.leparisien.fr/faits-divers/russie-un-enfant-meurt-a-cause-de-l-anthrax-liberee-par-la-fonte-des-sols-geles-02-08-2016-6011361.php
14 Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu en 2008 et son extraction est en baisse depuis cette année. Le pic tous pétrole aura lieu d’ici 2025. Pour ralentir ce pic, il faudrait multiplier la production du pétrole de schiste au moins par 3. Or le pétrole de schiste continue de perdre de l’argent aux États-Unis. Source : A.I.E. Agence internationale de l’énergie.
15 Étude du Think tank : Shift Project : Déclin de l’approvisionnement de L’UE en pétrole d’ici 2030. – https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/%C3%89tude_D%C3%A9clin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-p%C3%A9trole-dici-2030_TSP.pdf

L’europe risque de manquer de pétrole d’ici à 2030 – 23/06/2020 – lemonde.fr-
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/06/23/l-europe-risque-de-manquer-de-petrole-d-ici-a-2030_6043842_3234.html
16 Evaluation des données du modèle World3 avec des données empiriques – Gaya Branderhor/Harvard https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/37364868/BRANDERHORST-DOCUMENT-2020.pdf?sequence=1
traduction française disponible ici
17  Il n’est pas impliqué  ici que toute pratique/recherche visant à travailler certains aspects de soi est néfaste ou inutile, bien au contraire, mais qu’elle n’est pas une fin en soi : sinon elle peut risquer d’aboutir à une rigidité ou inversement et plus souvent à la surconsommation superficielle de matériaux, livres, enseignants, stages en tous genre…
18 Bullshit jobs est une expression américaine signifiant : « emplois à la con » désignant des emplois inutiles, absurdes, superficiels et vides de sens. Le terme a été popularisé par l’anthropologue américain David Graeber.
David Graeber : « Les “bullshit jobs”  se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies » – lemonde.fr https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/11/david-graeber-les-bullshit-jobs-se-sont-multiplies-de-facon-exponentielle-ces-dernieres-decennies_5353406_3234.html
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Cycle du guerrier – partie 6 : Quel modèle de guerrier pour le 21ème siècle ?

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Quel modèle de guerrier pour le 21ème siècle ?

A chaque époque et dans chaque civilisation se trouvent des modèles de guerrières et guerriers pacifiques, lettrés et poètes, en quête du sommet d’eux-mêmes pour le bien de tous. Particulièrement pour cette époque du XXIème siècle, c’est par l’engagement complémentaire d’hommes et de femmes dans cette voie qu’un modèle pourra effectivement émerger. Le parcours qui suit appelle cette union des polarités. 
A chaque fois, ces modèles marquent leurs contemporains et les générations suivantes par leurs exemples de courage et de valeurs morales. Aujourd’hui, comme avant, ils sont présents, mais qui sont-ils ? Les sportifs, acteurs ou explorateurs, vantés comme modèles, sont-ils les nouveaux guerriers du 21ème siècle ? Parmi eux, il y en a, mais ce qui est mis en avant de leur vie est avant tout leurs performances physiques, psychiques ou mentales, ainsi que l’objet de leurs conquêtes et trop rarement leur cheminement et la construction de leurs engagements. Ainsi d’authentiques modèles de guerriers peuvent être voilés sous cet aspect et adulés sur des aspects mineurs d’eux-mêmes, créant la confusion et le doute chez celles et ceux qui pourraient s’en inspirer.

Les faux modèles de héros 

La notion de héros évolue en permanence, tout au long de l’Histoire. Les différentes périodes transforment peu à peu ce héros et sa perception évolue à l’image de la société. Ainsi le 21ème siècle propose de nombreuses figures de héros et d’anti-héros et multiplie les possibilités d’identification ne facilitant pas forcément un choix éclairé.
D’autre part, notre époque a la possibilité d’imposer au quotidien et pour tous, à travers les myriades d’écrans, de faux héros. Par la manipulation des symboles et le matraquage des images, il est implicitement supposé qu’il est possible de se rapprocher de ces faux héros en ayant la même voiture, le même parfum, les mêmes vacances, la même façon de vivre, etc. Une illusion basée sur l’avoir et la reconnaissance sociale, gages d’une vie qualifiée de réussie.
La manipulation ne s’arrête pas là. Le monde marchand, aidé par les médias devenus universels, a créé aussi une autre forme de faux héros qui tire sa « force » et son « originalité » de sa banalité et de son indifférence à distinguer ce qui est juste ou faux, bien ou mal. Et gare à ceux qui osent encore faire ce genre de distinction. On a vite fait de leur apposer l’étiquette « manichéiste ». D’où par exemple la grande difficulté à clarifier ce qui est souhaitable ou non concernant l’état du monde en cours et à venir. A la longue, la promotion du modèle de faux héros justifie les pires acceptations et les défaites morales. On est sommé de s’adapter et de se fondre toujours plus dans un moule.
Qui sont ces faux héros ?
On peut citer certaines stars du ballon, du show bizz et de la politique. Ce n’est pas exhaustif…

Les conséquences de l’acceptation de ces faux modèles

Petit à petit, les plus faibles intérieurement capitulent de l’intérieur allant jusqu’à déléguer à d’autres ou à un système la capacité de faire des choix car ils n’ont pas ou plus de conviction propre. Ce positionnement à l’opposé de celui du guerrier pacifique, lettré et poète est nommé par Hannah Arendt « homme de masse ». Ni les conditions de vie, ni le niveau social, ni le niveau d’intelligence sont gages d’immunité envers cet état d’homme de masse.

Diamétralement opposés à ce positionnement, Catherine Vallée dans son livre1Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999. cite l’histoire des choix de deux petits paysans : vers la fin de la seconde guerre mondiale ils furent appelés sous le drapeau S.S et refusèrent de signer. Condamnés à mort, ils furent exécutés. Mais ils écrivirent, le jour de leur exécution, une dernière lettre à leur famille : « Nous préférons mourir plutôt que de charger notre conscience d’un poids aussi terrible. Nous savons quels sont les ordres qu’exécutent les S.S. ». La situation de ces gens qui, sur le plan pratique, ne faisaient rien contre quiconque, était très différente de celle des conspirateurs. Ils avaient gardé intacte la faculté de distinguer le bien et le mal. 

Cette longue introduction avant d’aborder le sujet principal se justifie par la nécessité de clarifier le contexte particulier de notre époque et d’en déduire que la voie du guerrier pacifique, lettré et poète est un chemin qui ne va pas de soi. 
Paradoxalement, notre « mondialité2Terme utilisé par Edouard Glissant, poète romancier et philosophe, né en 1928. », avec ses outils de communications, rend accessibles et comparables les modèles de guerriers de l’histoire passée et partout dans le monde, comme jamais auparavant. 
Pour ce 21ème siècle on a rajouté au modèle de guerrier lettré et poète la notion de pacifique. Ce guerrier pacifique représente un paradoxe non seulement assumé mais revendiqué. La « guerre » menée est essentiellement pour la paix. Une paix cherchée à l’intérieur comme dans l’environnement tout autour. Si l’aspect pacifique ne trouvait pas sa place du temps d’Ulysse, il commence à poindre avec Arthur ou chez les samouraïs et s’impose avec le 20ème siècle. Nos capacités de destructions massives étant devenues ce qu’elles sont, la guerre devient synonyme de chaos et jamais de régénération. La paix devient constitutive de la quête du guerrier, pour autant elle n’est pas la recherche d’ordre à tout prix, trop souvent synonyme de répression. C’est un équilibre savant, une ligne de crête à suivre entre ordre et désordre, conflits et accords, liberté et devoirs, aventure et responsabilité. La vie du guerrier pacifique n’est donc pas un long fleuve tranquille. 
Les crises en boucle, commencées un peu avant l’arrivée du 21ème siècle, à la fois consolident et mettent à mal les modèles de faux héros. Et d’autres modèles plus en adéquation avec les caractéristiques du guerrier pacifique, lettré et poète commencent à être perçus même s’ils sont encore catalogués par la majorité des humains comme des signaux faibles.
Les guerriers pacifiques, lettrés et poètes aspirent à la fois à la condition de citoyen, d’être profondément honnête, de défenseur, d’aventurier héroïque et de sage. Ces personnes y aspirent seulement car elles savent qu’elles ne l’ont pas complètement. Et c’est ce « pas complètement » assumé qui est intéressant, car cela induit, sans jamais se résigner, une voie faite de persévérance et de courage pour s’améliorer et tenter d’agir positivement sur le monde. Au lieu de s’appuyer sur des individus précis, pour dévoiler des modèles de guerriers pour le 21ème siècle, il semble plus à propos de décrire les caractéristiques des épreuves à passer pour qu’une telle voie puisse s’actualiser aujourd’hui.

Le parcours qui va suivre s’appuie comme pour les guerriers précédents sur les trois grandes étapes qui sont la préparation, la mise à l’épreuve et le retour mais comme pour le guerrier des peuples premiers, les appellations ont été redéfinies afin d’être mieux adaptées aux circonstances actuelles : la métamorphose, l’essaimage en milieu incertain, la consolidation. Cela part du constat qu’à partir de la fin de la renaissance occidentale et le début de l’ère moderne, le statut de guerrier pacifique, lettré et poète déjà profondément remis en cause a été rejeté pour petit à petit disparaître, même s’il y a toujours eu quelques représentants. De ce fait, le 21ème siècle demande non seulement de repartir de zéro pour faire éclore une telle voie, mais aussi d’aller à contre-courant des modes de vie imposés (d’où la première étape de métamorphose). La métamorphose étant réussie, on passe alors à la deuxième grande étape, les épreuves, qu’on a renommée “l’essaimage en milieu incertain”. La première moitié du 21ème siècle est bien partie pour être une époque de crises, d’incertitudes et d’effondrements. Cela va demander aux guerriers d’être force de propositions et lanceurs de projets pour l’avenir, tout en ayant conscience que tout ce qui est entrepris peut facilement être balayé tant les conjonctions sont défavorables. Ils passent enfin à la troisième grande étape du parcours, le retour qu’on nomme ici “consolidation”, quand ils entreprennent et réussissent à boucler et faire converger en réseaux toutes les actions qu’eux-mêmes et d’autres guerriers ont entreprises. C’est cette convergence qui pourrait peut-être permettre à la fois la résistance et la résilience de ce retour si périlleux vers un tout autre monde… 

La métamorphose :

La première grande étape du parcours du guerrier du 21ème siècle n’est pas la préparation comme pour les guerriers précédents mais la métamorphose. Cela part du constat qu’aujourd’hui, sauf à de très rares exceptions, l’éducation, la culture et les rencontres du futur guerrier ne contribuent pas à le préparer mais bien souvent à l’éloigner de la voie du guerrier. Comme dans de nombreux romans de science-fiction, le jeune apprenti guerrier du 21ème siècle, vivant dans un environnement standardisé et contrôlé, fait « par hasard » des pas de côté et finit par s’interroger sur le sens de sa vie et les fondements du monde qui l’entoure.

neo et la  caverne
Néo, héros du film Matrix, se débranche de la matrice

Certaines prédispositions, plutôt que de la chance, vont l’amener à des lectures, des visionnages ou des rencontres atypiques qui vont le pousser à prendre du recul et à vérifier son degré de liberté intérieure. Sa première grande épreuve est celle de la lucidité, voir les choses comme elles sont et non comme il le désire ou comme on les enrobe. Passer cette épreuve, c’est accepter l’apparent isolement que cela crée autour de soi, car alors on ne se réfugie plus dans le moule des convenances pour y être protégé et reconnu. Et s’il arrive encore de rentrer dans ce moule, ce n’est jamais de façon soumise, inconsciente ou indifférente.

Pour celles et ceux qui passent cette première étape de lucidité, ils se retrouvent alors à contre-courant du flux dominant constitué par le monde marchand. La tentation simple est alors de se construire en opposition ou en rejet du courant majoritaire. Ce faisant, le processus de métamorphose se bloque et chaque guerrier, futur papillon, va rester à l’état de chenille, crispé et figé contre quelque chose. Ils n’ont à ce moment pas encore compris qu’une identité profonde ne se construit pas en créant des oppositions, mais plutôt en les résolvant. Leur nouvelle épreuve est de sortir des conflits stériles nés d’une éternelle insatisfaction en affrontant l’inconnu de ne plus compter sur les autres ou sur un système pour construire leur vie.

chorégraphie samurai
Samuraï, chorégraphie et mise en scène de Marie Pierre Genovese, 2018

Sans perdre leurs résolutions et leurs engagements, et à l’image d’un Nelson Mandela ou d’une Vandana Shiva, les guerriers sont alors amenés à chercher véritablement ce qui peut leur correspondre et les épanouir quelles que soient leurs conditions de vie extérieures. Leur épreuve est alors pour chacun de retrouver sa part poétique et avec, ses aspirations naturelles.

Vandana Shiva qui par son exemple représente bien un modèle de guerrière pacifique, lettrée et poète au 21° siècle 

Image tirée du site Pachamama Alliance

Dans un monde au mode de vie si déraciné des terroirs, de la terre et du naturel, où l’artificiel est devenu un monde à part entière, on peut proposer quelques conseils pertinents et salvateurs pour ré-enchanter sa vie, et y insuffler de nouveau la vie poétique. 
D’abord prendre du temps pour soi, pour se cultiver, pour examiner sa vie, le monde, et les autres. En parallèle, il est essentiel de mettre les pieds et les mains dans la terre ou/et la mer non comme une fin en soi mais comme un moyen pour ré-expérimenter le fait d’être enraciné. Cela demande de nombreuses répétitions, le passage des cycles du temps, pour petit à petit développer sa capacité à faire des liens (avec soi-même, avec les autres, avec la nature) où la tête, le cœur et les mains sont en phase. L’écoute, la sérénité, la réceptivité, la présence, la convivialité, l’altruisme, l’humour et d’autres valeurs morales sont invitées à croître.

On passe cette épreuve en constatant qu’on est devenu plus apaisé, plus tolérant et confiant envers la vie et le monde. L’émergence en soi de la vie poétique développe le sens du beau et une recherche esthétique en soi et dans toutes ses activités. La vie prend une certaine couleur, celle où la qualité prime sur la quantité, celle où le temps chronométré peut laisser la place à des moments hors du temps. Les convictions s’affirment sans avoir besoin d’être opposées. On entrevoit alors la possibilité d’intégrer la vie poétique à sa vie prosaïque, sans perdre pour autant la conscience du poids des principaux facteurs du désenchantement de la vie prosaïque : la machine-outil, la technocratie, la finance et la politique néolibérale.

S’opposer de front à ces quatre poids lourds (machine-outil, technocratie, finance et néolibéralisme) est stérile tant pour le moment ils règnent sans partage. L’épreuve suivante est d’apprendre à vivre avec eux et devenir le champion de “l’aïkido industriel, administratif, économique et politique”. Car à moins de se mettre volontairement en marge totale, côtoyer ces quatre ogres est inévitable. Comme Ulysse, mais à un autre moment du parcours, le guerrier du 21ème siècle doit se faire ami de Métis, la déesse rusée qui sait plus de choses que tout dieu ou homme mortel, nous précise Hésiode. Métis est aussi celle qui, vivant dans le ventre de Zeus, l’aide à discerner le bien du mal. Ce dernier point fait écho par exemple avec l’importance que les samouraïs donnent au hara (le ventre), et où et comment chercher des conseils pour faire les bons choix.
L’épreuve d’intégrer Métis dans son ventre clôt la première grande étape de métamorphose. Le « guerrier chenille » du 21ème siècle est devenu un « guerrier papillon » et peut s’envoler vers de nouvelles épreuves, celle de l’essaimage en milieu incertain.

Ulysse s’enfuyant du repaire de Polyphème sous son bélier

Attribué au Peintre de l’Embuscade – Lécythe à figures noires – Grèce, 590 avJC – Munich, collection des antiques

L’essaimage en milieu incertain :

Cette appellation « d’essaimage en milieu incertain » comme deuxième grande étape du parcours du guerrier du 21ème siècle est venue par analogie avec la connaissance des difficultés pour les apiculteurs à maintenir les ruches d’abeilles en bon état, et à faire essaimer les ruches, c’est-à-dire à former de nouvelles colonies même si tout est fait dans les règles. Des menaces globales planent sur les ruches sans qu’elles puissent s’en prémunir et ce malgré tous les soins et l’attention de l’apiculteur. Dans le parcours des guerriers du 21ème siècle, il en est de même quand ces derniers s’emploient à déployer une nouvelle vie qui fasse sens avec ses aspirations profondes. Les incertitudes, les risques d’effondrements et d’affrontements sont tellement importants et variés qu’ils doivent accepter que tout ce qu’ils entreprennent s’écroule avant même d’avoir commencé et plus tard, sans qu’ils n’en soit la cause. 

Les personnes concernées par ce positionnement sont amenées par les circonstances à faire preuve de particulièrement de détachement.
Elles ont aussi à trouver un équilibre à travers des égards aux êtres et à toutes choses. Cette attention accrue peut s’illustrer de plusieurs manières : être au service des autres et notamment des plus faibles, bâtir des projets dans une optique d’avenir qui fasse sens pour leurs proches mais aussi pour tout le vivant, ou encore être responsables en agissant positivement pour aujourd’hui, mais aussi pour toutes les générations à venir. 
Comme dans la quête arthurienne, elles peuvent penser qu’elles sont déjà arrivées à leur but quand, dans un domaine, elles commencent à être reconnues et aimées pour ce qu’elles font et créent. L’épreuve est alors de dépasser l’instinct grégaire de chefs de tribu et continuer leur parcours même si certains ne les comprennent pas ou ne les approuvent pas. Elles doivent d’autant plus le faire qu’elles sont conscientes des incertitudes qui planent quant à la pérennité de tout ce qui est entrepris.

source : journal du res0

Ayant dépassé l’épreuve de vouloir mettre tous ses oeufs dans le même panier et d’être aimé à n’importe quel prix, le modèle de guerrier assume la complexité et l’inconfort de mener plusieurs choses de front dans l’optique, pour reprendre l’image de l’essaimage, qu’au moins une de ses tentatives va fructifier et perdurer dans le bon sens. L’épreuve du misogi (celle d’aller au bout de ses contradictions) pointe à l’horizon. Intérieurement doit naître le besoin régulier d’un dialogue intérieur fécond, où les polarités s’harmonisent en tension dynamique, transformant la notion d’étrange et d’étranger en interlocuteurs privilégiés. Ainsi, les choses qui auparavant faisaient peur car toujours synonymes d’inconnu, deviennent des confidentes de choix. Même si l’efficacité dans les actions est en apparence moindre, il assume la diversité et le maintien des différents fronts qu’il a ouverts dans sa vie.

Le guerrier passe alors à l’étape de l’entraînement à la philosophie de “l’espérance responsable”, concept développé par l’historien et philosophe Hans Jonas et fondé sur le respect. L’originalité du respect ici, est qu’il concerne tout le vivant dans sa diversité, mais aussi sa possibilité de s’épanouir tel qu’il est pour toutes les générations à venir. Il ne remet pas en cause le futur de tout ce qui relève du vivant, mais modifie nos impacts, nos constructions, nos architectures, nos façons d’habiter le monde en conséquence. 

Il est, selon Hans Jonas, encore possible aujourd’hui de sauver et faire perdurer une partie des choses que l’humanité a impactées et menacées. C’est en cela que c’est une responsabilité teintée d’espoir. Le cœur a ici son importance, marié à un principe responsable. 
Il s’entraîne aussi à l’altruisme marié à la sobriété heureuse. Pour rappel, il est encore dans la phase d’essaimage en milieu incertain. A tout moment, un pan de ce qu’il entreprend peut s’effondrer et il doit être capable de renforcer, abandonner ou repositionner ses forces et son énergie selon les circonstances. Attention à la tentation du chant des sirènes et ce qu’elles peuvent faire miroiter. Développer des productivités dites rentables en s’appuyant sur une trop forte mécanisation et des prêts, compter sur des subventions dont on finit par devenir dépendant, s’engager politiquement pensant ainsi faciliter des démarches administratives, sont autant d’appels à se fourvoyer. S’y abandonner en pensant se sauver, c’est perdre alors son autonomie de choix et d’action. L’épreuve majeure en cas d’effondrement est l’humilité pour pouvoir recommencer quoi qu’il arrive.

La consolidation :

En acceptant que tout puisse s’effondrer sans pour cela qu’ils ne s’effondrent eux-mêmes, car ils savent qu’ils peuvent toujours recommencer, les guerriers du 21ème siècle ont passé les épreuves de la deuxième partie du parcours, celle d’essaimer en milieu incertain. Ils sont alors particulièrement résilients. Ils doivent inventer tout un monde à cette étape, non pas à partir de leur propre expérience, mais en puisant dans tous les modèles de guerriers et leurs parcours, dont ils ont pu prendre connaissance et s’imprégner. Ils savent aussi que ce qu’ils entreprennent doit faire sens avec ce que l’histoire éclaire. C’est le moment où ils peuvent prendre le risque de faire converger tout ce qu’ils ont entrepris. Lâcher prise et accepter que peut-être une vie ne suffit pas, ou que ce qu’ils ont bâtit n’est pas encore en phase avec l’histoire, constitue l’épreuve d’être ami avec le temps et ses cycles.

Vincent Van Gogh, La nuit étoilé,

The Museum of Modern Art, New York

Ce que le guerrier du 21ème siècle fait converger, il ne peut pas le faire n’importe comment. Il doit chercher à relier en boucle des connaissances et des pans d’activités de façon transdisciplinaire et dynamique (à l’image des atomes qui selon leurs liaisons créent des molécules particulières). Par les liaisons créées entre toutes ses composantes, (humaines comme matérielles) il cherche à faire émerger de nouvelles fonctions de résilience et résistance pour qu’un ensemble, véritable noyau d’une nouvelle civilisation, soit capable de se maintenir en équilibre avec des marges suffisamment élastiques pour supporter des crises et des bouleversements. Cette démarche demande au guerrier de pratiquer ce qu’Edgar Morin et avant lui Henri Laborit nomment « la pensée complexe ».

La pensée complexe, pour se mettre en œuvre, ne peut pas se cantonner à l’individu seul. Il faut des groupes de personnes avec des compétences et des savoirs différents et une volonté commune de se relier les unes aux autres sans pour autant chercher à convaincre ou à imposer ses points de vue. Le guerrier du 21ème siècle a donc à faire converger à la fois ses propres connaissances et activités, puis les siennes avec celles d’autres guerriers et guerrières et enfin vérifier que tout ceci est bien en phase avec ce que l’histoire demande à prendre en compte. Alors peut-être pourront s’entrevoir des voies de réformes en boucle et l’émergence d’un nouveau récit cohérent avec les enjeux du 21ème siècle. Ces voies ne seront probablement pas déployées à l’échelle de l’humanité, mais sur ce qu’on pourrait appeler des îlots reliés en réseaux.

Références

1 Catherine Vallée, Hannah Arendt, Socrate et la question du Totalitarisme, Ellipses, 1999.
2 Terme utilisé par Edouard Glissant, poète romancier et philosophe, né en 1928.
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Articles Compréhension et incompréhension Ethique du genre humain Films Poésie

Mr GAGA, sur les pas d’Ohad Naharin

Danseur prodige et chorégraphe désormais emblématique de la danse contemporaine actuelle, Ohad Naharin est directeur de la Batsheva Dance Company. Reconnu et sollicité à travers le monde entier, il a été récompensé par de nombreux prix internationaux pour sa riche contribution au monde de la danse. Le documentaire Mr Gaga, réalisé par Tomer Heymann, nous fait découvrir en profondeur le parcours de ce personnage exceptionnel, en tant qu’artiste et en tant qu’homme.

Spectacle “Max” d’Ohad Naharin par la Batsheva Dance Compagny
Photo: Gadi Dagon

Lorsque l’on découvre les œuvres d’Ohad Naharin, interprétées par la Batsheva, on est époustouflé par leur beauté saisissante. Sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi, elles dégagent une poésie puissante, une sensualité hypnotique qui fait preuve d’une profonde sensibilité humaine. Ce sont des expériences esthétiques bouleversantes qui délivrent aux yeux du monde, comme une preuve, la beauté de ce qui peut être réalisé lorsque les volontés individuelles s’alignent au service d’une création poétique universelle. C’est en ce sens que le travail d’Ohad Naharin et de la Batsheva peut être mis en lien avec la Voie du guerrier lettré, pacifique et poète développée à travers le res’0.

Le documentaire nous montre que l’existence de ces œuvres est le résultat d’un long et difficile travail qui se situe à différents interstices : entre l’homme et l’artiste, entre le chorégraphe et les danseurs, et que cette alchimie donne naissance à un message universel de fond qui parle au-delà de la danse.

L‘homme et l’artiste : suivre sa voie, trouver sa voix

Spectacle “Max”, créé par la Batsheva Dance Compagny en 2007 et interprété ici par la GöteborgsOperans Danskompani.

Le chorégraphe qu’est aujourd’hui Ohad Naharin est le résultat d’une vie de recherche. Bien qu’il ait commencé à apprendre la danse tardivement et qu’il soit indéniablement doué, il lui aura fallu beaucoup de persévérance et plusieurs échecs pour évoluer dans la danse en restant fidèle à lui-même. C’est par exemple en dansant pour des chorégraphes comme Martha Graham ou Merce Cunningham qu’il réalisera que « mon corps ne peut pas étudier des outils, des mouvements, une chorégraphie, que je n’aime pas, avec laquelle je ne connecte pas ». C’est ici la nécessité de suivre sa propre voie qui s’exprime : une approche beaucoup plus instinctive commence à naître et bientôt son chemin de chorégraphe débute.

Là encore, les difficultés seront nombreuses : trouver sa voix d’artiste et la communiquer à ses danseurs nécessitera un travail de recherche et d’expression majeur. C’est en se confrontant à ces obstacles qu’il élabore la méthode Gaga, approche du mouvement aujourd’hui enseignée à travers le monde qui prépare les corps des danseurs et les rend disponibles en exploitant l’imaginaire intime de la sensation.

Le chorégraphe et les danseurs : s’aligner collectivement

Spectacle “Last work”, Ohad Naharin. Photo : Gadi Dagon .

L’intentionnalité, l’écoute intérieure et l’imagination dans le mouvement sont des paramètres indispensables qu’Ohad Naharin exige de ses danseurs, à qui il demande de ressentir plutôt que de faire. C’est un travail en profondeur qui demande aux danseurs de véritables efforts personnels. C’est pourquoi l’attitude créatrice vis-à-vis des difficultés, caractéristique de ce que nous décrivons lorsque nous parlons de « guerrier », est très présente dans le travail de Naharin avec sa compagnie : comme il le dit lui-même, son travail avec les danseurs consiste à « les amener à se débloquer et révéler leur trésor, en oubliant les techniques et les styles ».

Sa technique Gaga consiste en « la nécessité d’écouter notre corps avant de lui dire ce qu’il doit faire. Et de comprendre que nous devons aller au-delà de nos limites, et ce, de façon quotidienne ». Ici, Naharin parle autant de limites physiques, que de véritables barrières mentales qui peuvent empêcher un danseur de lâcher prise par rapport à un mouvement. Le documentaire montre comme exemple plusieurs scènes de répétitions où Naharin travaille avec l’imaginaire pour débloquer ses danseurs par rapport à une chute, un cri, ou une sensation.

Le cheminement du danseur tel qu’il est proposé par Naharin fait donc directement écho avec la Voie martiale et de nombreuses autres pratiques artistiques ou corporelles : c’est par un long effort de persévérance et de lâcher-prise que le pratiquant devient capable de dépasser la technique pour libérer sa singularité. Lorsque le chorégraphe et les danseurs réussissent à dialoguer et dépasser leurs limites, alors ils s’alignent au service d’un but commun : diffuser au monde un message politique et poétique.

Message politique 

Naharin ne se positionne pas comme défenseur d’idées politiques, pourtant ses spectacles et ses entretiens révèlent des positions critiques vis-à-vis d’un pays selon lui “gagné par le racisme, la brutalité, l’ignorance, un mauvais usage de la force, le fanatisme”. 

Lui même impliqué pendant son service militaire dans la guerre du Kippour, il reste aujourd’hui porteur d’un optimisme que rappelle Barak Heymann, producteur du documentaire “le film prouve assurément qu’il n’y a pas de contradiction entre d’une part, l’attitude très critique d’Ohad Naharin vis-à-vis de la politique israélienne et de l’autre, l’amour qu’il éprouve pour son pays. Cet artiste ne craint pas d’exaspérer. Il ne renonce pas à dire sa vérité.”. 

En effet et à titre d’exemple, un évènement bien particulier le consacre en 1998 comme héros culturel auprès de son pays : à l’occasion de la représentation de “Echad mi yodea” pour la célébration du jubilé de l’Etat Hébreu, le gouvernement exige de lui qu’il change les costumes pour ne pas heurter le public juif ultra orthodoxe. Fidèle à lui-même, il annonce sa démission tandis que les danseurs refusent de danser pour un événement national majeur.

Néanmoins, il n’est pas adepte de la polémique, et reste avant tout concentré sur son travail de chorégraphe : en ce sens, il parle de sujets politiques à travers des choix de mise en scène : dans “The Hole”, les danseurs comptent à voix haute alternativement en arabe et en hébreu, dans “Last work”, le drapeau blanc de la scène finale. En vérité, son message est avant tout universel que ce soit au niveau tant poétique que politique.

Le message universel et poétique 

Il y a beaucoup d’aspects admirables dans le travail de la Batsheva. Sur scène, l’expression de notre humanité est complexe et sensible. Une densité émotionnelle saisissante est mise en mouvement par des corps tantôt impétueux et explosifs, tantôt délicats et tendres. Il y a l’humour aussi, qui vient chatouiller nos non-dits par des mises en scènes parfois insolentes. Beaucoup de sensations, d’émotions et de vie jaillissent de l’époustouflante mobilité des danseurs. Mais ce qui interpelle tout particulièrement, c’est la façon dont Ohad Naharin transmet l’idée d’une danse universelle. En faisant monter sur scène le public, en animant à travers le monde des cours collectifs de Gaga, il nous montre que le danseur n’est pas que l’athlète que nous voyons sur scène. Le danseur, celui qui persévère, trouve de la joie dans l’effort pour dévoiler sa singularité et œuvrer pour la poésie, est en chacun de nous.

Le message d’Ohad Naharin dépasse largement la chorégraphie et la danse contemporaine, il est résolument engagé, parfois politique ou insolent, mais surtout universel.

« Indépendamment de nos capacités, chacun de nous peut être en lien avec ses sensations physiques. Chacun peut comprendre le lien entre lent et rapide, dur et doux. Tout le monde peut lier l’effort au plaisir. Chacun peut dissocier les membres de son corps et les faire bouger. On peut tous se pencher, plier, se dresser. Chacun, ou presque, peut écouter une musique, ressentir un rythme. Je danse tous les jours, et je voudrais que tout le monde en fasse autant. ».
Ohad Naharin

Nos corps, par leurs limites, leurs douleurs et leurs fatigues nous rappellent à notre mort. Pour autant, ils nous permettent d’être au monde, de voir, de sentir et de bouger. La danse, comme tous les arts, permet à chacun d’expérimenter ce corps et de s’élever avec lui vers ce qui est beau. Ohad nous invite, à l’image des danseurs dans la très célèbre séquence « Echad Mi Yodea », à envoyer valser au ciel toutes ces chemises –  les blocages, les interdits, les bienséances – qui entravent nos corps, nos esprits et nos âmes. Il nous invite à persévérer, dévoiler nos trésors, et faire des pieds de nez.

Quelques liens pour découvrir M. Naharin 

  • Bande annonce du documentaire Mr. Gaga, Sur les pas d’Ohad Naharin:
  • Extraits du spectacle “Virus”

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Articles Ethique du genre humain Pratiques martiales et énergétiques

Cycle du Guerrier – partie 1 : le guerrier

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 1 : Le guerrier

Le guerrier n’est pas que pourfendeur, il peut être aussi lettré et poète. C’est cette voie plus globale qui nous touche et nous inspire.

encre cycle guerriers
| MONOTYPE CAMILLE COSSON

Bien des aspects le caractérisent mais certains plus que d’autres :

– le courage pour relier et assumer ses contradictions sans rester spectateur et chercher à s’améliorer ;

– le discernement et la persévérance pour avancer dans l’inconnu, ne pas fuir ses peurs, affronter les dragons ;

– le détachement, tout en gardant le souhait d’être juste et bon, pour tirer des expériences d’événements qu’ils soient positifs ou négatifs.

D’un point de vue psychologique il est celui qui, prenant conscience de sa part intérieure féminine ou masculine selon les cas, n’hésite pas à la cultiver en quête d’un savant équilibre entre les deux. Plus le guerrier intègre sa polarité opposée, plus par écho, sa part naturelle s’exprime naturellement et harmonieusement. Il est frappant, par exemple, de constater la douceur et la subtilité qui peuvent se dégager des guerriers reconnus inversement pour leurs qualités viriles sur les terrains de leurs combats.  

Le guerrier lettré et poète est en quête, une quête qui passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. A travers ce parcours qui commence dès le plus jeune âge et finit avec la mort, il trouve son rôle et le sens de sa vie. Il devient le héros de sa propre histoire, petite ou grande. Il passe par des épreuves, il est mis face à l’extrême de ses contradictions, mais il n’abandonne pas. Au fond de lui il y a une forme de foi en la vie, au monde, aux autres et en lui-même. Et même s’il lui arrive de douter, de penser qu’il n’est pas à la hauteur, si malgré tout il garde le cap du « capitaine de lui-même», l’horizon finit toujours par se dégager, une étoile brille et le guide.

Le guerrier lettré et poète n’est pas l’apanage de certains. En chacun il sommeille, se débat, clignote ou émerge lentement. Au départ il est plutôt discret et humble, sauf dans les moments de paroxysmes où sa nature profonde se dévoile et prend les commandes. Ce n’est que très rarement qu’il resplendit dès le plus jeune âge, une étape où l’on perçoit toutefois ce qu’il sera plus tard. Car comme ces arbres multi centenaires, il a besoin de temps pour se déployer tant ses ramifications sont complexes et demandent un long et patient tissage.

Des modèles de guerrier dans l’histoire :

A travers ces modèles, on peut constater aisément la diversité par laquelle peut se vivre cette voie du guerrier poète et lettré, tout en gardant une universalité qu’on laisse découvrir à chacune et à chacun.  

Samouraï

La résolution incorruptible, l’absence de calcul. Il se grandit en s’ouvrant au zen ou au shinto et en cultivant d’autres arts ou sciences comme modèles d’harmonie et de sensibilité.

Attributs : le katana, la cuirasse.

Miyamoto musashi, Rônin, samouraï errant 

| AUTOPORTRAIT ATTRIBUÉ A MYYAMOTO MUSHASHI (1584-1645)

Chevalier

La bravoure, la courtoisie, la loyauté et la générosité. Il se grandit quand il ajoute à l’épée, la fleur (l’amour courtois) et le livre (ramener la sagesse et les connaissances lors de ses pérégrinations).

Attributs : l’épée, la fleur, le livre.

Yvain et Laudine, enluminure

Guerrier grec

Etre robuste, se contrôler, être autonome, devenir un héros est sa destinée. Il se grandit en assumant la totalité de sa quête reprise dans les modèles d’Ulysse ou de Thésée.

Attributs : la peau, la lance et le bouclier.

Des Hoplites, type d’infanterie grecque s’engageant dans une bataille au son de la musique.

| DETAIL D’UN VASE DE CHIGI-VAZA VIIe SIECLE AV. J.-C. SCANNÉE PAR SZILAS EXTRAIT DU LIVRE DE J. M. ROBERTS : Kelet-Ázsia és a klasszikus Görögország

Légionnaire romain

La résistance, la discipline, la fidélité, l’unité du corps. Il se grandit par la pratique de la virtus (force morale et courage), par l’implication citoyenne et la pratique de l’unité dans la pluralité.

Attributs : le casque, l’épée et le bouclier.

À la suite du conseil de guerre de 105 apr. JC, des légionnaires se mettent en marche.

| DÉTAIL – COLONNE TRAJANNE, 107 À 113 APR. JC – MUSEO DELLA CIVILTÀ

Kshatrya (Inde)

La voie du juste milieu, la conscience des 3 gunas : tamas, rajas, sattva. Il se grandit par le mariage de l’engagement et du détachement et sa dévotion envers les sages.

Attributs : le char et l’arc.

Possible représentation de Arjuna et Krishna lors de la mythique scène ‘Gitopadesham’ de la Bhagavad Gita

| TERRACOTA ENTRE 1600 À 300 ANS AVANT JC

Guerrier maasaï

Ilmao : accepter la dualité, Encipaï : être dans la joie, Osina Kishon : accueillir la souffrance-don pour ne pas diviser, Eunoto : devenir un planteur, Aingoru enkitoo : rechercher le bon ordre. Ces cinq principes s’unissent pour garantir l’unité et le maintien des traditions comme trésors légués de génération en génération.

Il se grandit aujourd’hui par sa résolution à maintenir un îlot de vie traditionnel face aux vagues du monde marchand.

Attributs : le masque, la lance et le bouclier.

guerrier maasai
Ole Senteu Simel, un des chefs Iaibons les plus respectés jusqu’à sa mort en 1986, 
C’était le petit fils du fameux Maasaï Laibon Mbatian.


| DROITS : MUSEE NATIONAL DU KENYA

Dans les caractéristiques attribuées à chaque guerrier, il y a bien sûr une part de subjectivité. On a cherché surtout à faire transparaître à la fois leur diversité et une certaine unité. Ainsi, si chaque espace et chaque période de temps sur cette terre marquent de leurs empreintes les humains, il reste un fond commun. Ce fond commun est cette qualité de guerrier sage et érudit qui porte toujours des armes tant réelles que symboliques, qui défend toujours des causes élevées, qui contribue à donner à chaque chose et à chaque être sa place harmonieuse.

Son rôle dans l’histoire bien canalisé, il est le gardien qui maintient l’ordre, les lois et protège. Il est le garant de la sécurité pour tous sans distinction. Il est au service du bien commun et d’une justice équitable. Il reconnait la sagesse et l’expérience auxquelles il aspire et qu’il défend. Il contribue à l’expression et à l’équilibre des diversités dans un monde où chacun et chaque chose peuvent s’épanouir.

S’il est l’ombre de lui-même, il utilise la force pour la force et souvent pour avoir le pouvoir. Il abuse, poussé par les excès et les vices auxquels il laisse prendre du terrain. Il est dogmatique et manipulable car fermé à ce qu’il ignore…

Pour conclure à propos du rôle du guerrier dans l’histoire, bien souvent il est déroutant tant ses choix et ses décisions peuvent parfois aller à contre-courant. Ce côté indomptable et original ne correspond pas à une volonté de se démarquer, mais à une détermination sans faille pour que l’avoir ne supplante pas l’être.

Continuer la suite du cycle du guerrier :