Catégories
Articles Ethique du genre humain

Cycle du Guerrier – partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

Takuan Soho met en lumière ce qui fait la grandeur et l’universalité de la voie des samouraïs.

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXIème siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21ème siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 3 : Takuan, l’inspirateur des samouraïs lettrés et poètes

takuan inspirateur samurai
Takuan Soho 1573-1645

Takuan Soho est né au Japon en 1573. Il a été à la fois moine zen, calligraphe, peintre, poète, maître d’art du jardin et de l’art du thé. Il entre au monastère à 10 ans et devient à 35 ans, ce qui n’a pas de précédent au Japon, le moine supérieur du Daitokuji, le principal temple zen de Kyoto, la ville qui avant 1603 était encore capitale du Japon. Proche des plus grands (l’empereur comme le shogun alors que les deux étaient en conflits) comme des plus humbles, esprit indépendant à la plume et au verbe acérés, Takuan touche toutes les strates de la société japonaise. Quatre siècles après, ses écrits restent au Japon des sources importantes d’inspiration.

Les commentaires qui vont suivre sont en rapport avec trois lettres de Takuan à des samouraïs, dans lesquelles il s’efforce de rapprocher l’esprit zen de l’esprit du sabre. Il y met en lumière ce qui fait la grandeur et l’universalité de la voie des samouraïs.

Ce qui est écrit ici est inspiré de Takuan et n’est pas une traduction littérale de ses écrits. Nous nous appuyons sur une traduction très approximative de ces trois lettres (traduction en français d’une traduction anglaise), et nous nous sommes permis, à travers nos propres expériences martiales, de réinterpréter les textes. Ici ont été développés des liens et des analogies à partir de son livre, “l’Esprit indomptable”. Rien n’a pour vocation à être pris au pied de la lettre. C’est une invitation à échanger et dialoguer à partir des sujets de fond dévoilés par Takuan.

Le résultat rappelle tantôt un dialogue entre deux personnes, tantôt un dialogue intérieur. Et les trois lettres forment comme un cheminement, une boucle, dont le sens profond n’apparaît qu’une fois l’avoir accompli. 

Dans les textes précédents du cycle du guerrier, nous avons avancé l’idée que la quête du guerrier est universelle et passe toujours par trois étapes essentielles : la préparation, la mise à l’épreuve et le retour. Ici, ce n’est pas le propos. Ici, c’est la sagesse, à travers le personnage de Takuan, qui s’adresse à ceux qui aspirent à cette quête, c’est-à-dire les guerriers pacifiques lettrés et poètes. Et le rapprochement entre le bouddhisme zen et la voie du sabre permet de dévoiler le fonctionnement interne du guerrier, sa propre constitution et sa ligne de conduite. 

La première lettre, « Fudôchishinmyôroku », traite des techniques du sabre, mais aussi et surtout de l’état intérieur du samouraï au moment de la confrontation et des moyens qu’il peut se donner pour devenir un tout unifié.

La deuxième lettre, « Reirôshû », s’attache à décrire la nature du samouraï, afin que ce dernier comprenne la différence entre le bien et ce qui n’est qu’égoïsme, qu’il perçoive quand et comment mourir. Les samouraïs n’ont pas toujours brillé dans leur discernement quand il s’agit de donner ou se donner la mort.

La troisième lettre, « Taiaki », traite des aspects psychologiques de la relation entre les samouraïs et les autres. Il conclut par des concepts philosophiques à propos de la vie et de la mort et de ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».

Ces trois lettres, reprises dans un livre, « L’Esprit indomptable », forment un ensemble très cohérent, véritable art de vivre pour le samouraï, mais aussi par analogie, pour toute personne en qui la voie du guerrier pacifique poète et lettré fait écho avec sa raison d’être et qui est donc prêt à répondre aux exigences que cela implique envers soi-même. Ainsi, même si les exemples servant à illustrer cet art de vivre sont en rapport avec le Japon du début du 17° siècle, ils ne sont que le décor du message universel et atemporel que Takuan a voulu délivrer. 

Fudôchishinmyôroku

Dans cet écrit, Takuan commence par distinguer l’âme de l’esprit.
Si le sabre représente l’âme du samouraï, son esprit lui est libre donc non fixé à un aspect quelconque. Il rappelle que dans le bouddhisme, il est dit qu’il existe 52 stations où l’esprit s’arrête, et donc perd sa liberté et ce qui le distingue. Il précise alors que l’arrêt de l’esprit est une illusion et génère l’ignorance et les jugements. L’esprit est par nature en mouvement et représente la sagesse immuable.

Puis il définit l’illumination dans la voie du sabre.
Takuan rappelle d’abord que l’illumination dépend des efforts consentis. Elle advient quand le katana et l’esprit sont à la fois distincts et ne font qu’un. Autrement dit, c’est quand l’âme est résolument tournée vers l’esprit qui l’éclaire et lui donne la compréhension immédiate. Une image correspondante est celle du dieu Kannon aux milles bras. Tous les bras sont en phase et agissent de concert. A une autre échelle c’est le samouraÏ nullement perturbé ou arrêté par l’attaque de 10 hommes. C’est le parcours du pratiquant samouraï, qui au début perd sa liberté en construisant la roue des techniques, puis il construit la roue des principes. Enfin il part avec sa charrette aux deux roues (techniques et principes) pour revenir accompli et libre en conscience. 

Il amène ensuite la question de comment être en phase avec l’esprit.
Le fondement est le non calcul, c’est une présence aux situations qui ne laisse pas passer le moindre cheveu. Et dans le cas d’un combat c’est ce qu’on peut appeler une réponse immédiate qui n’a pas le temps de passer par la tête. Cette réponse fait corps avec ce qui l’a généré. Cette façon d’être est typique de l’esprit indomptable, cet esprit qui n’est pas arrêté et qui par sa totale liberté a toujours une réponse adéquate. C’est le non agir qui laisse agir. Takuan donne aussi l’exemple de l’étincelle et de la pierre. Quand l’esprit touche la pierre, instantanément se produit l’étincelle, donc ce qui à la fois éclaire et fait office de réponse. 

Dans l’enseignement traditionnel des arts martiaux au Japon, la franchise, l’honnêteté, la spontanéité et la politesse sont des vertus essentielles qui vont se traduire dans un code de conduite, ou « Regisaho », que les samouraïs sont amenés à suivre. Faire jaillir instantanément ces qualités sans l’ombre du moindre doute ou calcul est un premier pas pour imiter l’esprit et commencer à polir son âme représentée par le katana. 

Puis il revient sur la nature de l’esprit. L’esprit, dit-il, est nulle part et partout. C’est comme en physique quantique avec la théorie de la superposition : un électron peut être considéré en plusieurs endroits différents simultanément, avec des probabilités diverses. Il échappe à nos lois physiques habituelles. Il est libre et traverse nos pensées sans jamais s’arrêter. On peut le comparer au souffle ou au vide médian qui imprègne toutes les choses et les êtres, et est présent partout sans pour cela laisser de traces.

Enfin il amène la question de la distinction entre l’esprit juste et l‘esprit confus.
On va se permettre ici de remplacer « esprit » par « âme » pour mieux aider à la compréhension de ce qui va suivre. Car l’esprit tel que défini précédemment par Takuan, par nature est. Il est juste et parfait, donc il n’est pas en devenir avec la nécessité de sortir de la confusion. Par contre l’âme, qui quand elle est bien orientée tend à ressembler à l’esprit, cette âme n’en est pas moins imparfaite, elle est en devenir. Elle est le charbon qui tend vers le diamant, quelque chose de plus ou moins confus à réorganiser et orienter. 

Takuan donne des exemples de confusion :
Quelqu’un vous parle et vous êtes envahi de pensées. Vous n’écoutez plus votre interlocuteur, vous êtes arrêté par vos pensées. L’âme, quand elle est comme l’eau, peut circuler, être alerte. Mais si elle est comme la glace, elle se fige et perd sa capacité d’adaptation. Ainsi il s’agit plutôt d’une distinction amenée par Takuan entre âme juste et âme confuse, en étant entendu que l’âme juste tend à être le reflet de l’esprit ,par nature, juste et parfait.

Pour ne pas tomber dans la confusion, Takuan conseille de ne pas se laisser distraire, d’être vigilant et concentré, d’être sérieux, mais en accord avec « l’esprit du non esprit », c’est-à-dire détaché donc souple et plastique.

Paradoxalement, au début de la voie, il avance qu’il vaut mieux au début se fixer sur certains aspects (l’apprentissage technique dans les arts martiaux par exemple), pour éviter là encore la confusion. Et ce n’est que plus tard, petit à petit, qu’à l’image de l’esprit, l’âme peut retrouver sa liberté, car elle ne se laisse plus prendre par la torpeur ou les distractions.

Il précise que l’âge et la vieillesse ne sont pas des prétextes pour laisser l’âme s’endormir et que s’attacher aux événements passés est nuisible à la liberté naturelle de l’âme. Ce dernier point amène à savoir distinguer les événements (qu’on qualifie de bons ou mauvais) des expériences, qui sont la capacité de savoir tirer des événements des choses plus justes pour se corriger, s’orienter et s’améliorer.

Il conclut le « Fudôchishinmyôroku » par l’orientation qu’un samouraï doit donner à sa vie.
Le samouraï cherche à faire preuve de rectitude et d’exemplarité en orientant sa vie vers le bien, le bon, le juste et la droiture. Cela fait naître en lui la paix et la loyauté. Les poisons sur ce sentier sont l’avidité et l’ignorance, qu’il évite en se tournant vers les humains bons et sages.

Le guerrier Musashi apprend à voir les reflets des choses…

| ESTAMPE SUR BOIS DE UTAGAWA KUNIYOSHI 1797 – 1861.

Reirôshû

Dans cette seconde lettre, Takuan met la loupe sur la ligne de conduite du samouraï et les obstacles qu’il peut rencontrer.

La ligne de conduite :

En première instance, l’âme du samouraï n’est pas à vendre et il doit préférer la mort s’il le faut. Il insiste en précisant que dans les moments clés de la vie, jamais le samouraï ne se déleste de sa conscience, car alors il tombe à l’état de ce que Hannah Arendt a nommé « homme de masse », celui qui par confort ou par peur a délégué sa conscience à autrui ou à un système.

Le samouraï apprend à observer ses pulsions, ses désirs et ses projections comme un courant dont il est indépendant, donc un courant sur lequel il peut naviguer s’il le faut mais sans se laisser emporter. Ses boussoles sont le caractère (une lame bien trempée), la vertu (regisaho et ma), la voie (foi en son étoile), la bonté (être au service), la probité (honneur et honnêteté), la droiture. Le samouraï peut se tromper et faire des erreurs de jugement, qu’il corrige dès qu’il en a pris conscience.

Sa vie est une boucle vertueuse ascendante :

  • il reconnaît ce qui est sacré et inaltérable (cette reconnaissance se renforce à chaque boucle)
  • il se corrige, maîtrise ses choix de vie et ses actions
  • un axe de droiture se met en place et fait ressortir ce qui est moins droit

Takuan cite alors les faux moteurs de vie chez le samouraï.
Les honneurs (et non l’honneur), se faire un nom pour acquérir des biens matériels et gravir les échelons de la société ne sont que des aspects secondaires chez le samouraï engagé dans la voie.

Takuan donne ensuite une explication plus profonde sur les causes de l’existence de ces faux moteurs en rapport avec la constitution interne de l’humain.
D’abord il souligne l’ambivalence du désir. Apparemment tout est désir, car le désir est constitutif de notre propre nature. Mais, et c’est là le point important, tout n’est pas complètement désir. Une partie enfouie à l’intérieur de chacun échappe, ou plutôt peut échapper au désir. C’est ce qu’il nomme « le coeur intègre de l’esprit » et qu’on va traduire par l’âme orientée vers la part ineffable en chacun, l’esprit, et que les japonais nomment aussi “Kimochi” . Quand l’âme se tourne vers l’esprit elle n’est plus prisonnière du désir, elle se libère. A l’inverse, lorsqu’elle se tache de désir elle devient confuse.

Takuan aborde alors sa conception interne de l’humain issue du bouddhisme.
L’humain est constitué de 5 skandhas ou agrégats qui sont rupa, vedana, sanjna, samskara, vijnana.

Rupa est en rapport avec la forme et le corps charnel.

Vedana est en rapport avec les sensations : nos ressentis à travers nos filtres.

Sanjna est en rapport avec nos perceptions qui à la base sont neutres, mais qu’on classe selon 3 types : bénéfiques, mauvaises ou indéterminées. Ces perceptions se font à partir de nos 5 sens (les perceptions externes) et du mental (les perceptions internes).

Samskara est en rapport avec nos formes mentales. Chaque individu a un bagage, une culture et des prédispositions qui l’amènent à classer et qualifier ses perceptions d’une certaine manière.

Vijnana est en rapport avec la conscience, qui détermine finalement nos actes et nos choix. C’est en rapport avec l’orientation de l’âme de chacun.

Puis il dévoile des lois primordiales issues du zen donc du bouddhisme.
Le coeur intègre de l’esprit est, on l’a déjà mentionné, le choix d’une âme orientée vers l’esprit. Une telle orientation se fait progressivement, pour l’immense majorité. 

Comme pour un capitaine aux commandes de son navire, l’orientation doit être prioritaire. Alors le navire et le capitaine vont dans la bonne direction. Les deux incarnent leur « dharma » ou leur raison d’être ou encore loi d’action.

Mais la traversée est longue et les tempêtes sont fréquentes. Parfois ces tempêtes sont dues aux circonstances extérieures, parfois leurs causes sont les erreurs ou négligences du capitaine. Si ce dernier est à l’écoute et sait tirer les expériences de son vécu, il rétablit le cap. Il comprend que ces obstacles et difficultés sont le fruit de son propre « Karma » ou du karma de l’ensemble dont il fait partie. 

Le karma est une loi d’action/réaction qui rétablit le cours naturel des choses.

Enfin, il justifie la transmigration des âmes ou réincarnation par le fait qu’en fin de vie, l’individu n’ayant pas encore atteint le stade où aucune ombre ne ternit le reflet de l’esprit sur l’âme, il a besoin de nouvelles vies ou expériences pour continuer sa progression.

Il finit le reirôshû en mettant en garde ceux qui se prononcent et donnent leurs avis sur ce qu’ils ne connaissent pas, ces lois primordiales. Ils ne sont pas encore en mesure de les appréhender et devraient donc s’y mettre avant de juger.

Taiaki

C’est la lettre d’un ami à un autre, quelqu’un qui vous veut du bien et connaît de l’intérieur vos questions.

Un artiste martial ne se bat pas pour gagner ou perdre. Il n’y a pas d’ennemi non plus et être fort ou faible est circonstanciel. Takuan prend l’exemple de Bouddha qui est totalement détaché tout en étant parfaitement concerné et conscient. Un tel état de vacuité s’atteint toujours par la persévérance et l’humilité. Et si des pouvoirs nouveaux apparaissent, ils n’ont pas à être recherchés.

Un certain positionnement intérieur, l’habileté et la sagesse émergent toujours à partir de choses ordinaires, de la patience et de l’abnégation. Ce qui émerge peut être défini par « Taia », le sabre intérieur pourfendeur de toutes les lames. Tous les humains possèdent en potentiel Taia.

Le sabre essentiel est le sabre intérieur, celui qui se forge et s’aiguise par les contacts de l’âme et de l’esprit.

A l’ultime étape de la voie du sabre : le non sabre.

A la fin de Taiki, Takuan décrit ce qu’est la transmission de la voie ou « Do ».
La voie, rien ne l’enseigne, aucun mot, aucun discours. C’est la transmission au-delà de tout enseignement. On se permet le commentaire suivant : cela ne veut pas dire que rien ne se passe, et que tout vient par le seul positionnement individuel. Mais arrivé à un stade, la complicité, la connexion, le fait d’être en ligne, tout cela certainement ne demande aucun mot, aucun discours, à peine quelques regards !…

corbeau katana
Corbeau et Katana du clan Minamoto

| PEINTURE JAPONAISE ÉPOQUE HEIAN, 9° au 13° siècle

La suite du cycle du guerrier :

S’abonner
Notifier de
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments